‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 182 sur 386 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

PAULINE

Que de soucis flottants , que de confus nuages l'ns 'ntent à mes yeux d'inconstantes images ! Douce tranquillité, que je n'ose espérer, Que ton divin rayon tarde k les éclairer ! Mille agitations, que mes troubles produisent , Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent; Aucun espoir n'y coule où j'ose persister; Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrèter. Mon esprit , embrassant tout ce qu'il s'imagine , Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine, \À suit leur vaine idée avec si peu d'effet , Qu'il ne peut espérer ni craimlre tout à fait. Sévère incessamment brouille ma fantaisie J'espère en sa vertu , je crains sa jalousie ;

' Voilà un exeraplc d'un mot bas noblement employé. (V.)

' En éclairer est dur à l'oreille. 11 f;iut éviter ces cacophonies : de

plus, on éclaire des yeux; on n'éclaire point un aveuglement, on k

dissipe, on le guérit. (V.J

280 POLYEUCTE

Et je n'ose penser que d'un œil bien égal Pelyeucte eu ces lieux puisse voir somi val. Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, L'entrevue aisémeut se termine en querelle ; L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter L'autre un désespéré qui peut trop attenter. Quelque haute raison qui règle leur courage, L'un conçoit de l'envie , et l'autre de l'ombrage ; La honte d'un affront que chacun d'eux croit voir Ou de nouveau reçue , ou prêle à recevoir, Consumant dès l'abord toute leur patience, Forme de la colère et de la défiance ; Et , saisissant ensemble et l'époux et l'amant , En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.

Mais que je me figure une étrange chimère ! Et que je traite mal Pol) eucte et Sévère , Comme si la vertu de ces fameux rivaux Ne pouvait s'affranchir de ces communs défauts! Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maître^sses " Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses : Ils se verront au temple en hommes généreux. Mais las ! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux*. Que sert à mon époux d'être dans Mélitène , Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine , Si mon père y commande , et craint ce favori , Et se repent déjà du choix de mon inaii^? Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte ^; En naissant il avorte , et fait place à la crainte ; Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. Dieux ! faites que ma peur puisse enfin se tromper!

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