ACTE I!, SCÈNE III. 4t
J'en estime l'humeur , j'en aime le visage ;
Mais plus que tous les deux j'adore sou message.
DORÀMTE.
C'est celle dont il vient qu'il eu faut estimer ; C'est elle qui me charme , et que je veux aimer.
CUTON.
Quoi! vous voulez, monsieur, aimer cette inconnue?
DORANTE
Oui , je la veux aimer, Cliton.
CLITOJI.
Sans l'avoir vue.'
DORA.NTE.
Un si rare bienfait en un besoin pressant S'empare puissamment d'un cœur reconnaissant; Et comme de soi-même il marque un grand mérite, Dessous cette couleur il parle , U sollicite , Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux ; Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.
CLITO:^.
Votre amour va toujours d'un étrange caprice : Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice ; Celle-ci , sans la voir : mais , monsieur, votre nom , Lui deviez-vous l'apprendre , et sitôt?
DORANTE
Pourquoi nonr J'ai cru le devoir faire , et l'ai fait avec joie.
CLIÏO.N.
Il est plus décrié que la fausse monnoie.
D0RA.VrE.
Alon nom ?
CLITOX.
Oui. Dans Paris , en langage commun , Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'ua , Et vous y possédez ce haut degré de gloire , Qu'en une comédie on a mis votre histoire.
DOKA.NTE.
En une comédie ?
CLITO."<.
Et si naïvement , Qu<' j'ai cru , ! ' voyant , voir un enchantemenv.
On y voit un Dorante avec votre visage;
On le prendiait pour vous; il a votre air , votre Age,
Vos yeux , votre action , votre maigre embonpoint ,
Et parait, comme vous , adroit au dernier point.
Comme à l'événement j'ai ;iart à la peinture;
Après votre portrait on produit ma ligure.
Le héros de la farce, un certain Jodelet ,
Fait marcher après vous votre digne valet ;
Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole,
Et nous avons tous deux appris en même école :
C'est l'original même , il vaut ce que je vaux ;
Si quelque autre s'en mêle , on peut s'inscrire en faux.
Et tout autre que lui dans cette comédie
>"eu fera jamais voir qu'une fausse copie.
Pour Clarice et Lucrèce , elles eu ont ([uelfiue air :
Pliihste av( c Alcippe y vient vous accorder.
Votre feu père môme est joué sous le masque.
DOKA.NTE.
Cette pièce doit être et piaisanle et fantasque. Mais son nom ?
CLITO.N.
Votre nom de guerre, le ME-NTtiR '.
DORANTE
Les vers en sont-ils bons.' fait-on cas de l'auteur?
CLITO.N.
La pièce a réussi , quoique faible de style ,
Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville;
De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les (juarliers
On dit , quand cpielqu'un ment , qu'il revient de l^oitiere.
Et pour moi , c'est bien pis , je n'ose plus paraître.
Ce maraud de farceur m'a fait si bien connaître ,
Que les petits enfants , sitôt qu'on m'aperçoit ,
Me courent dans k rue , et me montrent au doigt;
Et chacun rit de voir les courtauds de boutique.
» Cette tirade et toute celte scène durent plaire beaucoup en leu! temps ; elles rappelaieat au public i'idée d'un ouvrage qui avait estrêmenaent réussi. Beaucoup de vers du Menteur avaient passé en proverbe ; et même , près de cent ans après , un homme de la cour contant à table des anecdote» très-fausscs , comme il n'arrive que trop souvent , un des convives, se tournant vers le laquais de cet bomiDe, lui dit : ■U^on , donnez à boire à votre maitrt. ( V.)