‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 45 sur 386 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

D. FERNA?^D, D. DIÈGUE, D. ARIAS, D. SANCHE, D. ALONSE, CH1MÈ:SE, EL VIRE.

D. FERNAND

Enfin soyez contente , Cliimèue, le succès répond à votre attente '. Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus , Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.

( A D. Diègiie. ) Voyez comme déjà sa couleur est changée.

' Dès ce moment Rodrigue ne peut plus être puni ; toutes les poursuites de Chimène paraissent surabondantes Elle est donc si loin de manquer aux bienséances, comme on le lui a reproclié, qu'au contraire elle va au delà de son devoir en demandant la mort d'un liommc devenu si nécessaire à l'Ktat. (V.)

' Cette peUte ruse du roi est prise de l'auteur espagnol : l'Académie ne la condamne pas. C'est apparemment le titre «le tragi-comédie qiii la dispn.sait à cette indulfrcnee ; car ce moj en paraît aujourd'hui peu digne de la noblesse du tragique. (V.J

ACTK IV, SCf;.\E V. 75

I). DifccL'E.

Mais voyez (['l'elle pAme , et d'un amour parfait, Dans cette pAmoison, sire, lutmirez l'eflet. Sa douleur a Iralii les secrets de son Ame, El ne vous permet [>lus de douter de sa flamme.

CIIIMÈNE.

Quoi ! Rodrigue est donc mort?

D. FER.VWD.

Non, non, il voit le jour, Kt te conserve encore un iramuabh; amour : Calme cette douleur cpii pour lui s'intéresse.

CUIMÈAT..

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse ' : Un excès de plaisir nous rend tout languissants ; EA quand il surprend l'Ame, il accable les sens.

D. FEKNAND.

Tn veux qu'en ta l;neur nous croyions l'impossibleP Cliimène, ta douleur a paru trop visible.

CIIIMÈNE.

Eli bien , sire, ajoutez ce comble à mon malheur.

Nommez ma pAmoison l'effet de ma douleur :

Un juste déplaisii à ce point m'a réduite;

Son trépas dérobait sa tôte à ma poursuite ;

S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays ,

Ma vengeance est perdue et mes desseins traliis :

Une si belle fin m'est trop injurieuse.

Je demande sa mort , mais non pas glorieuse ,

Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,

Non pas au lit d'honneur, mais sur un écliafaud ;

Qu'il meure pour mon père, et non pour la |)atrie;

Que son nom soit taché, sa mémoire tlétrie.

Mourir pour le pays n'est pas un triste sort,

C'est s'immortaliser par une belle mort.

J'aime donc sa victoire , et je le puis sans crime ;

Elle assure l'État, et me rend ma victime ,

Mais noble , mais fameuse entre tous les guerriers,

Le chef, au lieu de fleurs , couronné de lauriers;

El , pour dire en un mot ce que j'en considère,

' On dit maintenant se pâmer, s'évanouir Cette défaite de CWm ic est coîniqiic, et fait rire. l,a faute est Je l'original. (V.)

Diune d'être immolée aux mânes de mon père...

Ilélas! à quel espoir me laissé-je emporter !

Rodrigue de ma part u'a rien à redouter ;

Que pourraient contre lui des larmes qu'on méprise?

l'our lui tout votre empire est un lieu de franchise;

Là , sous votre pouvoir, tout lui devient permis ;

Il triomphe de moi comme des ennemis.

Dans leur sang répandu la justice étouffée

Au crime du vainqueur sert d'un nouveau tropliée ;

Nous en croissons la pompe , et le mépris des lois

Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

D. FERNAND

Ma fille , ces transports ont trop de violence. Quand on rend la justice ou met tout en balance. On a tué ton père , il éUiit l'agresseur; lit la même équité m'ordonne la douceur. Avant que d'accuser ce que j'en fais paraître, Consulte bien ton cœur ; Rodrigue en est le maître ; Et ta flamme en secret reud grâces à ton roi , Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

CniMKNE.

Pour moi ! mon ennemi ! l'objet de ma colère !

L'auteur de mes malheurs ! l'assassin de mon père !

De ma juste poursuite on fait si peu de cas

Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas !

l^uisque vous refusez la justice à mes larmes,

Sire, permettez-moi de recourir aux armes;

C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,

Et c'est aussi par là que je me dois venger.

.\ tous vos cavaliers je demande sa tète ;

Oui , qu'un d'eux me l'apporte , et je suis sa conquête;

Qu'ils le combattent , sire ; et , le combat fini ,

•J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.

Sous votre autorité souffrez ([u'on le publie.

D. FERAAKD.

Cette vieille coutume en ces lieux établie , Sous couleur de punir un injuste attentat , Des meilleurs combattants affaiblit un État ; Souvent de cet abus le succès déplorable 0[iprime l'umocent, et soutient le coupable. J'en dispense Rodrigue; il m'est trop précieux

ACTi: IV, SCf..NE V.

Pour l'oNposor an\ foiips d'un sort capricieux;

El , quoi (]n'ait pu commettre un cœur si magnanime

Les Maures en fuyant ont emporté son crime.

D. DUV.L'E.

Quoi ! sire, \»mr lui seul vous renversez des lois

Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!

Que croira votre peuple, et que dira l'envie,

Si sous votre défense il ménage sa vie ,

Et s'en fait un prétexte à ne paraître pas

Ou tons les gens d'honneur cherchent un beau trépas?

De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire :

Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.

Le comte eut de l'audace , il l'en a su punir :

11 l'a fait en brave homme , et le doit maintenir.

D. FERNAND

Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse : Mais d'un guerrier vaincu mille prendraient la place; Lt le prix que Chimène au vainqueur a promis De to'is mes cavaliers ferait ses eimemis : L'opposer seul à tous serait trop d'injustice; Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. Choisis qui tu voudras , Chimène , et choisis bien ; Mais après ce combat ne demande plus rien.

D. DIKCIT..

N'excusez point par là ceux que son bras étonne; Laissez un champ ouvert où n'entrera personne. Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui , Quel courage assez vain s'oserait prendre à lui ? Qui se hasarderait contre un tel adversaire.^ Qui serait ce vaillant, ou bien ce téméraire.'

D. SANCUE.

Failos ouvrir le champ : vous voyez l'assaillant; Je suis ce téméraire , on plutôt ce vaillant. Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse. Madame, vous savez quelle est votre promesse.

D. FERiNAXD.

Chimène, remels-lu ta querelle en sa main?

c^IMÈ^E.

Sire , je l'ai promis.

n. FERNANn.

Soyez prêt h demain.

-8 LE CfD.

D. PIÈCCE,

Non, sire, il ne faut pas différer davantage :

On o?t toujours trop prêt quand on a du courage.

D. FERNAND

Soi tir d'une bataille, et combattre à l'instant!

D. niixiE.

Rodrigue a pris lialeine en vous la racontant.

D. FERNAND

Du moins une heure ou deux je vf ux qu'il se délasse. Mais , de peur qu'en exemple un tel combat ne passe. Pour témoigner à tous qu'à regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais , De moi ni de ma cour il n'aura la présence '. (à D. Arias. )

Vous seul des combattants jugerez la vaillance. Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur, i:t, le combat fini, m'amenez le vainqueur. Qui qu'il soit , même prix est acquis à sa peine ; Je le veux de ma main présenter à Cliimène, lit que pour récompense il reçoive sa foi.

CIIIMÈNE.

Quoi ! sire , ra'iraposer une si dure loi !

D. FER.WXD.

Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrai'ite. Cesse de murmurer c^^ntre un arrêt si doux ; Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.

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