‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 150 sur 417 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

Et qui , du môme bras que m’engageait sa foi , Entreprend trois combats pour une autre que moi. Hélas ! si ces honneurs dont vous comble la reine Réduisent mon espoir en une attente vaine ;

Si les nouveaux desseins que vous en concevez Vous ont fait oublier ce que vous me devez, Rendez-fui ces honneurs qu’un tel oubli profane , Rendez-lui Penafiel , Burgos , et Santillane ;

L’Aragon a de quoi vous payer ces refus ,

Et vous donner encor quelque chose de plus.

CARLOS

Et Carlos, et marquis, je suis à vous, madame;

Le changement de rang ne change point mon âme : Mais vous trouveréz bon que , par ces trois défis , Carlos tâche à payer ce que doit le marquis.

Vous réserver mon bras noirci d’une infamie , Attirerait sur vous la fortune ennemie ,

Et vous hasarderait , par cette lâcheté ,

Au juste châtiment qu’il aurait mérité.

Quand deux occasions pressent un grand courage, L’honneur à la plus proche avidement l’engage ,

Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant ,

Celle qui se présente à celle qui l’attend.

Ce n’est pas toutefois , madame , qu’il l’oublie :

Mais , bien que je vous doive immoler don Garde ,

J’ai vu que vers la reine on perdait le respect ,

Que d’un indigne amour son cœur était suspect ;

Pour m’avoir honoré je l’ai vue outragée ,

Et ne puis m’acquitter qu’après l’avoir vengée.

C’est me faire une excuse où je ne comprends rien , Sinon que son service est préférable au mien , .Qu’avant que de me suivre on doit mourir pour elle , Et qu’étant son sujet il faut m’être infidèle.

CARLOS

Ce n’est point en sujet que je cours au combat; Peut-être suis-je né dedans quelque autre État :

Mais , par un zèle entier et pour l’une et pour l’autre, J’embrasse également son service et le vôtre ;

Et les plus grands périls n’ont rien de hasardeux Que j’ose refuser pour aucune des deux.

DON SANCHE

Quoique engagé demain à combattre pour elle,

S’il fallait aujourd’hui venger votre querelle.

Tout ce que je lui dois ne m’empêcherait pas De m’exposer pour vous à plus de trois combats.

Je voudrais toutes deux pouvoir vous satisfaire,

Vous , sans manquer vers elle ; elle, sans vous déplaire

Cependant je ne puis servir elle ni vous

Sans de l’une ou de l’autre allumer le courroux.

Je plaindrais un amant qui souffrirait mes peines , Et, tel pour deux beautés que je suis pour deux reines Se verrait déchiré par un égal amour,

Tel que sont mes respects dans Tune et l’autre cour : L’âme d’un tel amant, tristement balancée,

Sur d’éternels soucis voit flotter sa pensée ;

Et , ne pouvant résoudre à quels vœux se borner,

N’ose rien acquérir, ni rien abandonner : il n’aime qu’avec trouble , il ne voit qu’avec crainte ;

Tout ce qu’il entreprend donne sujet de plainte ;

Ses hommages partout ont de fausses couleurs,

Et son plus grand service est un grand crime ailleurs

Aussi sont-ce d’amour les premières maximes ,

Que partager son âme est le plus grand des crimes.

Un cœur n’est à personne alors qu’il est à deux ;

Aussitôt qu’il les offre il dérobe ses vœux ;

Ce qu’il a de constance , à choisir trop timide ,

Le rend vers l’une et l’autre incessamment perfide ;

Et , comme il n’est enfin ni rigueurs , ni mépris ,

Qui d’un pareil amour ne soient un digne prix ,

11 ne peut mériter d’aucun œil qui le charme ,

En servant, un regard, en mourant, une larme.

CARLOS

Vous seriez bien sévère envers un tel amant.

Allons voir si la reine agirait autrement,

S’il en devrait attendre iin plus léger supplice.

Cependant don Alvar le premier entre en lice ;

Et vous savez l’amour qu’il m’a toujours fait voir.

CARLOS

Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

Page 1