GARDE
D. ALVAR
Princesses , admirez l’orgueil d’un prisonnier Qu’en faveur de son fils on veut calomnier.
Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte ,
Ne saurait se résoudre à souffrir une feinte.
J’ai voulu lui parler, et n’en fais que sortir;
J’ai tâché , mais en vain , de lui faire sentir Combien mal à propos sa présence importune D’un fils si généreux renverse la fortune,
Et qu’il le perd d’honneur, à moins que d’avouer Que c’est un lâche tour qu’on le force à jouer ;
J’ai même à ces raisons ajouté la menace :
Rien ne peut l’ébranler, Sanche est toujours sa race;
Et quant à ce qu’il perd de fortune et d’honneur,
11 dit qu’il a de quoi le faire grand seigneur,
Et que plus de cent fois il a su de sa femme ( Voyez qu’il est crédule et simple au fond de l’âme )
Que voyant ce présent , qu’en mes mains il a mis,
* Ce vers est très-beau, et digne de Corneille. Au reste, le dénoûment est à l’espagnole. (V.)
232 DON S ANCHE
La reine d’Aragon agrandirait son fils.
( à D. Lconor. )
Si vous le recevez avec autant de joie ,
Madame, que par moi ce vieillard vous l’envoie,
Vous donnerez sans doute à cet illustre fils Un rang encor plus haut que celui de marquis.
Ce bon homme en paraît Pâme toute comblée.
(Don Alvar présente à D. Lconor un petit écrin qui s’ouvre sa clef, an moyen d’un ressort secret. )
D. ISABELLE
Madame , à cet aspect vous paraissez troublée.
D. LÉONOR
J’ai bien sujet de l’étre en recevant ce don ,
Madame; j’en saurai si mon fils vit , ou non ;
Et c’est où le feu roi , déguisant sa naissance ,
D’un sort si précieux mit la reconnaissance.
Disons ce qu’il enferme avant que de l’ouvrir, fhî Sanche , si par là je puis le découvrir,
Vous pouvez être sûr d’un entier avantage Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage;
Et qu’après ce trésor que vous m’aurez rendu Vous recevrez le prix qui vous en sera dû.
Mais à ce doux transport c’est déjà trop permettre. Trouvons notre bonheur avant que d’en promettre.
Ce présent donc enferme un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux ,
Son portrait et le mien , deux pierres les plus rares Que forme le soleil sous les climats barbares ;
Et , pour un témoignage encore plus certain ,
Un billet que lui-même écrivit de sa main.