‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 257 sur 417 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Il faut donc, Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains , et de ce que je pense.

J’aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d’aimer 1 f Que je le cache même à qui m’a su charmer :

Mais , tel que je puis être , on m’aime , ou , pour mieux dire , La reine Viriate à mon hymen aspire ;

Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l’union ,

Et qu’ensuite à l’envi mille autres hyménées De nos deux nations l’une à l’autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l’intérêt commun ,

Qu’ils réduisent bientôt les deux peuples en un.

C’est ce qu’elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance Qui n’épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets :

Non qu’elle me l’ait dit, ou quelque autre pour elle;

Mais j’en vois chaque jour quelque marque fidèle ;

Et comme ce dessein n’est plus pour moi douteux,

Je ne .puis l’ignorer qu’autant que je le veux.

Je crains donc de l’aigrir si j’épouse Aristie ,

Et que de ses sujets la meilleure partie,

Pour venger ce mépris et servir son courroux,

Ne tourne obstinément §es armes contre nous.

Auprès d’un tel malheur, pour nous irréparable,

Ce qu’on promet pour l’autre est peu considérable;

XA mon âge est encore comique, et il sied si mal d’aimer l’est davantage. Ce n'est point ainsi que les héros de la tragédie doivent penser et parler. Si vous voulez un modèle de ces vieux personnages auxquels on propose une jeune princesse par un intérêt de politique, prcnez-le dans l’Acomat de l’admirable et sage Racine :

Voudrais-tu qu’à mon âge Je fisse de l’amour le vil apprentissage?

Qu’un cœur qu’ont endurci la fatigue et les ans Suivît d’un vain plaisir les conseils imprudents ?

C’est là penser et parler comme il fant. Racine dit toujours ce qu'il doit dire dans la position où il met ses personnages , et le dit de la manière la plus noble , et à la fois la plus simple, la plus élégante., Corneille , surtout dans ses dernières pièces , débité souvent des pensées ou fausses, ou mal placées , ou exprimées en solécismes, ou en termes bas , pires que des solécismes; mais aussi il étincelle de temps en temps de beautés sublimes. (V.)

oa.

Et , sous un faux espoir de nous mieux établir.

Ce renfort accepté pourrait nous affaiblir *.

Voilà ce qui retient mon esprit en balance.

Je n’ai pour Aristie aucune répugnance ; il la reine à tel point n’asservit pas mon cœur,

Qu’il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PERPENNA

Cette crainte , seigneur, dont votre âme est gênée Ne doit pas d’un moment retarder l’hyménée.

Viriate , il est vrai , pourra s’en émouvoir ;

Mais que sert la colère où manque le pouvoir?

Malgré sa jalousie et ses vaines menaces ,

N’êtes-vous pas toujours le maître de ses places?

Les siens , dont vous craignez le vif ressentiment ,

Ont-ils dans votre armée aucun commandement?

Des plus nobles d’entre eux , et des plus grands courages, N’avez-vous pas les fils dans Osca pour otages * ?

Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats. Dispersés dans nos rangs, ont fait tant de combats ,

Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois et n’en vouloir point d’autres. Pourquoi donc tant les craindre , et pourquoi refuser...

Vous-même , Perpenna , pourquoi tant déguiser?

Je vois ce qu’on m’a dit : vous aimez Viriate ;

Et votre amour caché dans vos raisons éclate.

Mais les raisonnements sont ici superflus :

Dites que vous l’aimez , et je ne l’aime plus 1 2 3.

1 Quel est cet autre ? c’est Aristie ; mais il faut le deviner : et quel est ce renfort? est-ce le renfort du mariage d’Aristie ? (V.)

2 On ne peut dire, vous avez pour otages les fils des plus grands courages. Que la malheureuse nécessité de rimer entraîne d’impropriétés, d’inutilités , de termes louches, de fautes contre la langue ! mais qu’il est beau de vaincre tous ces obstacles , et qu’on les surmonte rarement ! (V.)

3 si Sertorius a le ridicule d’aimer à son âge , il ne doit pas céder tout d’un coup sa maîtresse : s’il n’aime pas , il ne doit pas dire qu’il aime. Dans l’une etl’aulre supposition, le vers est trop comique. Voilà où conduit cette malheureuse coutume de vouloir toujours parler d’amour, de ne point traiter cette passion comme elle doit l’être. Comment a-t-on pu oublier que Virgile, dans Y Enéide , ne l’a peinte que funeste? On ne peut trop redire que l’amour sur le théâtre doit être armé du poignard de Melpomène, ou être banni delà scène. 11 est vrai que

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