ACTE II, SCÈNE V
M’ont par leurs faussetés arraché votre estime ;
Et toute ma vertu contre leur lâcheté S’offre en vain pour garant de ma fidélité.
Si de la démentir j’avais été capable ,
Sans rien craindre de vous , vous m’auriez vu coupable.
C’est au trône , où peut-être on m’eût laissé monter.
Que je me fusse mis en pouvoir d’éclater.
J’aurais , en m’élevant à ce degré sublime ,
Justifié ma faute en commettant le crime;
Et la ligue qui cherche à me perdre innocent N’eût vu mes attentats qu’en les applaudissant.
ÉLISABETH
Et n’as-tu pas , perfide , armant la populace,
Essayé , mais en vain , de te mettre en ma place?
Mon palais investi ne te convainc-t-il pas Du plus grand, du plus noir de tous les attentats?'
Mais , dis-moi , car enfin le courroux qui m’anime Ne peut faire céder ma tendresse à ton crime ;
Et si par sa noirceur je tâche à t’étonner,
Je ne te la fais voir que pour te pardonner :
Pourquoi vouloir ma perte? et qu’avait fait la reine 1 Qui dût à sa ruine intéresser ta haine?^
Peut-être ai-je pour toi montré quelqu’e rigueur,
Lorsque j’ai mis obstacle au penchant de ton cœur.
Suffôlk t’avait charmé ; mais si tu peux te plaindre Qif apprenant cet amour j’ai tâché de l’éteindre ,
Songe à quel prix, ingrat, et par combien d’honneurs Mon estime a sur toi répandu mes faveurs.
C’est peu dire qu’estime, et tu l’as pu connaître :
Un sentiment plus fort de mon cœur fut le maître.
Tant de princes , de rois , de héros méprisés ,
Pour qui , cruel , pour qui les ai-je refusés?
Leur hymen eût , sans doute, acquis à mon empire
ment fou; si elle est vraie , ce n’est pas là le temps de lui parler d’amour. (V.)
V Élisabeth, dans ce couplet, ne fait autre chose que de donner an comte d’Essex des ^pérances de l’épouser. F.st-ce ainsi qu’Élisabcth aurait répondu à un grand maître de l’artillerie hors d’exercice , à un conseiller privé hors de charge, qui lui aurait fait entendre qu’il n’avait tenu qu’à ce conseiller privé de ge mettre sur le trône d’Angleterre? Élisabeth, à soixante et huit ans, pouvait-elle parler ainsi? Cette idée choquante se présente toujours au lecteur instruit. (V.)
LE COMTE D’ESSEX
Ce comble de puissance où l’on sait que j’aspire :
Mais , quoi qu’il m’assurât , ce qui mutait à toi Ne pouvait rien avoir de sensible pour moi.
Ton cœur, dont je tenais la conquête si chère ,
Était l’unique bien capable de me plaire ;
Et si l’orgueil du trôpe eût pu me le souffrir,
Je t’eusse offert ma main afin de l’acquérir.
Espère , et tâche à vaincre un scrupule de gloire ,
Qui , combattant mes vœux , s’oppose à ta victoire :
Mérite par tes soins que mon cœur adouci Consente à n’en plus croire un importun souci :
Fais qu’à ma passion je m’abandonne entière ;
Que cette Élisabeth si hautaine , si fière.
Elle à qui l’univers ne saurait reprocher Qu’on ait vu son orgueil jamais se relâcher,
Cesse enfin , pour te mettre où son amour t’appelle,
De croire qu’un sujet ne soit pas digne d’elle.
Quelquefois à céder ma fierté se résout :
Que sais-tu si le temps n’en viendra pas à bout?
Que sais-tu...
LE COMTE D’ESSEX
Non , madame , et je puis vous le dire ,
L’estime de ma reine à mes vœux doit suffire :
Si l’amour la portait à des projets trop bas ,
Je trahirais sa gloire à ne l’empêcher pas.
ÉLISABETH
Ah ! je vois trop jusqu’où la tienne se ravale :
Le trône te plairait, mais avec ma rivale x.
Quelque appât qu’ait pour toi l’ardeur qui te séduit,
Prends-y garde, ta mort en peut être le fruit.
LE COMTE D’ESSEXi
En perdant votre appui je me vois sans défense.
‘Cette rivale imaginaire, qu’on ne voit point, rend les reproches d'Élisabeth aussi peu convenables que les discours d’Essex sont inconséquents. Si cette Suffolk a quelques droits au trône, si Essex a conspiré pour la faire reine, Élisabeth a donc dù s’assurer d’elle. Thomas Corneille a bien senti en général que la rivalité doit exciter la colère, que l'intérêt d’une couronne çt celui d'une passion doivent produire des mouvements au théâtre; mais ces mouvements ne peuvent toucher quand ils ne sont pas fondés. Une conspiration, une reine en danger d’être détrônée,, une amante sacrifiée , sont assurément des sujets tragiques; ils cessent de l’être dès que tout porte à faux. (V.)
AC TL il, SCENE V.
Mais la mort n’a jamais étonné l’innocence ;
Et si, pour contenter quelque ennemi secret,
Vous souhaitez mon sang, je l’offre sans regret.
ÉLISABETH
Va , c’en est fait; il» faut contenter ton envie.
A ton lâche destin j’abandonne ta vie ,
Et consens , puisqu’en vain je tâche à te sauver,
Que sans voir.-. Tremble, ingrat , que je n’ose achever.
Ma bonté, qui toujours s’obstine à te défendre ,
Pour la dernière fois cherche. à se faire entendre.
Tandis qu’encor pour toi je veux bien l’écouter,
Le pardon t’est offert, tu le peux accepter.
Mais si... •
LE COMTE D’ESSEX
•J’accepterais un pardon! moi, madame1 !
ÉLISABETH
IJ blesse , je le vois , la fierté de ton âme ;
Mais , s’il te fait souffrir, il fallait prendre soin D’empêcher que jamais tu n’en eusses besoin ;
Il fallait , ne suivant que de justes maximes ,
Rejeter...
LE COMTE D’ESSEX
11 est vrai, j’ai commis de grands crimes ;
Et ce que sur les mers mon bras a fait pour vous Me rend digne en effet de tout votre courroux.
Vous le savez , madame ; et l’Espagne confuse 2 Justifie un vainqueur que l’Angleterre accuse.
1 Cela est beau , et digne de Pierre' Corneille. Ce vers est sublime , parce que le sentiment est grand, et qu’il est exprimé avec simplicité. Mais quand on sait qu’Essex était véritablement coupable, et que sa conduite avait été celle d’un insensé , cette belle réponse n’a plus la môme force. (V.)
a En effet, le comte d’Essex était entré dans Cadix quand l’amiral Howard, sous qui il servait , battit la flotte espagnole dans ces parages. C’était le seul service un peu signalé que le comte d’Essex eût jamais rendu. Tel est l’inconvénient de choisir un sujet de tragédie dans un temps et chez un peuple si voisins de nous. Aujourd’hui que l’on est plus éclairé , on connaît la reine Élisabeth et le comte d’Essex , et on sait trop que l’un et l’autre n’étaient point ce que la tragédie les représente , et qu’ils n’ont rien dit de ce qu’on leur fait dire. Il n’en est pas ainsi de la fable de Bajazet traitée par Racine : on ne peut l’accuser d’avoir falsifié une histoire connue ; personne ne sait ce qu’était Roxane : l’histoire ne parle ni d’Atalide , ni du -vizir Acomat. Racine était en droit de créer ses personnages. (V.)
LE COMTE D’ESSEX
Ce n’est pas pour vanter mes trop heureux exploits Qu’à l’éclat qu’ils ont fait j’ose joindre ma voix :
Tout autre, pour sa reine employant son courage,
En même occasion eût eu même avantage.
Mon bonheur a tout fait, je le crois : mais enfin Ce bonheur eût ailleurs assuré mon destin ;
Ailleurs, si l’imposture eût conspiré ma honte,
On n’aurait pas souffert qu’on osât...
ÉLISABETH
Eh bien ! comte,
11 faut ûiire juger dans la rigueur des lois La récompense due à ces rares exploits :
Si j’ai mal reconnu vos importants services ,
Vos juges n’auront pas les mêmes injustices;
Et vous recevrez d’eux ce qu’auront mérité Tant de preuves de zèle et de fidélité.