‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 349 sur 417 · ÉLISABETH, LA DUCHESSE, CÉCILE · texte numérisé non relu

ÉLISABETH, LA DUCHESSE, CÉCILE

ÉLISABETH

Approchez : qu’avez- vous fait du comte?

On le mène à la mort, m’a-t-on dit.

CÉCILE

Son trépas

Importe à votre gloire ainsi qu’à vos États ;

Et l’on ne peut trop tôt prévenir par sa peine Ceux qu’un appui si fort à la révolte entraîne.

ÉLISABETH

Ah ! je commence à voir que mon seul intérêt N’a pas fait l’équité de ce cruel arrêt.

Quoi! l’on sait que , tremblante à souffrir qu’on le donne,

Je ne veux qu’éprouver si sa fierté s’étonne ;

C’est moi sur cet arrêt que l’on doit consulter ;

Et , sans que je le signe , on l’ose exécuter 1 !

Je viens d’envoyer l’ordre afin que l’on arrête ;

S’il arrive trop tard , on paîra de sa tête ;

Et de l’injure faite à ma gloire , à l’État ,

D’autre sang , mais plus vil , expiera l’attentat 2 .

1 C’est ce qui peut arriver en France, où les cours de justice sont en possession , depuis longtemps , de faire exécuter les citoyens sans en avertir le souverain , selon l’ancien usage qui subsiste encore dans presque toute l’EUrope ; mais c’est ce qui n’arrive jamais en Angleterre; il faut absolument ce qu’on appelle le death-warrant (la garantie de mort. ) La signature du monarque est indispensable , et il n’y a pas tut seul exemple du contraire, excepté dans les temps de trouble, où le souverain n’était pas reconnu. C’est un fait public qu’Élisabeth signa l’arrêt rendu par les pairs contrôle comte d’Esscx. Le droit de la fiction ne s’étend pas jusqu’à contredire sur le théâtre les lois d’une nation si voisine de nous, et surtout la loi la plus sage, la plus humaine, qui laisse à la clémence le temps de désarmer la sévérité, et quelquefois l'injustice. (V.)

a Le sang de Cécile n’était point vil ; mais enfin on peut le supposer, et h faute est légère. Cette injure faite à la mémoire d’un très-grand ministre peut se pardonner. 11 est permis à l’auteur de représenter Élisabeth

$5 8 LE COMTE D’ESSEX

CÉCILE

Cette perte pour vous sera d’abord amère;

Mais vous verrez bientôt qu’elle était nécessaire.

ÉLISABETH

Qu’elle était nécessaire ! Otez-vous de mes yeux , Lâche , dont j’ai trop cru l’avis pernicieux.

La douleur où je suis ne peut plus se contraindre : Le comte par sa mort vous laisse tout à craindre ; Tremblez pour votre sang, si l’on répand le sien.

CÉCILE

Ayant fait mon devoir, je puis ne craindre rien ,

égarée, qui permet tout à sa douleur. C’est à peu près la situation d’Hermione, qui a demandé vengeance , et qui est au désespoir d’être vengée. Mais que cette imitation est faible ! qu’elle est dépourvue de passion, d’éloquence, et de génie ! Tout est animé dans le cinquième acte, où Racine présente Hermione furieuse d’avoir été obéie; tout est languissant dans Élisabeth. 11 n’y a rien de plus sublime et de plus passionné tout ensemble que la réponse d’Hermione , Qui te Va dit? Aussi Hermione a-t-elle été vivement agitée d’amour, de jalousie et de colère pendant toute la pièce. Élisabeth a été un peu froide. Sans cette chaleur que la seule nature donne aux véritables poêles, il n’y a point de bonne tragédie. Tout ce qu’on peut dire de VEssex de Thomas Corneille, c’est que la pièce est médiocre, et par l’intrigue, et par le style ; mais il y a quelque intérêt, quelques vers heureux ; et on l’a joué longtemps sur le même théâtre où l’on représentait Cinna et Andromaqiie. Les acteurs, et surtout ceux de province, aimaient à faire le rôle du comte d’Essex , à paraître avec une jarretière brodée au-dessus du genou , et un grand rubai^blcu en bandoulière. Le comte d’Essex, donné pour un héros du premier ordre, persécuté par l’envie, ne laisse pas d’en imposer. Enfin le nombre des bonnes tragédies est si petit chez toutes les nations du monde , que celles qui ne sont pas absolument mauvaises attirent toujours des spectateurs quand de bons acteurs les font valoir. On a fait environ mille tragédies depuis Mairet et Rotrou. Combien en est-il resté qui puissent avoir le sceau de l’immortalité, et qu’on puisse citer comme des modèles? Il n’y en a pas une vingtaine. Nous avons une collection intitulée Recueil des meilleures pièces de théâtre^en douze volumes ; et dans ce recueil on ne trouve que le seul Venceslas qu’on représente encore , en faveur de la première scène et du quatrième acte , qui sont en effet de très-beaux morceaux. Tant de pièces , ou refusées au théâtre depuis cent ans , ou qui n’y ont paru qu’une ou deux fois . ou qui n’ont point été imprimées, ou qui l'ayant été sont oubliées , prouvent assez la prodigieuse difficulté de cet art. Il faut rassembler dans un même lieu, dans une même journée, des hommes et des femmes au-dessus du commun, qui, par des intérêts divers , concourent à un même intérêt, â une même action. Il faut intéresser des spectateurs de tout rang et de tout âge , depuis la première scène jusqu’à la dernière; tout doit être écrit en vers, sans qaron puisse s’en permettre ni de. durs, ni de plats, ni de forcés, ni d’obscurs. (V.)

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