‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 60 sur 417 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

ANTIOCHUS

D’un et d’autre côté l’action est si noire

Que , n’en pouvant douter , je n’ose encor la croire.

O quiconque des deux avez versé son sang ,

Ne vous préparez plus à me percer le liane.

Nous avons mal servi vos haines mutuelles,

Aux jours l’une de l'autre également cruelles ;

Mais si j’ai refusé ce détestable emploi ,

Je veux bien vous servir toutes deux contre moi :

Qui que vous soyez donc, recevez une vie Que déjà vos fureurs m’ont à demi ravie.

RODOGUNE

Ah ! seigneur , arrêtez.

TIMACÈNE.

Seigneur, que faites-vous?

ANTIOCHUS

Je sers ou l’une ou l’autre, et je préviens ses coups.

CLÉOPÂTRE

Vivez, régnez heureux.

ANTIOCHUS

Otez-moi donc de doute ,

Et montrez-moi la main qu’il faut que je redoute,

Qui pour m'assassiner ose me secourir,

Et me sauve de moi pour me faire périr.

Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle 1 ,

Confondre l’innocente avec la criminelle ,

Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m’alarmer ,

Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer?

Vivre avec ce tourment, c’est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble , ou souffrez que je meure.

Et que mon déplaisir , par un coup généreux ,

Épargne un parricide à l’une de vous deux.

CLEOPATRE

Puisque , le même jour que ma main vous couronne,

Je perds un de mes fds , et l’autre me soupçonne;

Qu’au milieu de mes pleurs , qu’il devrait essuyer,

Son peu d’amour me force à me justifier;

Si vous n’en pouvez mieux consoler une mère

‘ 1 Or ne traîne point une gène ; mais le discours d’Autioeliiu est beau . que celte légère faute n’est pas sensible. (V.)

CORNEILLE. — T. U

RODOGUNE

Qu’en la traitant d’égal 1 avec une étrangère ,

Je vous dirai , seigneur ( car ce n’est plus à moi A nommer autrement et mon juge et mon roi ),

Que vous voyez l’effet de cette vieille haine Qu’en dépit de la paix me garde l’inhumaine,

Qu’en son cœur du passé soutient le souvenir ,

Et que j’avais raison de vouloir prévenir.

Elle a soif de mon sang, elle a voulu répandre :

J’ai prévu d’assez loin ce que j’en viens d’apprendre;

Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux.

(à Hodogune. )

Sur la foi de ses pleurs je n’ai rien craint de vous ,

Madame ; mais , ô dieux î quelle rage est la vôtre !

Quand je vous donne un fils , vous assassinez l’autre,

Et m’enviez soudain l’unique et faible appui Qu’une mère opprimée eût pu trouver en lui!

Quand vous m’accablerez , où sera mon retuge?

Si je m’en plains au roi , vous possédez mon juge ;

Et s’il m’ose écouter , peut-être, hélas! en vain Il voudra se garder de cette même main.

Enfin je suis leur mère , et vous leur ennemie ;

J’ai recherché leur gloire, et vous leur infamie;

Et si je n’eusse aimé ces fils que vous m’ôte/. ,

Votre abord en ces lieux les eût déshérités.

C’est à lui maintenant, en cette concurrence,

A régler ses soupçons sur cette différence ,

A voir de qui des deux il doit se défier ,

Si vous n’avez un charme à vous justifier.

HODOGUNE , à Cléopâtre.

Je nie défendrai mal : l’innocence étonnée Ne peut s’imaginer qu’elle soit soupçonnée;

Et, n’ayant rien prévu d’un attentat si grand ,

Qui l’en veut accuser sans peine la surprend2.

1 Traiter d’égal était alors une phrase faite pour les deux genres. On écrirait aujourd’hui : traiter d’égale .

2 On n’a rien à dire sur ces deux plaidoyers de Cléopâtre et de Rodogune. Ces deux princesses parlent, toutes deux comme elles doivent parler. La réponse de Rodogunccst beaucoup plus forte que les discours de Cléopâtre , et elle doit l’être ; il n’y a rien à y répliquer, elle porte la conviction ; et Antiochus devrait en être tellement frappé , qu il ne de vait peut-être pas dire : Non, je n’écoute rien ; car, comment ne pas eeouter de si bonnes raisons? Mais j’ose dire que le parti que prend An-'

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