ACTE V, SCÈNE IV
ANTIOCHUS, prenant la coupe des mains de Cléopâtre, après qu’eüe a bu.
Pardonnez-lui , madame , un peu de défiance :
Comme vous l’accusez , elle fait son effort A rejeter sur vous l’horreur de celte mort ;
Et , soit amour pour moi , soit adresse pour elle ‘ ,
Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle.
Pour moi, qui ne vois rien , dans le trouble où je suis ,
Qu’un gouffre de malheurs, qu’un abîme d’ennuis,
Attendant qu’en plein jour ces vérités paraissent ,
J’en laisse la vengeance aux dieux qui les connaissent,
Et vais sans plus tarder...
RODOGUNE
Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés , troubles et furieux ,
Cette affreuse sueur qui court sur son visage,
Cette gorge qui s’enfie. Ah ! bons dieux ! quelle rage !
Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.
ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice ou à quelque autre.
N’importe , elle est ma mère , il faut la secourir.
CLÉOPÂTRE
Va . tu me veux en vain rappeler à la vie ;
Ma haine est trop fidèle , et m’a trop bien servie :
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
C’est le seul déplaisir qu’en mourant je reçoi :
Mais j’ai cette douceur dedans cette disgrâce De ne voir point régner ma rivale en ma place.
Règne; de crime en crime enfin te voilà roi.
Je t’ai défait d’un père , et d’un frère , et de moi :
Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes î Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu’horreur, que jalousie, et que confusion!
Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble y Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
Ah ! vivez pour changer cette hame en amour.
CLÉOPÂTRE
Je maudirais les dieux s’ils me rendaient le jour.
* U fallait peat-être dire : soit interet pour elle. (V.)
RODOGUNE
Qu’od m’emporte d'iei : je me meurs. Laonice,
Si tu veux m’obliger par un dernier service ,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l’affront de tomber à leurs pieds.
(B'.lle s’eo va, et Laonice lui aide à marcher.) ORONTE.
Dans les justes rigueurs d’un sort si déplorable,
Seigneur , le juste ciel vous est bien favorable ;
11 vous a préservé , sur le point de périr ,
Du danger le plus grand que vous pussiez courir ;
Et par un digne effet de ses faveurs puissantes ,
La coupable est punie, et vos mains innocentes.
ANTIOCHUS
Oronte, je ne sais, dans son funeste sort,
Qui m'afflige le plus, ou sa vie , ou sa mort ;
L’une et l’autre a pour moi des malheurs sans exemple : Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple Y changer l’allégresse en un deuil sans pareil ,
La pompe nuptiale en funèbre appareil ;
Et nous verrons après , par d’autres sacrifices ,
Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices 1 .
1 Rodogune ne ressemble pas plus à Pompée que Pompée ùCinna , et Cinna au Cid. C'est cette variété qui caractérise le vrai génie. Le sujet en est aussi grand et aussi terrible que celui de Théodore est bizarre et impraticable. Il y eut la même rivalité entre celte Rodogune et celte de Gilbert , qu’on vit depuis entre la Phèdre de Racine et celle de Pradon. La pièee de Gifbert fut jouée quelques mois avant celle de Corneille , en 1645 ; elle mourut dès sa naissance , malgré la protection de Monsieur, frère de Louis XIII, et lieutenant général du royaume, à qui Gilbert, résident de la reins Christine, la dédia. La reine de Suède et le premier prince de France ne soutinrent point ce mauvais ouvrage, comme depuis l’hôtel de Bouillon et l’hôlel de Nevers soutinrent la Phèdre de Pradon. En vain le résident présente à son altesse royale , dans son épître dédicatoire , la généreuse Rodogune , femme et mère des deux plus grands monarques de l'Asie ; en vain compare-t-il cette Rodogune à Monsieur, qui cependant ne lui ressemblait en rien : ce mauvais ouvrage fut oublié du protecteur et du public. Le privilège du résident pour sa Rodogune est du 8 janvier ig-ig ; elle fut imprimée en février 1647. Le privilège de Corneille est du 17 avril I64G, et sa Rodogune ne fut imprimée qu’au si janvier 1647. Ainsi la Rodogune de Corneille ne parut sur le papier qu’un an ou environ après les représentations de la pièce de Gilbert, c’est-à-dire un an après que cette pièce n’existait, plus. Ce qui est étrange , c’est qu’on retrouve dans les deux tragédies précisément les mêmes situations, et souvent les mêmes sentiments, que ces situations amènent. Le cinquième acte est diffé-
EXAMEN DE RODOGUNE
Le sujet de cette tragédie est tiré d’Appian Alexandrin , dont voici les paroles , sur la lin du livre qu’ii a fait des Guerres de Syrie : « Démétrius , surnommé Nicanor, entreprit la « guerre contre les Parthes, et vécut quelque temps prison- * nier dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, « nommée Rodogune. Cependant Diodotus , domestique des « rois précédents , s’empara du trône de Syrie , et y lit as- « seoir un Alexandre, encore enfant, fils d’Alexandre le Bà- « tard et d’une fille de Ptolomée. Ayant gouverné quelque « temps comme tuteur sous le nom de ce pupille, il s’en délit, « et prit lui-même la couronne sous un nouveau nom de.Try- « phon qu’il se donna- Antiochus , frère du roi prisonnier, ayant « appris sa captivité à Rhodes, et les troubles qui l’avaient sui- « vie, revint dans la Syrie, où, ayant défait Tryphon, il le « lit mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates, et, « vaincu dans une bataille , il se tua lui-même. Démétrius , « retournant en son royaume , fut tué par sa femme Cléopâtre, « qui lui dressa des embûches sur le chemin, en haine de cette « Rodogune qu’il avait épousée, dont elle avait conçu une telle « indignation, qu’elle avait épousé ce même Antiochus, frère « de son mari. Elle avait deux fils de Démétrius, dont elle tua « Séleucus l’ainé , d’un coup de flèche , sitôt qu’il eut pris le « diadème après la mort de son père , soit qu’elle craignit qu’il « ne la voulût venger sur elle , soit que la même fureur l’em-
rent; il est terrible et pacifique dans Corneille. Gilbert crut rendre sa pièce intéressante en rendant le dénoùment heureux , et il en fit Parte le plus froid et le plus insipide qu’on put mettre sur le théâtre. On i eut encore remarquer que Rodogune joue dan- la pièce de Gilbert le rôle que Corneille donne à Cléopâtre, et que Gilbert a falsifié l’histoire. Bernard de Fontenetle, dans la vie de Corneille son oncle, nous dit que Corneille ayant fait confidence du pian de sa pièce a un ami, cet ami indiscret donna le plan au résident , qui , contre le droit des gens, vola Corneille. Ce trait est peu vraisemblable : rarement un homme revêtu d’un emploi public se déshonore, et se rend ridicule pour si peu de chose : tous les mémoires du temps en auraient parlé ;ce larcin aurait été une chose publique. On parle d’un ancien roman de Rodogune : je ne l’ai pas vu; c’est, dit-on, une brochure in-3° , imprimée chez Sommaville, qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille embellit le roman , et Gilbert le gâta. Le style nuisit aussi beaucoup à Gilbert : car, malgré les inégalités de Corneille , il y eut autant de différence entre ses vers et ceux de ses contemporains jusqu’à Racine, qu'entre le pinceau de Michel-Ange et la brosse des barbouilleurs,
EXAMEN DE RODOGUKK;
« portât à ce nouveau parricide. Antiochus son frère lui suc- « céda , et contraignit cette mère dénaturée de prendre le poison « qu’elle lui avait préparé. >»
Justin, en son trente -sixième , trente-huitième et trenteneuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Machabces, et Josèphe, au treizième des Antiquités judaïques, en disent aussi quelque chose qui ne s’accorde pas tout à fait avec Appian. C’est à#lui que je me suis attaché pour la narration que j’ai mise au premier acte, et pour l’effet du cinquième , que j’ai adouci du côté d’Antiochus. J’en ai dit la raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d’invention , qui ne sont pas incompatibles avec l’histoire, puisqu’elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démétrius , qui vraisemblablement l’amenait en Syrie prendre possession de sa couronne. J’ai fait porter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Cléopâtre, que je n’ai même osé nommer dans mes vers , de peur qu’on ne confondit cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d’Égypte qui portait le même nom, et que l’idée de celle-ci, beaucoup plus connue que l’autre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.
On m’a souvent fait une question à la cour : quel était celui de mes poèmes que j’estimais le plus ; et j’ai trouvé tous ceux qui me l’ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid , que je n’ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j’ai toujours eue pour celui-ci, à qui j’aurais volontiers donné mon suffrage , si je n’avais craint de manquer, en quelque sorte , au respect que je devais à ceux que je voyais pencher d’un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu’ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres ; peut-être y entre-t-il un peu d’amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un peu plus à moi que celles qui l’ont précédée , à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention , et n’avaient jamais été vus au théâtre; et peut-être eniin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n’est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments ; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d’avantages qui ne se rencontrent en celle- ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions , la force des vers, la facilité de l’expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions , les tendresses de l’amour et de l’amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu’elle s’élève d’acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est audessus du second, et le dernier l’emporte sur tous les autres. L’action y est une, grande , complète ; sa durée ne va point , ou
EXAMEN DE RODOGUNE
St
fort peu , au delà de celle de la représentation. Le jour en csl le plus illustre qu’on puisse imaginer, et l’unité de lieu s’y rencontre en la manière que je l’explique dans le troisième de mes discours, et avec l’indulgence que j’ai demandée pour le théâtre.
Ce n’est pas que je me flatte assez pour présumer qu’elle soit sans taches. On a fait tant d’objections contre la narration do Laonice au premier acte , qu’il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu’on l’a dit. Il est hors de doute que Cléopâtre, dans le second, ferait connaître beaucoup de choses par sa contidence avec cette Laonice, et par le récit qu’elle en a fait à ses deux lils , pour leur remettre devant les yeux combien ils lui ont d’obligation ; mais ces deux scènes demeureraient assez obscures , si celte narration ne les avait précédées ; et du moins les justes défiances de Rodogune à la fin du premier acte , et la peinture que Cléopâtre fait d’elle-môme dans son monologue qui ouvre le second, n’auraient pu se faire entendre sans ce secours.
J’avoue qu’elle est sans artifice, et qu’on la fait de sang-froid à un personnage protatique , qui se pourrait toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j’ai cités sur ce sujet au premier discours. Timagène, qui l’écoute, n’est introduit que pour l’écouter, bien que je l’emploie au cinquième à faire celle de la mort de Séleucus , qui se pouvait faire par un autre. Il l’écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d’apprendre ce qu’il pouvait avoir su déjà en la cour d’Égypte, où il était en assez bonne posture, étant gouverneur des neveux du roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se passait dans la Syrie, qui en est voisine. D’ailleurs , ce qui ne peut recevoir d’excuse , c’est que, comme il y avait déjà quelque temps qu’il était de retour avec les princes , il n’y a pas d’apparence qu’il aye attendu ce grand jour de cérémonie pour s’informer de sa sœur comment se sont passés tous ces troubles, qu’il dit ne savoir que confusément. Pollux, dans Mèdèe , n’est qu’un personnage prolatique qui écoute sans intérêt comme lui; mais sa surprise de voir Jason à Corinthe, où il vient d’arriver, et son séjour en Asie, que la mer en sépare , lui donnent juste sujet d’ignorer ce qu’il en apprend, La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci , parce qu’il ne s’est encore rien passé dans la pièce qui excite la curiosité de l’auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l’écoutant ; mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiacedans V Horace, vous trouverez qu’elle fait tout un autre effet. Camille, qui l’écoùte, a intérêt, comme lui , à savoir comment s’est faite une paix dont dépend leur mariage ; et l’auditeur, que Sabine et elle n’ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d’une bataille qui se va donner entre deux partis,
EXAMEN DE RODOGUNE
tsi
où elles voient leurs frères dans l’un et leur amour dans l’autre, n’a pas moins d’avidité qu’elle d’apprendre comment une paix si surprenante s’est pu conclure.
Ces défauts dans cette narration confirment ce que j’ai dit ailleurs , que , lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux États, ou sur d’autres affaires publiques, il est très-malaisé d’introduire un acteur qui les ignore, et qui puisse recevoir le récit qui en doit instruire les spectateurs en parlant à lui.
J’ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celuici : Cléopâtre n’épousa Antiochus qu’en haine de ce que son mari avait épousé Rodogune chez les Parthes; et je fais qu’elle ne l’épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius , tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité , comme Ménélas dans YOreste d’Euripide , que pour avoir lieu de feindre que Démétrius n’avait pas encore épousé Rodogune , et venait l’épouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l’autre , par le consentement de ses peuples , et assurer la couronne aux enfants qui naîtraient de ce mariage. Cette iiction m’était absolument nécessaire, alin qu’il fût tué avant que de l’avoir épousée , et que l’amour que ses deux lils ont pour elle ne fit point d’horreur aux spectateurs, qui n’auraient pas manqué d’en prendre une assez forte, s’ils les eussent vus amoureux delà veuve de leur père, tant cette affection incestueuse répugne à nos mœurs!
Cléopâtre a lieu d’attendre ce jour-là à faire confidence à Laonice de ses desseins et des véritables raisons de tout ce qu’elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou à Rodogune, si elle l’eût su plus tôt; et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu’au moment qu’elle veut bien qu’il éclate, par la cruelle proposition qu?elle va faire à ses lils. On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son tour indigne d’une personne vertueuse , comme je la peins ; mais on n’a pas considéré qu’elle ne la fait pas, comme Cléopâtre, avec espoir de la voir exécuter par les princes, mais seulement pour s’exempter d’en choisir aucun , et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle était avertie par Laonice de celle que la reine leur avait faite, et devait prévoir que , si elle se fût déclarée pour Antiochus qu’elle aimait , son ennemie, qui avait seule le secret de leur naissance , n’eût pas manqué de nommer Séleucus pour ainé, afin de les commettre l’un contre l’autre , et d’exciter une guerre civile qui eut pu causer sa perte. Ainsi elle devait s’exempter de choisir, pour les contenir tous deux dans l’égalité de prétention , et elle n’en avait point de meilleur moyen que de rappeler le souvenir de ce qu’elle devait à la mémoire de leur père , qui avait perdu la vie pour elle , et leur faire cette
EXAMEN DE RODOGUNE
proposition qu’elle savait bien qu’ils n’accepteraient pas. Si le traité de paix l’avait forcée à se départir de ce juste sentiment de reconnaissance , la liberté qu’ils lui rendaient la rejetait dans cette obi igation. Il était de son devoir de venger cette morl; mais il était de celui des princes de ne se pas charger de cette ven geance. Elle avoue elle-même à Antiochus qu elle les haïrait , s’ils lui avaient obéi; que, comme elle a fait ce qu’elle a dû par cette demande, ils font ce qu’ils doivent par leur refus ; qu’elle aime trop la vertu pour vouloir être le prix d’un crime; et que la justice qu’elle demande de la mort de leur père serait un parricide , si elle la recevait de leurs mains.
Je dirai plus : quand cette proposition serait tout à fait condamnable en sa bouche, elle mériterait quelque grâce, et pour l’éclat que la nouveauté de l’invention a fait au théâtre, et pour l’embarras surprenant où elle jette les princes, et pour l’effet qu’elle produit dans le reste de la pièce , qu’elle conduit à l’action historique. Elle est cause que Séleucus , par dépit , renonce au trône et à Ig possession de cette princesse; que la reine, le voulant animer contre son frère, n’en peut rien obtenir, et qu’enlin elle se résout par désespoir de les perdre tous deux, plutôt que de se voir sujette de son ennemie.
Elle commence par Séleucus, tant pour suivre l’ordre de l’histoire, que parce que , s’il fût demeuré en vie après Antiochus et Rodogune, qu’elle voulait empoisonner publiquement, il les aurait pu venger. Elle ne craint pas la même chose d’Antiochus pour son frère, d’autant qu’elle espère que le poison violent qu’elle lui a préparé fera un effet assez prompt pour le faire mourir «vaut qu’il ait pu rien savoir de cette autre mort , ou du moins avant qu’il l’en puisse convaincre, puisqu’elle a si bien pris son temps pour l’assassiner, que ce parricide n’a point eu de témoins. J’ai parlé ailleurs de l’adoucissement que j’ai apporté pour empêcher qu’Antiochus n’en commît un en la forçant de prendre le poison qu’elle lui présente, et du peu d’apparence qu’il y avait qu’un moment après qu’elle a expiré presque à sa vue, il parlât d’amour et de mariage à Rodogune. Dans l’état où ils rentrent derrière le théâtre, ils peuvent le résoudre quand ils les jugeront à propos. L’action est complète , puisqu’ils sont hors de péril ; et la mort de Séleucus m’a exempté de développer le secret du droit d’aînesse entre les deux frères, qui d’ailleurs n’eût jamais été croyable, ne pouvant être éclairci que par une bouche en qui l’on n’a pas vu assez de sincérité pour prendre aucune assurance sur son témoignage.
FIN DE RODOGUïNE.
AU LECTEUR
Voici une hardie entreprise sur l’histoire, dont vous ne reconnaîtrez aucune chose dans cette tragédie , que l’ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas,. et Héraclius. J’ai falsifié la naissance de ce dernier; mais ce n’a été qu’en sa faveur, et pour lui en donner une plus illustre, le faisant fils de l’empereur Maurice, bien qu’il ne le fut que d’un préteur d’Afrique de même nom que lui. J’ai prolongé la durée de l’empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l’histoire n’en parle point , mais seulement d’une fille nommée Domitia, qu’il maria à un Priscus ou Crispus, J’ai prolongé de même la vie de l'impératrice Constantine ; et comme j’ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huit , je n’ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année de sa tyrannie, quoiqu’il l’eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j’ai prise ; l’événement l’a assez justifiée, et les exem* pies des anciens que j’ai rapportés sur Rodogune semblent l’autoriser suffisamment : mais , à parler sans fard , je ne voudrais pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C’est beaucoup hasarder, et l’on n'est pas toujours heureux ; et, dans un dessein de cette nature , ce qu’un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.
Baronius, parlant de la mort de l’empereur' Maurice, et de celle de ses fils , que Phocas faisait immoler à sa vue , rapporte une circonstance très-rare , dont j’ai pris l’occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu’elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d’un des siens qu’on lui avait donné à nourrir. Maurice reconnut l’échange , et l’empêcha 'par une considération pieuse que cette extermination de toute sa famille était un juste jugement de Dieu , auquel il n’eût pas cru satisfaire , s’il eût souffert que le sang d’un autre eût payé pour celui d’un de ses fils. Mais quant à ce qui était de la mère , elle avait surmonté l’affection- maternelle en faveur de son prince , et l’on peut dire que son enfant était mort pour son regard . Comme j’ai cru que cette action était assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire , j’ai fait de celte nourrice une gouvernante. J’ai supposé
AU LECTEUR
que l’échange avait eu son effet ; et de cet enfant sauvé par la supposition d’un autre, j’en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus , j’ai feint que cette Léontine ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que Maurice avait commis a sa fidélité , vu la recherche exacte que Phocas en faisait faire; et se voyant même déjà soupçonnée , et prête à être découverte , se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allant offrir ce petit prince dont il était en peine , au lieu duquel elle lui livra son propre lils Léonce. J’ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu’il crut ne pouvoir remettre son lils Marlian aux mains d’une personne qui lui fut plus acquise , d’autant que ce qu’elle venait de faire l’avait jetée, à ce qu’il croyait , dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice , qu’il avait seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d’Héraclius, qu’elle nourrissait comme son lils sous le nom de Léonce , avec Martian , que Phocas lui avait confié. Je lui fais prendre l’occasion de l’éloignement de ce tyran, que j’arrête trois ^ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses ; et à son retour, je fais qu’elle lui donne Héraclius pour lils , qui est dorénavant élevé auprès de tui sous le nom de Martian , cependant qu’elle relient le vrai Martian auprès d’elle , et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu’elle avait exposé pour l’autre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d’épouser Pulchérie , lille de Maurice , qu’il avait réservée exprès seule de toute sa famille , afin qu’elle portât par ce mariage le droit et les titres de l’empire dans sa maison ; Léontine, pour empêcher celte alliance incestueuse du frère et de la sœur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serais trop long si je voulais ici toucher le reste des incidents d’un poème si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières , alin que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d’obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu’Héraclius passe pour Martian , lils de Phocas , et Martian pour Léonce , lils de Léontine ; et qu’Héraclius sait qiii il est , et qui est ce faux Léonce; mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n’en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa lille Eudoxe.
On m’a fait quelque scrupule de ce qu’il n’est pas vraisemblable qu’une mère expose son lils à la mort pour en préserver un autre : à quoi j’ai deux réponses à faire ; la première , que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l’apparence, pourvu que ce soit hors de l’action, ou, pour me servir des termes latins de ses interprètes , extra fabulam% comme est ici cette supposition d’enfant , cl nous donne pour exemple OEdipe ,
AU LECTEUR
qui , ayant tué un roi de Thèbes , l’ignore encore vingt ans apres ; l’autre, que l’action étant vraie du côté de la mère, comme j’ai remarqué tantôt, il ne faut plus s’informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoiqu’elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu’elle a de s’en écarter n’est pas une nécessité, et la vraisemblance n’est qu’une condition nécessaire à la disposition , et non pas au choix du sujet , ni des incidents qui sont appuyés de l’histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable ; et il l’est , selon Aristote , par l’un de ces trois moyens , la vérité , la vraisemblance, ou l’opinion commune. J’irai plus outre; et, quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d’avancer que le sujet d’une belle tragédie doit n’ètre pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote , qui ne veut pas qu’on en compose une d’un ennemi qui tue son ennemi , parce que, bien que cela soit fort vraisemblable, il n’excite dans l’àme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie , mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinai res qui se passent entre personnes proches, comme d’un père qui lue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur; ce qui , n’étant jamais vraisemblable, doit avoir l’autorité de l’histoire ou de l’opinion commune, pour être cru : si bien qu’il n’est pas permis d’inventer un sujet de cette nature. C’est la raison qu’il donne de ce que les anciens traitaient presque les mêmes sujets, d’autant qu’ils rencontraient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.
Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre plus au long sur cette matière : j’en ai dit ces deux mots en passant , par une nécessité de me défendre d’une objection qui détruirait tout mon ouvrage , puisqu’elle va en saper le fondement , et non par ambition d’étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne donne-je ici mes opinions qu’à la mode de M. de Montaigne non pour bonnes, mais pour miennes. Je m’en suis bien trouvé jusqu’à présent; mais je ne tiens pas impossible qu’on réussisse mieux en suivant les contraires.
TRAGÉDIE. - icî7.