SCÈNE XIV
SÂTÀIfÂS.
Pai* la triple corne du plus sot mai^i qui soit d'ici à bien loin î malgré mes ailes de chauve-souris et ma célérité bien connue, j'ai manqué arriver le dernier. Les pieds mignons d'une fille qui va au rendez-vous sont plus prompts que les ailes du grand diable lui-même, et celui qui va perdre son âme se hâte plus que celui qui va la lui gagner, à ce jeu de dés qu'on nonune amoiu* dans le monde et luxure dans le catéchisme.. Çà, prenons un air rêveur, et mettons sur notre face cuivrée un masque de mélancolie amoureuse et de galante impatience. Je la vois qui monte le revers du coteau ; elle semble plutôt glisser que marcher; le désir la soutient en l'air, lui met des plumes au talon, et ne la laisse toucher le sol que du bout des orteils ; sa face rayonne de béatitude, des effluve^ ondoyantes voltigent avec ses blonds cheveux autour de sa tête transparente ; elle éclaire l'air qui l'environne, et ses yeux répercutent plutôt la lumière qu'ils ne la reflètent. Gomme elle court
UNE LâBHE du DUBLE 05
joyeusement à sa damnation ! Pas une hésitation, pas un regret ; et pourtant, dans ses idées, ce qu'elle va faire est la plus impardonnable des fautes. Mais elle aime ; elle est si heureuse de se perdre, de montrer à son amant qu'elle renonce ponr lui à sa couronne d'étoiles^ comme à sa couronne d'oranger! Bien peu d'âmes comprennent ce plaisir ineffable et profcHid de se fermer les portes du monde et les portes du ciel pour se cloîtrer à tout jamais dans l'amour de la personne aimée. Cette âme qui va être à moi tout à l'heure est une de ces âmes. En vérité, pour son premier amour, elle méritait de rencontrer mieux, et j'ai presque regret de prendre celle qui se donne si franchement, si noblement, sans arrière-pensée, sans précaution. Elle ne m'a pas même demandé mon nom, elle ne veut savoir de moi que mon amour. D'honneur ! si je pouvais faire usage de sacrements, je l'épouserais très-volontiers, car c'est une brave fille.
BLANGHEFLOR.
Vous m'attendiez ; il n'est cependant pas l'heure, et il me semblait, comme à vous, qu'il était plus que l'heure. cher cœur! vous m'attendiez !
SATANAS
Je VOUS attends depuis l'éternité, et, si tôt que vous veniez, je vous attends toujours.
BLANGHEFLOR.
Vous dites là ce que j'ai pensé en vous voyant pour la première fois ; j'ai pensé que vous aviez bien tardé à venir.
SATâNâS.
C'est que nous étions faits Tun pour Tautre ; c'est que nos âmes sont jumelles et accouraient d'un bout du monde à Tautre pour s'embrasser et se confondre. Nos âmes sont comme deux gouttes de pluie qui glissent le long de la même feuille de rose, et qui, après avoir cheminé quelque temps côte à côte, se touchent d'abord par un point, puis entremêlent leur cristal fraternel et finissent par ne former qu'une seule et même larme.
BLANGHEFLOR.
Ma goutte d'eau est une larme de joie.
SATAN AS
La mienne est une larme bien amère ; aucun œii mortel ne pourrait en pleurer une semblable sans devenir aveugle. Il n'y a que moi qui aie pu la pleurer et ne pas en mourir.
BLANGHEFLOR.
Oh! laisse-moi la boire.
• SATANAS
Le jus laiteux de l'euphorbe, le sang noir du pavot, l'eau qui dissout tous les vases, excepté les vases de
CÉLINDE.
La violette des bois; attiédie sur mon cœur, sera notre seul parfum.
SAINT-ALBIN
J'apprécie la violette ; mais le musc et Teau de Portugal ont bien leur charme.
CÉLINDE
On charme perfide, qui enivre et qui trouble. . . La nature repousse tous ces vains raflinemenls.
SAINT-ALBIN
Vous ferez comme vous voudrez, vous serez toujours jolie.
Il prend son chapeau.
CÉLINDE.
Vou4 sortez encore?
SAINT-ALBIN
Je n'ai pas mis les pieds dehors depuis un siècle.
CÉLINDE.
Vous êtes resté absent hier toute la journée.
SAINT- ALBIN
Est-ce hier que je suis allé à Paris... pour ces affaires que vous savez?... Il me semblait qu'il y avait plus longtemps.
108 • THÉÂTRE Di: POCIiK
CÉLINDE.
Ce n'est pas galant, ce que vous dites là.
SAINT-ALBIN
Vous avez vraiment un mauvais caractère. J'ai parié sans intention... Adieu, je vais faire un tour de promenade et méditer au fond des bois sur la vraie manière de rendre les hommes heureux.