‹ Théâtre de pocheChapitre 53 sur 82 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

PIERROT, GOLOMBINE, LE DOCTEUB.

LE DOCTEUR

Quatre, mon fils...

\m THÉÂTRE DE POCHE

PIERROT

Docteur... Vous êtes un vieux drôle!

Je suis vivant...

LE DOCTEUR

Très-bien ! vous avez bu ma fiole?

PIERROT

Je n*ai rien bu... sinon une souris.

LE DOCTEUR

Alors Vous pouvez vous classer toujours parmi les norts. Galien, Pai-acelse, Hippocrate, Avicenne Disent également la pendaison malsaine.

Dans leurs œuvres l'on voit que, le larynx occlus, Le poumon avec l'air ne communique plus ; L'organe intitulé parenchyme splénique ((]ar il faut vous parler le langage technique) Se gonfle et du thorax emplit les cavités ; D'un sang fiiligineux, les méats injectés N'apportent au cerveau que trouble et que vertige; Bientôt la synovie aux jointures se fige, L'on devient roide et sec comme un pantin de bois, Livide, et dans l'état enfin où je vous vois.

PIERROT

Je prétends que je vis.

LE DOCTEUR

Nou.

PIERKOT.

Si.

GOLOMBINE.

La chose est sûre.

LE DOCTEUR

Ce n'est que rêverie et qu'illusion pure. . . La science est certaine et ne trompe jamais.

Ne vous entêtez pas à vivre, étant mort. . .

PIERROT

Mais...

LE DOCTEUR

Pas de mais.

PIERROT

Cette lape est-elle de main morte?

LE DOCTEUR

Oui.

GOLOMBIKE, à Pierrot.

Donne-lui plus bas une preuve plus forte.

PIERROT, lui donnant de son pied au derrière.

Cet argument est-il de pied mort?

LE DOCTEUR

Non.

PIERROT

Ces coups, Pour venir d'un défunt, comment les trouvez- vous?

LE DOCTEUR

Fort rudes ; vous frappez à rompre les vertèbres !

PIERROT

Tenez.

LE DOCTEUR

J'ai des amis dans les pompes fmièbres.

Et, si vous m'appliquez des soufflets aussi forts, Je vous fais empoigner par quatre crpque-morls.

PIERROT

Docteur, pour éviter des gourmades sans nombre^ Convenez que je suis un corps et non une ombre.

LE OOGTEITR.

Vous êtes bien im corps, j'en conviens.

PIERROT

C'est heureux!

LE 1)0CTEUR. .

'Être une ombre serait un destin moins affreux.

PIERROT

c sens, je vois, j'entends, je marche, je respire.

LE DOCTEUR

Oui, c est le plus fâcheux.

PIERROT

Et que suis-je?

LE DOCTEUR

Un vampire!

COLOMBIE E

Un vampire ! grands dieux !

LE DOCTEUR

Ce teint mat et blafard.

Cette lèvre sanglante, avec cet œil hagard, Tout le dit...

GOLOMBINE.

S'il allait, pendant que je repose, M*entr'ouvrir une veine et sucer mon sang rose?

LE DOCTEUR

Sans doute il le fera, car c'est le seul moyen Que les gens de sa sorte aient pour se porter bien.

PIERROT

N'est-il aucun remède, aucune médecine?

LE DOCTEUR

Mon Dieu si !.. . L'on vous plante un pieu dans la poitrine, Ij'oji vous coupe en quartiers, oh brûle vos morceaux, Puis le vent prend la cendre et la jette aux ruisseaux.

GOLOMBINE.

Quelle horreur ! ... A jamais de vous je me sépare.

PIERROT

Ce procédé me semble un tant soit peu barbare.

LE DOCTEUR

J'en connais un plus doux, qu'on pourrait employer : Certaine potion. .. mais il la faut payer.

PIERROT

Avec quoi?

LE DOCTEUR

Vos boutons, gros comme des ampoules.

Ont des onces d'Espagne et des ducats pour moules.

PIERROT

Chut!...

LE DOCTEUR

Un seul me suffît.

PIERROT

Je vais vous le donner.

GOLOHBINE.

Vampire! Je me risque à te déboutonner...

Tu ne me fais plus peur, cher Pierrot de mon âme î

Allons, donne un baiser à ta petite femme. . .

Je te dorloterai, je te bichonnerai...

S'il te manque un bouton, je te le recoudrai ..

Elle lui arrache les boutons de ton habit.

PIERROT

Fort bien; mais c'est montrer trop de zèle, peut-être, Que les couper soi-même afin de les remettre.

GOLOHÇIJNE.

Laisse-moi, dans mes bras, sur mon cœur te presser ! Tendre vigne, à l'ormeau laisse-toi m'enlacer !

On entend geindre Arlequin.

Humph!...

LE DOCTEUR

Qui peut soupirer et geindre de la sorte?

PIERROT

Est-ce un veau que Ton sèvre?. . .

GOLOHBINE.

Un chien mis à la porte?

PIERROT

C'est Arlequin.

GOLOHBINE.

Qu'a-t-il à pousser ces clameurs?

LE DOCTEUR

Pourquoi s'est-il juché tout là-haut?

ARLEQUIN, à la fenêtre de sa maison, qui fiait face au public.

Je me meurs!...

Je suis empoisonné ! . . .

LE DOCTEUR

Bon, je cours à votre aide; Pour vous réconforter j'ai là certain remède î

ARLEQUIN

Non, vous m'achèveriez...

COLOMBINE

Dites, qu'avez-vous pris, Pour souffrir de la sorte et pousser de tels cris?

: ARLEQUIN, de sa fenêtre.

J'ai bu de Télixir de loi^e vie ! . . .~

PIERROT

Etrange Effet ; la longue vie en mort brusque se change !

Malheureux Arlequin !... Qu'avez-vous fait, docteur*'

ARLEQUIN, de sa fenêtre.

Tu m'as trompé, tu n'es qu'un gueux, qu'un imposteur!

LE DOCTEUR

Non, mon élixir reste à son titre fidèle, Car vous allez jouir de la vie éternelle 1

ARLEQUIN

Je vais mieux : d'un regard de son œil attendri,

in THÉÂTRE DE POCHE. — PIERROT POSTHUME.

La belle Coiombine aussitôt m'a guéri ! . . . Je descends. . .

COLOMBINE, lui arrachant encore un bouton.

Cher Pierrot!...

PIERROT

Encore un qu'elle coupe!

ARLEQUIN, entrant en scène.

Ce tableau clocherait si je manquais au groupe.

COIiOMBINE.

Vous ne pouvez rester, Pierrot est de retour ; Tâchez, l'espoir perdu, d'oublier votre amour... Voyagez, retournez au pays bergamasque.

Mon coeur se fend ! les pleurs ruissellent sous mon masque.

PIERROT

Il ne partira pas ! je ne suis pas jaloux.

Ensemble nous vivrons dans l'accord le plus doux.

LE DOCTEUR

Grand Pierrot!

ARLEQUIN

Je serai vertueux.

COLOMBINE

Et moi sage.

PIERROT

Un ami très-souvent est commode en ménage.

11 me divertira lorsque je m'ennuîrai.

Et sera le parrain des enfants que j'aurai.

LE

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