‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 123 sur 434 · ACTE I , SCENE Vf · texte numérisé non relu

ACTE I , SCENE Vf

Et que, marchant toujours, enfin il s’est trouvé Une botte de moins quand il est arrivé.

LISETTE

De ces distractions il est assez capable.

M’aventure est comique, ou je me donne au diable.

Mais ce n’est rien encor; et son valet m'a dit (Je le crois aisément) que le jour qu’il partit Pour aller voir mourir son oncle en Normandie,

Il suivit le chemin qui mène en Picardie ,

Et ne s’aperçut point de sa distraction Que quand il découvrit les clochers de Noyon.

LISETTE

il a pris le plus long pour faire sa visite.

LE CHEVALIER , à Valère.

Fussiez-vous descendu du lugubre Héraclite De père en fils, parbleu , vous rirez de ce trait.

Vous faites le Caton ; riez donc tout à fait ,

Mon oncle , allons , gai , gai ; vous avez l’air sauvage.

VALÈRE

Vous , n’aurcz-vous jamais celui d’un homme sage ? Faudra-t-il qu’en tous lieux vos airs extravagants ,

Vos ris immodérés , donnent à rire aux gens?

LE CHEVALIER

Si quelqu’un rit de moi, moi, je ris de bien d’autres.

Vous condamnez mes airs, et je blâme les vôtres;

Et, dans ce beau conflit, ce que je trouve bon ,

C’est que nous prétendons avoir tous deux raison.

Pour moi , je n’ai pas tort. 11 faut bien que je rie De tout ce que je vois tous les jours dans la vie.

Cette vieille qui va marchander des galants ,

Comme un autre ferait du drap chez les marchands ;

Cidalise, qu’on sait avoir l’âme si bonne Qu’elle aime tout le monde et n’éconduit personne ;

Lucinde , qui , pour rendre un adieu plus touchant ,

Jusque sur la frontière accompagne un amant ,

Ne sont pas des sujets qui doivent faire rire ?

Parbleu , vous vous moquez.

VALÈRE

Eh , bien ! votre satire S’exerce-t-cllc assez ? D’un trait envenimé

LE DISTRAIT

Toujours l'honneur du sexe est par vous entamé.

Celles dont vous vantez mille faveurs reçues,

De vos jours bien souvent vous ne les avez vues.

Sur ce cruel défaut ne changerez-vous point?

LE CHEVALIER fait deux ou trois pas de ballet.

Il ne prêche pas mal. Passez au second point ,

Je suis déjà charmé. Que dis-tu de ma danse,

Lisette?

Vous dansez tout à fait en cadence.

VALÈRE

Vous vous faites honneur d’être un franc libertin ;

Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin ;

Et lorsque , tout fumant d’une vineuse haleine ,

Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine ,

Sur un théâtre alors vous venez vous montrer :

Là parmi vos pareils on vous voit folâtrer ;

Vous allez vous baiser comme des demoiselles;

Et pour vous faire voir jusque sur les chandelles , Poussant l’un , heurtant l’autre , et comptant vos exploits , Plus haut que les acteurs vous élevez la voix ;

Et tout Paris , témoin de vos traits de folie ,

Rit plus cent fois de vous que de la comédie.

LE CHEVALIER

Votre troisième point sera-t-il le plus fort?

Soyez bref en tout cas , car Lisette s’endort;

Moi , je bâille déjà.

VALÈRE

Moi , votre train de vie

Cent fois bien autrement et me lasse et m ennuie ;

Et je serai contraint de faire à votre sœur Le bien que je voulais faire en votre faveur.

Votre père en mourant, ainsi que votre mère,

Vous laissèrent de bien une somme légère ;

Et pour vous établir le reste de vos jours ,

Vous devez de moi seul attendre du secours.

LE CHEVALIER

Mais que fais-je donc tant , monsieur, ne vous déplaise , Pour trouver ma conduite à tel excès mauvaise? j’aime , je bois , je joue ; et ne vois en cela Rien qui puisse attirer ces réprunandcs-là.

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