‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 350 sur 434 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

GÈRONTE, ÉRASTE, LISETTE, LE LAQUAIS de Gérant, ■

CÉRONTE.

Voyez comme je prends promptement mon parti :

De l’hymen tout d’un coup me voilà départi.

LISETTE

Il faut chanter, monsieur, votre nom par la ville.

Voilà ce qui s’appelle une action virile.

ÉRASTE

C’était témérité, dans l’àge où vous voilà,

Malsain , fiévreux , goutteux , et pis que tout cela ,

De prendre femme, et faire, en un jour si célèbre,

Du flambeau de l’hymen une torche funèbre.

CÉRONTE.

Mais tu louais tantôt mon dessein et mes feux.

ÉRASTE

Tantôt vous faisiez bien, et maintenant bien mieux.

Puisque je suis tranquille, et qu’un conseil plus sage Me guérit des vapeurs d’amour, de mariage,

Je veux mettre ordre au bien que j’ai reçu du ciel ,

Et faire en ta faveur un legs universel,

Par un bon testament.

380 LE LÉGATAIRE UNIVERSEL

ÉRASTE

Al» ! monsieur , je vous prie Épargnez celte iiléc à mon àmc attendrie :

Je ne puis, sans soupir , vous ouïr prononcer Le mot de testament ; il semble m’annoncer ,

Avant qu’il soit longtemps, le sort qui doit le suivre,

Et le malheur auquel je ne pourrai survivre :

Je frémis, quand je pense à ce moment cruel.

CÉRONTE.

Tant mieux; c’est un effet de ton bon naturel.

Je veux donc te nommer mon légataire unique.

J’ai deux parents encor pour qui le sang s’explique :

L’un est fils de mon frère , et tu sais bien son nom , Gentilhomme normand , assez gueux , ce dit-on ;

Et l’autre est une veuve avec peu de richesse ,

La fille de ma sœur , et par ainsi ma nièce 1 ,

Qui jadis dans le Maine épousa, quoique vieux ,

Certain baron qui n’eut pour bien «pie ses aïeux.

Je veux donc, en faveur de l’amitié sincère Qu’autrefois je portais à leur père, à leur mère,

Leur laisser à chacun vingt mille écus comptant.

LISETTE

Vingt mille écus ! Le legs serait exorbitant.

Un neveu bas-normand, une nièce du Maine,

Pour acheter chez eux des procès par douzaine,

Jouiront , pour plaider, d’m» bien comme cela !

Fi ! c’est trop des trois quarts pour ces deux cancres-là.

CÉRONTE.

Je ne les vis jamais. Ce que je puis vous dire ,

C’est qu’ils se sont tous deux avisés de m’écrire Qu’ils voulaient à Paris venir dans peu de temps,

Pour me voir , m’embrasser , et retourner contents.

Je crois que tu n’es pas fâché que je leur laisse De quoi vivre à leur aise, et soutenir noblesse.

éraste.

N’ètes-vous pas, monsieur, maitre de votre bien?

Tout ce que vous ferez , je le trouverai bien.

1 Dans les éditions modernes on lit ! ...... par conséquent ma nièce.

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