SCÈNE PREMIÈRE
Mm<' ARGANTE , ISABELLE, ÉRASTE.
ARGANTE , à Éraste.
Quel est votre dessein , et que voulez-vous faire ? Puis-je de ces billets être dépositaire?
On me soupçonnerait d’avoir prêté les mains
LE LÉGATAIRE UNIVERSEL
A faire réussir en secret vos desseins.
Maintenant que votre oncle a pu* malgré son âge, Reprendre de ses sens heureusement l’usage,
Le parti le meilleur, sans user de délais ,
Est de lui reporter vous-méme ses billets.
ÉRASTE
Ce n’est pas d’aujourd’hui que je connais, madame, Les nobles sentiments qui régnent dans votre âme : Nous ne prétendons point, vous ni moi, retenir Un bien qui ne nous peut encore appartenir.
Mais gardez ces billets quelques moments, de grâce;
Le ciel m’inspirera ce qu’il faut que je fasse.
Je le prends à témoin si', dans ce que j’ai fait ,
L’amour n’a pas été mon principal objet.
Hélas ! pour mériter la charmante Isabelle ,
J’ai peut-être un peu trop fait éclater mon zèle;
Mais on pardonnera ces transports amoureux :
(à Isabelle.)
Mon excuse , madame , est écrite en vos yeux.
ISABELLE , à Érastc.
Puisque pour notre hymen j’ai l’aveu de ma mère ,
Je puis faire paraître un sentiment sincère.
Les biens dont vous pouvez hériter chaque jour N’ont point du tout pour vous déterminé l’amour : Votre personne seule est le bien qui me flatte ;
Et tous les vains brillants dont la fortune éclate Ne sauraient éblouir un cœur comme le mien.
ÉRASTE
Si je l’obtiens ce cœur, non , je ne veux plus rien.
Mme ARCANTE.
Tous ces beaux sentiments sont fort bons dans un livre. L’amour seul , tel qu’il soit, ne donne point à vivre :
Et je vous apprends , moi , que l'on ne s’aime bien , Quand on est marié , qu’autant qu’on a du bien.
ÉRASTE
Mon oncle maintenant, par sa convalescence ,
Fait revivre en mon cœur la joie et l’espérance;
Et je vais l’exciter à faire un testament.
Mmc ARCANTE.
Mais ne craignez-vous rien de son ressentiment?
Ces billets détournés ne peuvent-ils point faire