ACTE IV, SCÈNE VII
Plus qu’à nul autre humain, cet honneur était dit.
STRABON
C’est un petit repas que le roi m’a rendu :
Nous nous traitons parfois.
CLÉARTIIIS.
Vous ne sauriez mieux faire :
Rien ne fait des amis comme la bonne chère , Quoiqu’on embrasse ici des gens de tous métiers,
Bien moins pour l’amour d’eux que de leurs cuisiniers.
STRABOff.
Cet honneur, quoique grand , ne me toucherait guère ,
Si je n’étais bien sûr du bonheur de tous plaire.
Vous aimer ost un bien pour moi plus précieux Qu’être admis à la table et des rois et des dieux ;
Et l’on ne leur sert point, même en des jours de fêtes , De morceau si friand à mon goût que vous l’êtes.
CLÉANTHIS.
N’êtes-vous point de ceux dont i’nsage est connu ,
Qui ne sont amoureux que quand ils ont bien bu ;
A qui beaucoup de vin fait sortir la tendresse ;
Qui vont en cet état aux pieds de leur maltresse Exhaler les transports de leurs brûlants désirs,
Et pousser des hoquets en guise de soupirs ?
De nos jeunes seigneurs c’est assez la manière.
STRABOH.
Ma tendresse n’est point d’un pareil caractère.
Bacchus n’est point chez moi l’interprète d’amour.
J’ai près du sexe, enfin, l’air de la vieille cour.
Mon cœur s’est laissé prendre en vous voyant paraître , Et de ses mouvements n’a plus été le maître.
L’esprit , la belle humeur , la grâce , la beauté ,
Tout en vous s’est uni contre ma liberté.
CLÉANTHIS.
Ce n’est point un retour de pure complaisance Qui me fait hasarder la même confiance ;
Mais je vous avouerai qu’à vos premiers regards Mon faible cœur s’est vu percé de toutes parts.
Je ne sais quel attrait , et quel charme invisible En un instant a pu me rendre si sensible;
Et je n’ai point senti de transports aussi doux Pour tout autre mortel que j’en ressens pour vous
DEMOCRITE.
STR A BON
En vous réciproquant , vous ôtes , je vous jure ,
I)e ces lieureux transports payée avec usure.
L’on n’a jamais senti des feux si violents Que ceux qu’auprès de vous et pour vous je ressens. Mais ne puis-je savoir, en voyant tant de charmes, Quel est l’aimable objet à qui je rends les armes ?
CLÉANTHIS.
Bon ! que vous servirait de savoir qui je suis ?
Ce nous serait peut-être une source d’ennuis,
Après vous avoir fait l’aveu de ina faiblesse.
STRABON
Ah ! que cette pudeur augmente ma tendresse!
CLÉANTHIS.
Je devrais bien plutôt songer à me cacher.
STRABON
Rien de tous découvrir ne doit vous empêcher.
CLÉANTHIS.
L’homme est d'un naturel si volage et si traitre !...
Qui le sait mieux que moi ?
STRABON
Vous en avez peut-être
Été souvent trahie ? Ici , comme en tous lieux ,
La femme, à mon avis, ne vaut pas beaucoup mieux. J’en ai, pour mes péchés , quelquefois fait l’épreuve. Êtes- vous fille?
CLÉANTHIS.
Non.
STRABON
l’emrne?
CLÉANTHIS.
Point du tout.
STRABON
Je ne sais.
CLÉANTHIS.
Veuve?
STRABON
Oh ! parbleu , vous vous moquez de nous De quelle espèce donc, s’il vous plaît, êtes-vous?
CLÉANTHIS.
Je fus fille autrefois, cl pour telle emplojée.