DE LA SUEDE
Ce que nous appelons présentement Suède était autrefois appelé Scandie ou Scandinavie , qui n’est pour ainsi dire qu’une presqu’île, qui s’étend entre l’Océan, la mer Baltique, et le golfe Bothnique.
Celle province n’est pas des plus fertiles partout. La Laponie est
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la stérilité même ; et ce peuple , que j'ai eu la curiosité d’aller voir au bout du monde, est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de l’âme , n’ayant ni le pain matériel , ni l’évangélique. Mais la Gotbie et l’Ostrogothie sont des pays qu’on peut comparer à la France pour leur fertilité; et la terre y est si bonne, qu’elle donne en trois mois ce qu’elle produit en neuf en d’autres endroits. Les autres lieux , où l’on force la nature pour l’obliger à nourrir les habitants , sont la Scbonen , la Schanmolande , l’Àngermanie , la Finlande ; et c’est dans ces lieux où la nature , refusant la fertilité des plaines, accorde l’abondance des forêts, que les habitants brûlent l’hiver, pour semer l’été prochain du grain sur les cendres, qui y vient eu perfection, et en moins de temps que partout ailleurs. . ;
Les Suédois sont naturellement braves gens ; et, sans parler des Goths et des Vandales , qui , franchissant les Alpes et les Pyrénées , se rendirent maitres de l’Italie et de l’Espagne, considérons de nos jours un Gustave-Adolphe , l’honneur des conquérants , suivi de très-peu de Suédois , qui passa victorieux toute l’Allemagne comme un éclair, et qui fit ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un Charles-Gustave , dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois , ses plus fiers ennemis , à se retirer dans leur ville capitale, qui leur restait seule de tout le royaume, où il les assiégea pendant deux ans ; qui , après plusieurs batailles , vint finir ses jours à Gothembourg , d’une lièvre , à l’âge de trente-sept ans , le 12 février 1660.
Ce prince , qui n’a jamais fait que des merveilles , obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir, et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Belt, pour lui donner occasion d’entreprendre une action héroïque. Charles X fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large , avec tout le canon, et y rampa plusieurs jours avec uue intrépidité de coeur qui surprenait tous les autres , et qui lui était naturelle. Si ce prince était grand guerrier, il ne fut pas moins politique ; et il le fit bien voir pendant le gouvernement de la reine Christine , qui , s’amusant à consulter quantité de savants qu’elle faisait venir de toutes parts , et qui ne lui apprenaient pas l’art de régner, lui donna occasion de captiver l’esprit de tous les sénateurs , rebutés du gouvernement de cette reine , qu’ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses •ns.
raud Gustave- Adolphe n’a-t-il pas montré le chemin à ce
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digne successeur ? et, après avoir mené une vie tout héroïque et toute guerrière , il la finit dans le champ de la victoire, et au milieu de ses armées , d’un coup de mousquet , qui ôta à l’Europe son plus grand conquérant.
La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avait l’âme toute royale , et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle aurait régné plus longtemps , si elle eût été plus maîtresse d’elle-mème ; et la jalousie qu’elle excita parmi les sénateurs, qui voyaient impatiemment les dernières faveurs qu’elle accordait au ristrosse, dont elle eut des enfants , lui ôta la couronne de dessus la tête. Elle changea de religion , à la persuasion d'un ambassadeur d’Espagne , qui lui promit qu’elle épouserait le roi son maître , si elle voulait se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu’elle a quitté le sceptre , où elle s’entretenait de dix mille écus de pension que le pape lui donnait tous les ans , jusqu’à ce que le roi de France l’ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s’était réservé les îles fertiles d’Aland et de Gothland, qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norcopin en Ostrogolhie.
Charles XI, à présent régnant, est fils de Charles-Gustave, comte palatin , de la maison de Deux-Ponts , et de Hedwige-Éléonore, fille puînée du duc de Holstein. C’est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres , et son port fier et royal fait assez voir qu’il est du sang des illustres Gustavcs. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n’ayant plus d’ennemis à combattre , sa plus grande occupation est d’aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu’en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages par les traces qui sont imprimées dans la neige , il en donne avis au grand veneur, qui y conduit le roi. L’ours est un animal intrépide ; il ne fuit point à l’aspect de l’homme , mais il passe son chemin sans se détourner. Quaud on l’aperçoit assez proche , il faut descendre de cheval , et l’attendre jusqu’à ce qu’il soit fort près de vous ; et vous le faites lever sur ses pattes de derrière , par un coup de sifflet que vous donnez : c’est le temps qu’il faut prendre pour le tirer , et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de /urie se jeter sur le chasseur , et l’embrassant des pattes de devant , il l’étouffe ordinairement : c’est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant , et un épieu pour la der-
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niére extrémité. Nous en vimes un à Stockholm , que le roi avait tué lui-même, en secourant son favori Vakmestcr, qui en était presque étouffé. Cet animal est couché trois ou quatre' mois de l’année , et ne prend pour lors aucune nourriture qu’eu suçant sa patte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours , à qui on coupe les dents et les ongles tous les mois.
Il faut remarquer, à la chasse de l’ours , qu’elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n’y a rien de si délicat que les pattes d’ourg , qu’on sert à la table des rois , il n’y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup , car l’ours frappé retourne sur le chasseur, et l’étouffe des pattes de devant. Il nous fut dit, par un gouverneur d’une province de la Prusse , qu’il n’y avait pas quinze jours qu’un de scs parents avait eu le bras rompu à la chasse d’un ours , et le cou tordu , dont il mourut. Les paysans les chassent autrement : ils savent l’endroit, où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque l’ours vient à eux , ils lui mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup de linges , et de l’autre l’éventrent. L’autre façon n’est pas si périlleuse. L’ours est extrêmement friand du miel que les abeilles font dans des troncs d'arbres : il monte , attiré par l’odeur de la proie , au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l’eau-de-vie parmi ce miel; et l’ours , qui trouve cette nourriture agréable , en prend tant que la force du brandevin l’enivre et le fait tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force , et n’a pas grand’peine à s’en rendre le maitre.
Je partis de Copenhague pour Stockholm le 1er juillet. Nous vimes Frédérisbourg , le lieu de plaisance du roi, qu’on peut appeler le Versailles du Danemark. La chapelle en est magnifique; la chaire et le tabernacle , et quantité d’autres figures , sont d’argent massif; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d’ivoire qu’on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture.
De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur, où est le détroit du Sund ; c’est là que tous les vaisseaux payent au roi de Danemark. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise , qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d’un bon château ; mais je ne crois pas qu’il soit bien difficile d’y passer sans rien payer.
Nous .vimes en passant Riga, Engelholm, Laholm, Ilalmslad,
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ville fortifiée, et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu’il soutint, et la première victoire qu’il remporta, aidé de M. de Feuquières , lieutenant général des armées du roi , et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans celte même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage , et se croyant suivi de son régiment de drabans , qui sont ses gardes , avec lesquels il se croit invincible , s’avança seul au milieu de l’armée ennemie , cherchanLpartout le roi de Danemark , et l'appelant à haute voix ; et ne le trouvant point , ii se mita la tête d’un régiment ennemi qu’il trouva sans capitaine , faisant le commandement en allemand , comme toutes les nations du Nord , et le conduisit au milieu de son armée, où il fut haché en pièces.
Nous arrivàiuesà Stockholm le lundi àonze heuresdu soir, ayant été six jours à marcher continuellement , et le jour et la nuit , par * des rochers et des bois de pin et d’espiéras, qui forment la plus belle vue du monde. Nous fimes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé ; et nous remarquâmes les maisons des paysans , qui sont faites à la moscovite > avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage; l’air et la situation du pays leur inspirent cette manière.
Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située-preSque au milieu de la mer Baltique , au commencement du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui l'environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en .sûreté qu’en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre, et s’approchent jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du plus grand commerce ; et comme cette mer n’est navigable que six mois de l’année, rien n’est plus superbe que la quantité des vaisseaux qui se voient dans son port, depuis le mois d’avril jusqu’au mois d’octobre.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm, nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant général des années du roi, qui y était ambassadeur depuis dix ans. 11 nous reçut avec, tout l’accueil possible , et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce
prince , âgé de vingt-cinq ans , est fils de prince de Ilolstein ,
entre les mains duquel la reine Christine , fille d’Adolphe, dernier
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roi de la maison de Vasa , laissa la couronne de Suède , lorsqu’elle voulut se défaire du gouvernement et changer de religion.
Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont familiers ; et il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu’il prend dans ces travaux. Nous eûmes l’honneur de l’entretenir pendant près d'une heure» et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d’une taille bien proportionnée : son port est fier , et tout en est royal.
L’on lit , pendant notre séjour à Stockholm , de grandes réjouissances pour la naissance d’une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son baptême. Il y eut table ouverte ; et le roi , pour marquer sa joie , entreprit de soûler toute la cour, et se fit luimême plus gaillard qu’à l’ordinaire. 11 les excitait lui-même , en leur disant qu’un cavalier n'était pas brave lorsqu'il ne suivait pas son roi. Il parlait le peu de français qu'il savait à tout le monde ; et je remarquai que c’était le seul de sa cour qui le parlait le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière «le bien parler notre langue. Le comte de Stembok , grand maréchal du royaume, le ristrosse ou vice-roi, comte delà Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke, le comte Cunismar, tous ces gens-là parlent aussi bien français que des Français mêmes. L’envoyé d'Angleterre fit des merveilles dans cette débauche, c’est-à-dire qu’il se soûla le premier. L’envoyé de Danemark , qui avait tenu la princesse au nom du roi son maitre , le suivit de bien près , et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n’en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie. Les deux belles-filles du ristrosse tenaient les bouts du poêle qui couvrait l’enfant ; elles s’y firent distinguer par-dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce.
La mine de Coperbéryt est ce qu’il y a de plus curieux en Suède, et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu’il s’y trouve beaucoup de mines , celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu’elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville longtemps avant que d’y être, parla fumée qui en sort de toutes parts, et qui la faitplutôtparaitrclabouliquedc Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux , que feux, que charbon, que soufre et que cyclones, qui achèvent de perfectionner
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ce tableau infernal. Mais descendons dans cet abîme, pour en mieux concevoir l’horreur. On nous conduisit d’abord dans une chambre où nous changeâmes d’habits , et primes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d’une longueur et d’une profondeur épouvantables , qui empêchaient de voir les gens qui travaillaient dans le fond , dont les uns élevaient des pierres , d’autres faisaient sauter des terres ; quelques-uns détachaient le roc du roc par des feux apprêtes pour cela ; enfin tous avaient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisaient ; et nous commençâmes alors à connaître que nous n’avions encore rien fait , et que ce n’était là qu’une préparation à de plus grands travaux. En effet , nos guides allumèrentalors desflambeaux de bois de sapin, qui perçaient à peine les épaisses ténèbres qui régnaient dans ces lieux souterrains , et ne donnaient de jour qu’autant qu’il en fallait pour distinguer tous les objets affreux qui se présentaient à la vue. L’odeur du soufre vous étouffe, la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes , la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu’il n’y a rien qui donne une plus forte idée de l’enfer que ce tableau vivant, peint des plus sombres et des plus noires peintures qu’on se puisse imaginer.
Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables , tantôt sur des échelles tremblantes , tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes , et des machines assez curieuses pour élever les eaux ; mais nous ne pûmes les examiner, à cause de l’extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions: nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous allâmes jusqu’au fond avec beaucoup de peine; mais quand il fallut remonter, superasque evadere ad auras , ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un peu d’haleine , que le soufre nous avait coupée. Nous arrivâmes , par le secours de quelques gens qui nous prirent par-dessous les bras , à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir
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que ferait une âme qui sortirait du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur , quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportait en haut un pauvre malheureux qui venait d'étre écrasé d’une pierre qui était tombée sur lui. Cela arrive tous les jours; et les pierres les plus petites, venant à tomber d’une hauteur extraordinaire , font le même effet que les plus grosses. 11 y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abime : ils gagnent seize sous par jour ; et il y a presque autant de piqueurs, qui ont une hache à la main pour marque de commandement. Je ne sais si l’on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux , ou de l’aveuglement des hommes , qui , pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice , déchirent les entrailles de la terre , confondent les éléments , et renversent toute la nature. Boëce avait bien raison de dire ,en se plaignant des mœurs de son temps :
Heu ! pritnus quis fuit ille Auri qui pondéra tecli Getnmasque latere volentes ,
Preliosa pericula fodit?
En effet , y a-t-il rien de plus inhumain que d’exposer tant de gens dans de si précieux périls ? Pline dit que les Romains , qui avaient plus besoin d’hommes que d’or , ne voulaient point permettre qu’on ouvrit des mines qu’on avait découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs peuples ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis qu’en les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, du vitriol bleu et vert , et des octaèdres : ce sont des pierres taillées naturellement en forme pyramidale de l’un et de l’autre coté.
De Coperbéryt nous vînmes à une mine d’argent qu’on voit à Salbéryt , petite ville à deux journées de Stockholm, dont l’aspect est un des plus riants qui soient en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la mine , qui en est distante d’un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches , dans lesquelles on ne voit point de fond. La moitié d’un tonneau soutenue d’un câble sert d’escalier pour descendre dans cet abime , qui moute et qui descend par une même machine assez curieuse, que l’eau fait tourner de l’un et de l’autre côté. La grandeur du péril où l’on est se conçoit aisément, quand on se voit ainsi descendre, n’ayant qu’un pied
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dans celte machine, et qu’on connaît que la vie dépend de la force ou de la faiblesse d’un câble. Un satellite noir comme un démon , tenant à la main une torche de poix et de résine , descend avec vous , et chante pitoyablement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fûmes vers le milieu , nous fumes saisis d’un grand froid, qui, joint aux torrents qui tombaient sur nous de toutes parts , nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains. Nous arrivâmes enfin , après une demi-heure démarché, au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d’affreux ; au contraire , tout brillait dans ces régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre , sur des échelles extrêmement hautes, pour arriver dans un salon qui est dans l’enceinte de cette caverne, soutenu de plusieurs colonnes du précieux métal dont tout était revêtu. Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir ; et la lueur des feux qui brillaient de toutes parts , et qui venaient à frapper sur l’argent des voûtes , et sur un clair ruisseau qui coulait à coté, ne servait pas tant à éclairer les travaillants qu’à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton, qu’on nous met au centre de la terre , où le dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations , qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres, et d’autres arrachent e roc du roc. C’est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons , des cabarets , des écuries et des chevaux ; et ce qu’il y a de plus admirable , c’est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre , et qui sert à élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l’argent.
On appelle stuf les premières pierres qu’on tire de la mine, lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brûle lentement , et qui sépare l’antimoine , l’arsenic , et le soufre , d’avec la pierre , le plomb , et l’argent, qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d’une autre , et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour y être pilées et réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l’eau fait agir : cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile
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mise en glacis , qui , emportant tout ce qu’il y a de terrestre et de grossier , retient le plomb et l’argent dans le fond , d’où on le lire pour le jeter, pour la troisième fois , dans des fourneaux qui séparent l’argent d’avec le plomb qui sort en écume.
Les Espagnols du Potosi ne s’arrêtent plus à toutes les différentes fontes pour purilier l’argent et le rendre malléable , depuis qu’ils ont trouvé la manière de l’affiner avec le vif-argent , qui est l’ennemi mortel de tous les autres métaux , qu’il détruit , excepté l’or et l’argent , qu’il sépare de tout ce qu’ils ont de terrestre pour s’unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine ; et ce métal , quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom , parce qu’il n’est pas malléable , est peut-être un des plus rares effets de la nature : car étant liquide et coulant de lui-méme , et la chose du monde la plus pesante , il se convertit en la plus légère , et se résout en fumée, qui, venant à rencontrer un corps dur ou une région froide, s’épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.
La personne qui nous conduisit dans la mine , et qui en était intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu’il avait ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour brûler les corps de leurs défunts. 11 nous assura qu’il l’avait trouvée dans cette même mine , et nous fit présent à chacun d’un petit morceau , que', par grâce spéciale , il en détacha.
Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal , où nousarrivâmes le lendemain d’assez bonne heure. Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation : c’est là où tous ceux qui veulent embrasser l’état ecclésiastique vont étudier; et la politique de ce royaume défend aux nobles d’entrer dans cet état, afin de maintenir toujours le nombre des gentilshommes, qui peuvent servir plus utilement ailleurs.
F1K DCS OEUVRES CHOISIES DE RECNARD.