‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 2 sur 404 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Jean-François Regnard, le meilleur de nos poètes comiques après Molière, naquit à Paris l'an 1656. Fils unique, et héritier d'un bien considérable, il reçut une éducation proportionnée à sa fortune. Il était grand , bien fait , et de fort bonne mine. Son père étant mort comme il finissait ses exercices à l'Académie, il se trouva en jouissance d'un revenu qui le mit en état de figurer dans le grand monde : cependant le goût de voyager l'emporta sur les plaisirs que son opulence pouvait lui procurer dans sa patrie.

De tous les pays qui excitaient la curiosité de Regnard, l'Italie lui parut mériter la préférence. Ce voyage fut des plus heureux ; car s'étant trouvé dans le cas de jouer, et de jouer très-gros jeu , la fortune lui fut si favorable, qu'il rapporta à Paris, tous les frais de sou voyage compris, plus de dix mille écus.

Cette somme, jointe à la succession de son père, qui montait à quarante mille écus , aurait dû fixer Regnard à Paris; mais le souvenir flatteur des plaisirs qu'il avait goûtés en Italie l'y appela une seconde fois.

Étant à Bologne, il devint amoureux d'une dame provençale, qu'il n'a fait connaître que sous le nom d'Ëlvire, et le mari de cette dame que sous celui de de Prade. Quoi qu'il en soit, après diverses aventures, cette dame lui proposa de revenir en France ; et Regnard , trop épris des charmes de sa maîtresse pour lui refuser sa demande, saisit la première occasion qui se présenta, et s'embarqua avec la dame provençale et son mari à Civita-Vecchia , sur une frégate anglaise qui

RBQNARD. 1

fl

faisait roule pour Toulon. Après quelques jours de navigation , cette frégate fut attaquée par deux vaisseaux algériens; et après un combat de trois heures, dans lequel le capitaine anglais perdit la vie, le reste de l'équipage fut obligé de se rendre au pouvoir des corsaires, qui conduisirent leur prise à Alger. Ce malheur arriva le 4 octobre 1678.

Regnard , à peine arrivé à Alger, y fut vendu quinze cents livres, et la belle Provençale mille livres. Comme il avait toujours aimé la bonne chère , et qu'il était grand faiseur de ragoûts, son habileté eu ce genre lui procura l'emploi de cuisinier chez son maître Achmet- Talem ; et bientôt ses manières prévenantes , son enjouement et sa bonne mine , le firent aimer des femmes de cet Algérien. Mais Achmet-Talem , homme cruel et jaloux , ayant découvert ses intrigues , le livra à la justice pour être puni selon la rigueur des lois , qui ordonnent qu'un chrétien , trouvé en flagrant délit avec une mahométane , expie son crime par le feu , ou se fasse mahométan. Le consul de la nation française, qui avait reçu depuis peu de jours une somme considérable pour racheter Regnard , ayant appris le malheur qui lui était arrivé, interposa son autorité, et alla trouver Achmet-Talem, qui d'abord ne voulut rien écouter. Mais le consul, ne se rebutant pas, lui représenta que rien n'était plus trompeur que les apparences; que, quand même la chose serait vraie, il y aurait peu de gloire à lui de faire périr son esclave; que d'ailleurs, en le perdant, il perdait une somme considérable qu'il avait à lui donner pour sa rançon. Cette dernière raison fut plus forte que les autres : Achmet-Talem se laissa gagner. Il retira Regnard des mains du divan , en avouant qu'il l'avait accusé sur un simple soupçon , et que son crime n'était confirmé par aucune preuve; et il le remit en liberté, après avoir reçu le prix dont il était convenu avec le consul '.

* Voyez la Provençale.

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Voilà comment Regnard raconte ses aventures d'Alger dans son petit roman intitulé la Provençale , où il ne fait aucune mention de son voyage de Constantinople. On ignore les raisons qui ont pu Tobliger à garder le silence sur son séjour en cette ville : mais voici la vérité du fait. Au bout de quelque temps de séjour à Alger, son maître Achmet-Talem , ayant affaire pour son commerce avec les ministres de la Porte- Ottomane, l'emmena avec sa Provençale à Constantinople , où ils essuyèrent , pendant plus de deux ans , une captivité très-rigoureuse. Enfin Regnard ayant trouvé le moyen de faire savoir sa triste situation à sa famille, on lui envoya douze mille livres , qui servirent à payer sa rançon , celle de sa Provençale , et celle de son valet de chambre ; et ils repassèrent tous les trois en France , sur un vaisseau français qui les mena heureusement à Marseille. Regnard , ayant ainsi recouvré sa liberté , revint aussitôt à Paris , portant avec lui la chaîne dont il avait été chargé pendant son esclavage , et qu'il a toujours conservée avec soin dans son cabinet, pour se rappeler incessamment la mémoire de cette disgrâce. Mais il ne fut pas guéri pour cela de sa passion pour les voyages.

En recouvrant sa liberté et celle de sa belle maîtresse , Regnard reçut la nouvelle de la mort de de Prade , qui était resté à Alger; de sorte que rien ne s'opposait plus a son bonheur que les scrupules d'Elvire, qui, par bienséance, demanda quelque temps pour marquer le deuil de son époux. Tout amoureux qu'était Regnard , il ne put s'opposer à ce que souhaitait la belle Provençale; et, pour mettre ordre à ses affaires, il revint à Paris avec El vire , pour attendre cet heureux moment où il devait être récompensé de toutes les disgrâces qu'il avait éprouvées pour cette belle personne. Mais le sort en décida autrement : ce mari , qui depuis huit mois était au rang des morts, reparut tout à coup, accom-

pagné de deux religieux mathurins qui Tavaient racheté à Alger, et qui le présentèrent à son épouse. Le retour de de Prade fut célébré par une nouvelle noce. Regnard,^ pénétré, comme on peut le penser, de cet événement, ne voulut point être présent à cette cruelle cérémom'e : 11 quitta Paris pour la troisième fols , dans le dessein de n'y revenir que lorsqu'il serait guéri de son amour.

Il partit de nouveau de Paris le 26 avril 1681 , et s'en alla en Flandre et en Hollande, puis en Danemark et en Suède. Étant à la cour de Suède , le roi l'engagea à voir la Laponie, et lui offrit toutes les commodités nécessaires pour y aller. Regnard , à la sollicitation de ce prince, entreprit ce voyage, et partit pour cette grande entreprise. Il s'embarqua à Stockholm , pour passer à Tomo, le mercredi 23 juillet de la même année, avec deux gentilshommes français, les sieurs de Fercourt et de Corberon. Il parcourut toute la Laponie. Il arriva à Tomo, qui est la dernière ville du monde du côté du nord , située à l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville , et dont la source n'est pas éloignée du cap Nord. Il pénétra jusqu'à la mer Glaciale, et Ton peut dire qu'il ne s'arrêta qu'où la terre lui manqua. Enfin , il arriva le 22 août suivant à la montagne de Metavara , où il fut obligé de terminer sa course ; et ce fut au haut de cette montagne qu'il grava sur un rocher, en quatre vers latins , pour lui et ses camarades , cette inscription :

Gallianos genuit; vidil nos Africa; Gangem Haasimas; Europamqae oculis lustravimus omnem : Casibas et variis acti terraque marique, Hic tandem stetimos, nobis ubi défait orbis.

DE FERGOUhT, DE CORBERON , ReGKA^RD.

Addo I68I , die se-i Augusti.

Voici la traduction qu'en donne le voyageur la Motraye (tome II, page 360, édition in-folio; la Haye,

NOTICE SUR RECH!<iARD. 5

1727). Il la vit en 1718, plus de trente* six ans apros

le passage des trois voyageurs français. « La France nous a donné la naissance. Nous avons

« vu l'Afrique et le Gange , parcouru toute l'Europe.

« Nous avons eu difiérentes aventures , tant par mer

a que par terre ; et nous nous sommes arrêtés en cet

« endroit, où le monde nous a manqué. »

Après cette expédition, Regnard revint à Stockholm, et rendit compte au roi de tout ce qu'il avait vu de remarquable en Laponie , des mœurs , de la religion et des usages singuliers de ses habitants. 11 ne demeura que fort peu de temps à Stockholm ; il en partit le 3 octobre 1681. Il traversa la mer Baltique, et vint débarquer à Dantzick, d*oà il passa en Pologne, de là en Hongrie , et ensuite en Allemagne; et enfin , après deux ans d'absence , il revint en France le 4 décembre 1683 , entièrement guéri de son amour, et de sa passion pour le jeu et pour les voyages.

Pour lors il fixa son séjour à Paris , où la fortune lui permit de passer sa vie avec beaucoup d'agréments. Il acheta une charge de trésorier de France au bureau des finances de Paris, qu'il a exercée pendant vingt ans; et il ne songea plus qu'aux plaisirs de la bonne chère, et à bien recevoir chez lui ce qu'il y avait en France de plus grand , de plus distingué et de plus aimable.

La description qu'il fait, dans son Épître à M***, de la maison qu'il avait à Paris, au bout de la rue Richelieu , au bas de Montmartre ,'et les noms illustres des personnes qui lui ont fait l'honneur de Ty venir voir, ne laissent aucun lieu de douter de cette vérité :

Au bout de cette rue , où ce ^rand cardinal , Ce prêtre conquérant, ce prélat amiral , etc.

Regnard acheta aussi les charges de lieutenant des eaux et forêts et des chasses de la forêt de Dourdan. Il acquit, peu de temps après , la terre de Grillon , située près de Dourdan , à onze lieues de Paris , où il pas-

sait le temps de la be'le saison , et où il chassait le cerf et le chevreuil. Quelques années avant sa mort, il se fit recevoir grand bailli de la province de Hurepoix , au comté de Dourdan ; et il est mort revêtu de cette charge. Il n'épargna rien pour embellir son chât-eau et sa terre de Grillon, et il profita, avec un art infini, de tous les avantages dont la nature avait pourvu si libéralement ce beau lieu ; de sorte qu'il en fît un séjour enchanté. Pour donner une idée de la vie agréable que Regnard passait à Grillon avec ses amis, il suffît de lire /e Mariage de la Folie, divertissement pour la comédie des Folies amoureuses^ que Fauteur semble avoir composée dans dette intention , en sV désignant sous le nom de Clitandre '.

C'est dans cette agréable retraite que Regnard écrivit la relation de ses voyages , et qu'il composa la plupart de ses comédies. Il y mourut le jeudi 5 septembre 1710, âgé de 54 ans , sans avoir été marié, fort regretté de tous ses amis, des gens de lettres, et particulièrement des amateurs de la scène française. «

Regnard mourut sans avoir été malade , et par sa seule imprudence. Il n'avait point de foi aux médecins: il était fort replet et grand mangeur. Un jour qu'il se sentit incommodé de quelque reste d'indigestion, il lui prit envie de se purger de sa propre ordonnance, mais d'une façon fort extravagante. Il était à Grillon , où il avait passé toute la belle saison à faire une chère trèsdélicate : il demanda à un de ses paysans quelles étaient les drogues dont il composait les médecines qu'il donnait à ses chevaux ; le paysan les lui nomma : Regnard sur-le-champ les envoya acheter à Dourdan , s'en fît une médecine, et l'avala le lendemain ; mais, deux heures après qu'il Teut prise, il sentit dans l'estomac des douleurs si aiguës , quil ne put demeurer au lit. Il fût obligé de se lever, et de se promener à grands pas dans

• Voyez ravertissement qui précède les Folies amoureuses.

NOTICK SUR REGiNARD. 7

sa chambre, pour tâcher de faire descendre sa médecine , qui l'étouffait. Ses valets montèrent à ce bruit , jugeant qu'il se trouvait mal ; mais à peine furent-ils entrés , que son oppression redoubla. Il tomba dans leurs bras , sans connaissance et sans voix , et il fut suffoqué, sans pouvoir recevoir le moindre secours.

On ne convient pas de toutes les circonstances de sa mort. Il est bien vrai qu'il mourut d'une médecine prise mal à propos, et à la suite d'une indigestion; mais , dit-on , d'une médecine ordinaire , dont il ne serait point mort s'il n'avait point eu l'imprudence d'aller à la chasse le même jour qu'il l'avait prise , de s'y échauffer extrêmement , et de boire un grand verre d'eau à la glace, à son retour : ce qui causa une révolution si subite et si violente dans son corps , qu'il en mourût le lendemain sans qu'on pût le secourir.

La petite terre de Grillon fut vendue par ses héritiers après sa mort. Elle a appartenu depuis à M. de Magny, fils du célèbre M. Foucault, intendant de Caen , et grand antiquaire. La maison n'est pas grande ; mais elle est dans un joli vallon , et très-agréablement située : elle est précisément au bord d'un ruisseau , et tout entourée de bois nar derrière. C'est la demeure du

monde la plus propre pour un poète.

Les comédies qu'il a données au Théâtre-Français sont : la Sérénade, le Joueur, le Bal^ le Distrait , Démocrite , les Folies amoureuses , les Méhechmes, le Retour imprévu , le Légataire et la Critique du Légataire , et JHendez-moi sous Corme , que quelques-uns ont attribuée à Dufresny. Celles qui furent jouées au Théâtre-Italien sont : le Divorce , la Descente de Mezzetin aux enfers , Arlequin homme à bonnes fortunes , la Critique de cette pièce, les Filles errantes, la Coquette, la Naissance d'Jmadis. Il a composé, avec Dufresny, les Chinois, la Baguette de Fulcain, la Foire Saint-Germain , et les Momies d'Égypte. Il a de plus donné à l'Opéra le Carnaval de

s NOTICE SUR REGNARD.

Denise, On connaît encore de lui trois pièces qui n*ont pas été représentées, savoiç : les f^endanges, les Souhaits, et la tragédie de Sapor,

On voit par ce dernier titre , disent les auteurs des anecdotes dramatiques , que Regnard entreprit de chausser le cothurne , et de joindre aux jeux de Thalie les fureurs de Melporoène; mais û sentit que la route de Corneille lui était moins familière que celle de Molière. On en juge même par la lecture de la tragédie de Sapor , qui ne mérite pas même qu'on en relève les défauts. Heureusement pour Fauteur , la pièce n'a jamais paru au théâtre. Celui de l'Opéra était plus analogue à son génie ; il y fit jouer le Carnaval de renise. Tous les spectacles que cette ville offre aux étrangers, pendant ce temps de divertissements, sont ici réunis. Comédie, opéra, concerts, jeux, danses, combats, mascarades, tout cela se trouve lié à une petite intrigue amoureuse , amusante , et bien écrite. Regnard peut également compter sur le suffrage de ses lecteurs pour son genre de comique, qui le rend, en quelque sorte , Témule du prince de notre comédie. Molière et Regnard sont , dans ce genre , ce que sont Corneille et Racine pour le tragique français; personne n'a porté plus loin que notre poète le genre de l'imitation.Tier de son talent, il eut la noble émulation et l'heureuse hardiesse de prendre pour modèle un homme inimitable , de courir avec lui la même carrière, et de prétendre partager ses lauriers comme il partageait ses travaux. Quelle que soit la distance qui se trouve entre ces deux poètes, la postérité placera toujours Regnard après MoUère, et lui conservera la glohre d'avoir parfaitement imité un homme qui aurait pu servir de modèle à toute l'antiquité. « Qui ne se plaît pas avec « Regnard , dit Voltaire , n'est point digne d'admirer « Molière. » Au reste, je ne prétends point le restreindre au talent médiocre d'une imitation servile : quelque admirable qu'il soit quand il marche sur les pas

du premier maître de l'art , il ne l'est pas moins quand il suit les sentiers qu'il ose lui-même se tracer. Combien d'idées, de traits, d'incidents nouveaux, embellissent sespoëmes! Il conduit bien une intrigue, expose clairement le sujet; 1« nœud se forme sans contrainte ; l'action prend une marche régulière ; chaque incident lui donne un nouveau degré de chaleur; rin« térét croit jusqu'à un dénoûment heureux , tiré du fond même de la pièce. Ce n'est point d'après des idées qui ne sont que dans son imagination , qu'il forme ses caractères et trace ses portraits ; il les cherche parmi les vices, les défauts et les ridicules les plus accrédités; il avait sous les yeux les originaux qu'il copiait : c^étaient leurs mœurs , leur ton , leur langage , qu'il peignait d'après nature. Son esprit gai ne prenait des hommes que ce qu'ils avaient de plus propre à fournir d'heureuses plaisanteries. Sa comédie du Joueur peut être comparée aux meilleures pièces de Molière , qui n'aurait pas même désavoué le Distrait, Démocrite, les Méïiechmes y le Légataire universel, et plusieurs scènes des petites pièces. On pourrait, peut-être, lui reprocher d'avoir trop grossi les traits ; de mettre souvent en récit ce qui vient de se passer sur la scène ; d'avoir peu soigné sa versification , qui , à force de vouloir être aisée et naturelle , devient quelquefois négligée , traînante et prosaïque.

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