ACTE I , SCÈNE III
Kt cette nuit encor, je rappelle mon songe ,
( O douce illusion d'un aimable mensonge ! )
Je me suis figuré, dans mon premier sommeil ,
Être dans un jardin , au lever du soleil ,
Que l'Âurofe yermeilie, avec ses doigts de roses,
Avait semé de fleurs nouvellement écloses :
Là , sur les bords charmants d'un superbe canal ,
Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal ,
Où cent flots écumants, et tombant en cascades ,
Semblent être poussés par autant de naïades ;
Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux ,
Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux :
Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine :
Cent mille Amours poussaient une conque marine,
Et les Zéphyrs badins, volant de toutes parts.
Faisaient au gré des airs flotter des étendards.
FINETTE
Ah! ciel! le joU rêve î
ARAHINTE.
Achevez, je vous prie.
LE CHEVALIER
Mon âme, à cet aspect , d'étonnement saisie...
ARAHINTE.
Et j'étais la Vénus flottant sur ce canal P
LE CHEVALIER
Oui, madame, vous-même, en propre original. L'esprit donc enchanté d'un si noble spectacle » Je me suis avancé près de vous sans obstacle.
ARAHINTE.
De grÂce» dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant. Le port noble et divin ?
LE CHEVALIER
Le plus divin du monde ; Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde. M'étant donc avancé pour vous donner la main, Le jardin à mes yeux a disparu soudain; Et je me suis trouvé dans une grotte obscure, ^ue l'art embellissait ainsi que la nature. Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs. Je vous persuadais de mes vives douleurs.
296 LES MÉNËCHMES.
Vous TOUS laissiez toocber d^une bonté nouvelle, Et preniez de Vénus la douceur naturelle , Lorsque , par un malheur qui n^a point de pareil , Mon valet, en entrant, a causé mon réveil.
A&AMINTE
Je suis au désespoir de cette circonstance : Et voilà des valets l'ordinaire imprudence ! Toujours mal à propos ils viennent nous trouver.
LE CHEVALIER
Mon songe n'est pas fait, et je veux Tachever.
ÀRAIIINTB*
D'accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire,
Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère ,
Et qu'un heureux hymen, entre nous concerté,
Pût donner à vos feux plus de réalité.
Mais j'en crains le retour : dans le siècle où nous sommes ,
Le dégoût dans l'hymen est naturel aux hommes ;
Et la possession souvent du premier jour
Leur ôte tout le sel et le goût de l'amour.
LE GHRVAUER.
Ah ! madame, pour vous mon amour est extrême :
Je sens qu'il doit aller par delà la mort môme :
Et si , par un malheur que je n'ose prévoir,
Votre mort... Ah ! grands dieux ! quel aHreux désespoir !
Mon âme y en y pensant , de douleur possédée...
ARAHINTB.
Rejetons loin de nous cette hmeste idée ; Et , pour mieux célébrer le plaisir du retour, Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour. J'ai fait , dès ce matin , inviter une amie , . Et vous augmenterez la bonne compagnie.
LE CHEVALIER
Madame, cet honneur m'est bien avantageux. Une affaire à présent m'arrache de ces lieux : Pour revenir plus tôt, je pais en diligence.
ARAHINTE.
Allea. Je vous attends avec impatience.
LE CBEVALIER.
Ici , dans un moment , je reviens sur mes pas. ^