‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 261 sur 404 · ACTE I , SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE III

Kt cette nuit encor, je rappelle mon songe ,

( O douce illusion d'un aimable mensonge ! )

Je me suis figuré, dans mon premier sommeil ,

Être dans un jardin , au lever du soleil ,

Que l'Âurofe yermeilie, avec ses doigts de roses,

Avait semé de fleurs nouvellement écloses :

Là , sur les bords charmants d'un superbe canal ,

Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal ,

Où cent flots écumants, et tombant en cascades ,

Semblent être poussés par autant de naïades ;

Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux ,

Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux :

Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine :

Cent mille Amours poussaient une conque marine,

Et les Zéphyrs badins, volant de toutes parts.

Faisaient au gré des airs flotter des étendards.

FINETTE

Ah! ciel! le joU rêve î

ARAHINTE.

Achevez, je vous prie.

LE CHEVALIER

Mon âme, à cet aspect , d'étonnement saisie...

ARAHINTE.

Et j'étais la Vénus flottant sur ce canal P

LE CHEVALIER

Oui, madame, vous-même, en propre original. L'esprit donc enchanté d'un si noble spectacle » Je me suis avancé près de vous sans obstacle.

ARAHINTE.

De grÂce» dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant. Le port noble et divin ?

LE CHEVALIER

Le plus divin du monde ; Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde. M'étant donc avancé pour vous donner la main, Le jardin à mes yeux a disparu soudain; Et je me suis trouvé dans une grotte obscure, ^ue l'art embellissait ainsi que la nature. Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs. Je vous persuadais de mes vives douleurs.

296 LES MÉNËCHMES.

Vous TOUS laissiez toocber d^une bonté nouvelle, Et preniez de Vénus la douceur naturelle , Lorsque , par un malheur qui n^a point de pareil , Mon valet, en entrant, a causé mon réveil.

A&AMINTE

Je suis au désespoir de cette circonstance : Et voilà des valets l'ordinaire imprudence ! Toujours mal à propos ils viennent nous trouver.

LE CHEVALIER

Mon songe n'est pas fait, et je veux Tachever.

ÀRAIIINTB*

D'accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire,

Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère ,

Et qu'un heureux hymen, entre nous concerté,

Pût donner à vos feux plus de réalité.

Mais j'en crains le retour : dans le siècle où nous sommes ,

Le dégoût dans l'hymen est naturel aux hommes ;

Et la possession souvent du premier jour

Leur ôte tout le sel et le goût de l'amour.

LE GHRVAUER.

Ah ! madame, pour vous mon amour est extrême :

Je sens qu'il doit aller par delà la mort môme :

Et si , par un malheur que je n'ose prévoir,

Votre mort... Ah ! grands dieux ! quel aHreux désespoir !

Mon âme y en y pensant , de douleur possédée...

ARAHINTB.

Rejetons loin de nous cette hmeste idée ; Et , pour mieux célébrer le plaisir du retour, Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour. J'ai fait , dès ce matin , inviter une amie , . Et vous augmenterez la bonne compagnie.

LE CHEVALIER

Madame, cet honneur m'est bien avantageux. Une affaire à présent m'arrache de ces lieux : Pour revenir plus tôt, je pais en diligence.

ARAHINTE.

Allea. Je vous attends avec impatience.

LE CBEVALIER.

Ici , dans un moment , je reviens sur mes pas. ^

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