‹ Théâtre de salonChapitre 121 sur 158 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

CHARLOTTE, MADAME DE SAINT-MARC

CHARLOTTE

Déjà levée, madame! votre pendule avance donc de six heures?

MADAME DE SAINT-MARC

C'est mon sommeil qui relaidc d'une nuit, Charlotte: je n'ai pas fermé l'œil.

-2o8 THEATRE DE SALON.

CHARLOTTE

Il y a de quoi! l'incendie est au château.

MADAME DE SAINT-MARC

Et comment l'éteindre?

CHARLOTTE

En laissant brûler.

MADAME DE SAINT-MARC

Cet étourdi, cet enfant, ce cousin llippolyte n'a-t-il pas osé hier me faire une déclaration !

CHARLOTTE

C'est votre faute , madame ; laissez les petits cousins où ils sont.

MADAME DE SAINT-MARC

Et cet imbécile de M. Baralier qui a disparu sans me dire un mot !

Celui-là, madame, je m'en charge pour moraliser la situation. * i

MADAME DE SAINT-MARC

Qu'en feras-tu?

CHARLOTTE

Ce qu'on fait d'un homme vieux et riche : je l'épouse.

MADAME DE SAINT-MARC

Tu épouses M. Baralier?

CHARLOTTE

Voulez-vous l'épouser à ma place? Je vous le vends.

MADAME DE SAINT-MARC

Tu es folle !

UNE VEUVE INCONSOLABLE. 2b9

CHARLOTTE

Voulez-vous parier cent mille francs que je l'épouse demain?

MADAME DE SAINT-MARC, rianl.

Cent mille francs, contre quoi?

CHARLOTTE

Contre cent mille francs, toutes mes économies de veuve.

MADAME DE SAINT-MARC

J'accepte le pari.

OÙ est votre enjeu?

MADAME DE SAINT-MARC

Et où est le tien?

CHARLOTTE, ouvrant son portefeuille.

Le voilà !<comptez vingt billets en lettres rouges.

MADAME DE SAINT-MARC

Ah ! mon Dieu ! et qui t'a donné cela?

CHARLOTTE

Un cousin arrivé de Californie ; je vous expliquerai cela beaucoup mieux plus tard. Maintenons-nous le pari?

MADAME DE SAINT-MARC

Au fait, que puis-je risquer?

CHARLOTTE

Ah ! mon Dieu ! rien; si vous perdez, je prends vos cent mille francs, et, si je perds, vous ne prenez pas les miens.

MADAME DE SAINT-MARC

A ces conditions, je parie.

CHARLOTTE

Je crois bien! c'est moi qui joue en dupe.

MADAME DE SAINT-MARC

Comment cela?

Parce que j'épouse M. Baralier. Je perds mon veuvage, ]& moralise la situation, je fais de mon mari votre intendant, nous avons un homme grave chez nous.

MADAME DE SAINT-MARC

11 est vrai que tout est profit pour moi, dans ton mariage.

CHARLOTTE

Vous jouez à qui perd gagne.

MADAME DE SAINT-MARC

Et je gagne ma tranquillité.

CHARLOTTE

Estimée cent mille francs; c'est pour rien.

MADAME DE SAINT-MARC

Voilà un beau dévouement, Charlotte !

CHARLOTTE

Madame, vous méritez qu'une femme de chambre se résigne à tout, même au mariage, pour votre bonheur; voyez d'ici à quoi j'expose mon avenir, madame; je vais avoir sous les yeux une jeune veuve, libre et souveraine maîtresse d'elle-même, tandis que, moi, pauvre esclave, j'aurai sur les bras un maître barbare, un roi absolu, un Néron en paletot, un homme enfin, c'est tout dire! un homme! l'ennemi naturel de la femme, l'être orgueilleux qui a inventé la haine le jour que nous avons inventé l'amour ! Avouez, madame, qu'il est impossible d'être plus dévouée que moi.

Eh bien , je te l'avoue deux foiSj il y a de la vertu encore dans le monde...

CHARLOTTE

Dans ce château; n'allez pas plus loin, madame, vous feriez trop d'erreurs de géographie.

MADAME DE SAINT-MARC

Et nous sommes pourtant si calomniées dans ce château !

CHARLOTTE

Il faut vous dire, madame, que mon mariage sera un coup de mort pour les demoiselles Desbuissons.

MADAME DE SAINT-MARC

Dieu le fasse !

CHARLOTTE

Elles n'en réchapperont pas! L'aînée de ces demoiselles a fait la cour quarante ans à M. Baralier; elle lui a déclamé des tirades de Phèdre jusqu'à extinction de voix, à travers tous les arbres de son parc.

MADAME DE SAINT-MARC

Enfin, grâce à toi, Charlotte, voilà le calme revenu! (on

entend deux coups de pistolet. Stupéfaction des deux femmes.) UC U CSt paS daUS

le bois ! on a tiré du côté de l'étang.

CHARLOTTE

Ne VOUS effrayez pas, madame; vous savez bien que ceux qui vous intéressent ne se tuent pas de ce côté avec des armes à feu.

Personne ne m'intéresse, Charlotte.

io.

2rt2 THEATRE DE SALON.

CHARLOTTE

Pardon, madame; je n'ai pas encore pris l'habitude de me tromper, permettez-moi de ne pas commencer.

MADAME DE SAINT-MARC

Tu crois que je pense à ce jeune monomane, M. Léon d'O... d'Ove... d'Ob...?

CHARLOTTE

On n'oublie, madame, que les noms dont on se souvient trop.

MADAME DE SAINT-MARC

Un jeune homme que je n'ai vu qu'une fois!

CHARLOTTE

Vous l'aviez vu cent fois avant de le connaître; c'est le héros de tous les romans que vous lisez.

MADAME DE SAINT-MARC

Je n'en lis plus.

CHARLOTTE

Depuis que vous en faites; depuis hier.

MADAME DE SAINT-MARC

Il faut pourtant savoir ce qui s'est passé là-bas... Voilà deux coups de feu qui m'inquiètent.

Voici une visite! j'entends une robe qui balaye les marches du perron.

MADAME DE SAINT-MARC

On vient sans doute nous apprendre quelque fâcheux

événement. (Elle marche vers la porte du fond, el recule en voyant raademoijelle Deibuissons.)

UNE VEl'VE INCONSOLABLE. 263

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