I.AVINIA
Je prendrai ma revanche sur le même ton.
RODOLPHE
Ce matin, madame, votre lever a été triste comme un coucher de soleil d'hiver. Ces sortes de levers mélancoliques, sans motifs préalables, sont des sujets permanents de querelles entre deux époux, et troublent jusqu'à la nuit le calme d'un ménage. Le mari demande à la femme le motif de sa tristesse matinale; la femme répond qu'elle n'a aucun motif, et soutient mélancoliquement qu'elle est fort gaie. Le mari insiste, la femme tient bon. Ils ont alors tous les deux un motif d'être tristes; ils se suppriment mutuellement la parole, et se tiennent à distance comme deux pestiférés. Voyez, au contraire, quelle joie domestique est promise à tout un jour lorsque le lever est riant. Une jeune femme qui se montre le malin à son mari, le sourire aux lèvres, est la vivante image d'une aurore de printemps; elle enchante l'horizon du toit conjugal; elle couvre de tentures d'azur ses lambris domestiques; elle prodigue partout les douces teintes de la sérénité. Le sourire du matin, c'est le bonheur du jour.
LAVINIA
Ma réponse va bien vous étonner, monsieur de Lucy.
RODOLPHE
Oui, si votre réponse me donne tort.
LAVINIA, lui tendant 11 main.
Elle vous donne raison.
RODOLPHE
Elle ne m'étonne pas.
Pourtant JesMstésses du matin ont quelquefois un motif grave... le lendemain a souvent le tort d'avoir une veille.
RODOLPHE. ,i
Alors on s'explique. Nous arrivons à ma faute d'hier.
LAVIXIA. ,,^
Vous ne l'avez donc pas devinée? ' "'"■'
RODOLPHE. , i-,
Je l'ai cherchée toute la nuit.
LAVINIA, avec un soupir.
Mon Dieu ! que les hommes sont oublieux des petits détails!... Hier au soir, vous avez été charmant, monsieur de Lucy ; vos paroles étaient d'une tendresse adorable ; votre organe avait cette mélodie intime qui accompagne si bien les confidences du soir, quand on est deux à marcher sur les mêmes fleurs dans un paysage d'été. A cette belle heure, où la première étoile se lève, la campagne est un concert tout rempli d'harmonies lointaines, et je n'écoutais rie'n; je n'écoutais que vous; la voix qui vient du cœur est le plus mélodieux des instruments... Tout à coup, au milieu d'une phrase de tendre expansion, vous vous êtes arrêté, monsieur de Lucy, et vous vous êtes écrié, avec l'accent d'un botaniste enthousiaste : « Oh! quel arbre superbe! quel chêne !...» En effet, le chêne vert devant lequel nous passions était magnifique, j'en conviens; mais le moment m'a paru bien mal choisi pour admirer une merveille de végétation. Hélas! vous m'avez oubliée un instant, et cet instant a été bien long, bien cruel! \ous m'avez oubliée pour un arbre! La susceptibilité du cœur n'analyse pas, elle sent. Vous
m'avez hlcsi^ôe, et tout ce que votre tendresse a ajouté ensuite quand vous éles revenu à moi, je ne l'ai pas entendu; mes yeux ne quillaient pas ce chûne si maladroitement admiré dans une distraction inconcevable; et, de cette promenade du soir, je n'ai rapporté qu'un souvenir amer qui m'a poursuivie dans un rêve et m'a laissé la tristesse de ce matin.
RODOLPHE, se levant.
Je m'incline devant vous, madame, j'ai inventé un crime en amour; pardonnez-moi!
LAVINIA, riant et se levant au'si.
Mais, monsieur de I.ucy, vous oubliez nos conventions : je n'ai aucun pardon à vous accorder; nous faisons l'essai du mariage; il est convenu que nous nous donnerions des leçons muluelles, que nous nous éclairerions charitablement sur nos défauts avec la plus grande franchise, que nous ferions l'exhibition de nos caractères dans un noviciat, et qu'enfin nous nous épouserions si des vices trop incurables n'étaient pas reconnus après un long examen.
Oui, madame, voilà nos conventions; j'y souscris toujours. Seulement, je trouve le noviciat un peu long.
LAVINIA
Le mariage est bien plus long encore. Nous faisons avant le mariage ce qu'on ne fait ordinairement qu'après. A notre place, comment agissent les autres? Ils se déguisent, ils se masquent, ils se fardent, ils se trompent; ils exhibent leurs qualités, ils cachent leurs défauts. Aussi, après le mariage, les deux époux ne reconnaissent plus les deux amants; les qualités ont disparu; les défauts éclatent au grand jour, et
Dieu sait quel avenir gros de disputes conjugales commence après leur lune rousse de miel! Voilà ce que nous voulons éviter. Nous avons besoin plus que d'autres, nous, de cette épreuve de noviciat; vous Oies Français, je suis Anglaise ; aussi nous devons avoir des défauts indigènes propres à nos nations, et, de plus, les défauts uni\ersels de Thumanité. La liste est longue. Jusqu'à présent, notre mutuelle censure a taillé dans le vif, et a jonché des débris de nos défauts le chemin de notre mariage; mais nous sommes encore loin de la perfection relative, croyez-le bien. N'abrégeons pas trop le noviciat. Tenez, le hasard m'a fait découvrir votre bel arbre d'hier au soir; après notre mariage, cetarbre aurait fait souche; nous l'aurions changé en forêt sombre, et nous n'en sortions plus. Ce matin, j'ai déraciné l'arbre d'un seul coup : l'espèce en est perdue. Voilà le bénéfice de notre noviciat et de l'essai du mariage. Continuons.
RODOLPHE
Longtemps encore? .Je comptais être heureux demain.
LAVINIA
Ah 1 l'homme propose et la fenmie dispose.
RODOLPHE
Croyez-vous qu'il y ait 'encore beaucoup d'arbres à déraciner?
LAVIXIA.
Oh! le défrichement est très-avancé aujourd'hui.
RODOLPHE
Le terrain me paraît très-uni...
LAVINIil.
Prenez garde de glisser.
âiO THEATRE DE SALO».
RODOLPHE
Vous me tendrez toujours la main?
LAVINIA
Oui; mais quand la chute est trop prompte, la main arrive trop tard.
BODOLPHE.
Vous croyez donc, madame, qu'il nous reste encore beaucoup de défauts à découvrir?
LAVINIA
N'en resterait-il qu'un, ce serait trop. On a découvert l'autre nuit une planète...
(Elle prend un journal sur le guéridon de gauche.) RODOLPHE. »
Microscopique.
LAVINIA
Il y a des défauts microscopiques aussi.
Ceux-là ne sont pas dangereux.
LAVINIA
Us grandissent, et, au bout de l'an, on les découvre à l'œil nu.
RODOLPHE
Quant à moi, je désespère de trouver en vous maintenant une imperfection. J'ai brisé mon télescope.
LAVINIA, allant s'asseoir près du guéridon de gauche.
Votre astronomie est trop galante, et, par malheur, je
LESSAl DU MâRIâGE. 311
n'ose pas vous renvoyer le même compliment. L'expérience d'un premier mariage me rend circonspecte. Vous êtes, vous, dans l'âge d'or du célibat, et vous jugez le mariage d'après la dernière scène du cinquième acte des comédies : vous n'avez jamais vu le sixième; je l'ai vu, moi. Roméo et Juliette ont eu la bonne idée de mourir; ils n'avaient pas fait de noviciat ; les deux époux n'auraient pas ressemblé aux deux amants. Je les ai ressuscites vingt fois pour me donner la douleur de les voir vivre tous deux âgés de quarante ans. L'orfraie aurait chanté après l'alouette... Oli ! qu'ils sont heureux d'être morts dans leurs amours!
RODOLI'HE, s'animant par degrés et passant à la droite de Lavinia.
Madame, la situation vous plaît, je le vois, et vous la prolongez avec un art charmant; vous la prolongeriez toujours jusqu'au delà de l'âge très-mûr. Tout vous intéresse dans le petit drame intime que nous jouons entre deux pavillons; tout vous amuse, excepté le dénoûment, qui vous fait peur. Voilà six mois déjà passés dans le noviciat. Nous avons relevé tous les écueils de la carte du mariage; nous avons marqué d'un point noir tous les Charybde et Scylla de l'amour, tous les détroits où le bonheur fait naufrage. J"ai brûlé mes nuits à ce travail d'exploration; vous m'avez fait le Tantale de l'amour conjugal; je demande à vivre; c'est la légitime aeibition d'un agonisant; je n'ai plus la force de jouer au mariage en plein soleil et de raconter mon célibat aux étoiles; j'implore le dénoûment. J'ai subi avec résignation le début et le milieu de cette vie excentriquement anglaise, j"ai mérité la fin. Assez de théorie ; embrassons la pratique : marions-nous.
LAVlNlA.
Connaissez-vous l'histoire du comniodoie JefTerson?
RODOLPHE
J'ai oublié toutes les histoires en faisant la mienne.
LAVIXU.
Je vais vous apprendre celle-ci. Ce brave marin a relevé, dans un voyage de quatre ans, tous les archipels inconnus de l'océan Pacifique. Londres l'attendait pour le couronner de gloire, il échoua dans la Tamise, devant Gravesend. Il fit naufrage au port.
RODOLPHE
Et moi donc aussi, j'ai trouvé un écueil dans la Tamise?
LAVINIA
Oui, et je veux bien vous remettre à flot. Jefferson n'a pas été si heureux.
RODOLPHE
De grâce, madame, expliquez-moi...
LAVIXIA, se leTant.
Vous venez de déchirer l'article 1 1 de notre traité ; je vais VOUS le citer de mémoire : « Mistriss Lavinia déterminera seule et arbitrairement la fin du noviciat. En aucun cas, M. Rodolphe de Lucy ne pourra élever aucune plain-le, ni témoigner aucune impatience. » il vous est permis d'oublier toul, excepté Farlicle il de notre traité.
RODOLPHE
J'ai torl.
LAVlNIA.
Voilà deux admirables mois dans la bouche d'un homme.
RODOLPHE
M'onl-ils remis à flot?
L'ESSAI DU MARIAGE. iVi
LAVINIA
El avec un vent favorable.
RODOLPHE
Y a-t-il encoce des écueils de Gravesend à la lour de Londres?
LAVINIA
Oui, le capilaino Smilh a naufragé à Rlake-Hall.
RODOLPHE
Pauvre capitaine Smith !