SCÈNE XIX RODOLPHE, LAVINIA
LAVINIA. (Elle ouvre vivement la porte du pavillon.)
Que se pas~e-t-il donc?... Ah ! monsieur de Lucy, vous ûtes déjà de retour de votre promenade?
Si cela vous contrarie, madame, je ne serai pas de retour.
LAVIMA.
Oui, cela me contrarie beaucoup.
RODOLPHE
Voilà de la franchise, au moinf.
LAVINIA
Ah! la franchise vous déplaît?.. Vraiment, monsieur, je ne comprends pas la langue que vous parlez, et vos airs tristes menacent de devenir incurables; ce qui m'alarme au dernier point.
RODOLPHE, à pail.
Quelle audace et quel sang-froid 1
• LAV1NL\.
Pardon, monsieur, il me semble que vous parlez en aparté, comme dans les comédies. Le monologue est peu convenable quand on est deux.
RODOLPHE
Madame, j'ai des raisons pour redouter le discours direct; et je sais toujours respecter ce que j'ai longtemps aimé.
Prenez garde ! quand la familiarité ^'esf établie dans les relations, trop de respect est une offense...
Madame l
LAVINLA.
Vous voilà retombé dans vos soupçons !.
nODOI.I'HE.
Madame, je donnerais ma vie pour avoir des soupçons.
LAVINIA
Vous doutez de moi ?
RODOLPHE
Je donnerais mon sang pour douter.
LAVINIA
Très-bien, monsieur ! encore un effort de votre galanterie, et vous serez tout à fait clair. I.'ofîense arrive à l'insulte.
RODOLPHE
Madame, je n'ai qu'un seul tort.
LAVINIA
C'est déjà beaucoup.
RODOLPHE
Je n'aurais pas dû voir... et j'ai vu.
LAVIMA.
Achevez.
RODOLPHE, à pari.
Oh ! son audace m'encourage ! (naui.) Madame, vous n'étiez pas seule dans ce pavillon... Suis-je clair maintenant?
LAVINIA, feignant la consternation.
Monsieur!...
RODOLPHE, triomphant.
Et vous m'avez éloigné avec une adresse perfide, pour avoir une heure de sécurité ! Vous n'avez pas même voulu
attendre à demain ; il vous fallait ma promenade aujourd'hui ! Eh bien, votre insistance a éveillé mes soupçons; j'ai cru pouvoir me donner le droit de veiller sur mon bonheur, et je me suis délivré de l'incerlitude. J'ai vu cette portSj que j'ai toujours respectée, moi, s'ouvrir devant une réalité en frac noir.
LAVl.N'IA, feignant l'emliarra=.
Êtes-vous bien sûr que vos yeux n'ont pas été dupes d'une illusion?
RODOLPHE, avec un rire forcé.
D'une illusion!... Un Anglais du Lancastre, un Anglais de haute futaie, une illusion opaque, qui laisse la trace de ses pieds cyclopéens sur les allées du parc !
Monsieur de Lucy, savez-vous le nom que la morale donne au métier que vous faites ?
RODOLPHE
Le noviciat du mariage. Nous sommes associés tous deux pour faire le même métier. Xous usons chacun de notre droit. Vous épiez les regards que je donne cà un arbre; j'épie les rendez-vous que vous donnez à une illusion.
LAVINLi.
Et VOUS ne redoutez pas les erreurs de votre métier?
RODOLPHE
Madame, je vous accompagne dans ce pavillon, si vous voulez bien accepter mon bras.
(U fail un \>i! ver.- le paMllun de Lavinia.)
LAVINIA
Ainsi, monsieur, vous accordez votre estime, votre confiance, votre affection à une femme, vous la jugez digne de votre nom, et tout à coup vous l'abaissez, par un soupçon injurieux, au rang des plus criminelles; votre cœur ne veut pas donner un démenti à vos yeux, car les yeux se trompent quelquefois, le cœur jamais.
à RODOLPHE.
Mon Dieu, madame, il y a des apparences.
LAVINIA
Ah ! voilà le grand mot ! je l'attendais : les apparences ! Ainsi, monsieur, vous qui faites le noviciat du mariage, vous ne vous attendiez pas à rencontrer des apparences, dans votre longue vie de mari ! .. Mais, monsieur, tout ce qui se passe devant nous, à côté de nous, loin de nous, est une succession d'apparences ; les villes comme les déserts sont remplis de mirages. Il faut un long examen, un contrôle approfondi pour donner à nos yeux un certificat de bon témoignage... Il y a beaucoup de fantômes qui se lèvent à midi.Et vous, monsieur de Lucy, vous si respectueux, si honorable, si sage, vous brisez votrebonheur, vous outragez une femme, vous trahissez vos devoirs de gentilhomme à la première vision qui trouble vos yeux dans le songe d'un jour d'été-! On voit que nous sommes bien loin du galant pays de France, monsieur de Lucy, ou, pour mieux dire, on voit que, malgré nos voyages, nous habitons toujours le grand pays de l'humanité.
RODOLPHE
Eh bien, madame, faites un miracle; prouvez-moi
clairement que je n'ai pas vu ce que j'ai vu, et je tombe à \os pieds.