ERNEST, EDMOND
ERNEST, très-agité.
Il n'y a plus personne... Je puis fumer, (ii prend son porte-cigare.)
EDMOND, à part.
L'impertinent!... (Haut.) Je suis seul... Ouvrons un livre;
nous serons deux. (H tire un petit livre de sa poche, l'ouvre et s'assied.) ERNEST. (lise promène avec agitation.)
Un musicien!... Un musicien qui n'a pas de nom!... Ce nouveau venu est entouré de mystil're... (ii sassoit.) Monsieur Edmond, me permettez-vous de vous confier une rt^flcxion astronomique?
EDMOND
Tout vous est permis, monsieur.
ERNEST
Nous sommes ici chez madame de Valmont comme à l'Observatoire; on découvre chaque jour un nouveau satellite qui tourne autour du soleil... un nouveau corps opaque.
EDMOND
Nous sommes chez madame de Valmont, et l'endroit est mal choisi pour faire des observations peu convenables en astronomie.
Ea coquetterie, vous voulez dire?..
EDMOND
C'est une science que je ne connais pas. (u se remet à ure.)
ERNEST
Vous êtes à bonne école pourtant. Le professeur ne chante que pour vous. Vous êtes son public.
EDMOND, h part.
C'est intolérable! (h,iui.) Monsieur, quand deux hommes se querellent à la porte d'une femme, Tun des deux doit se condamnera être raisonnable. .Je me résigne à ce rôle.
ERNEST
Il n'est pas brillant.
EDMOND
Il est respectueux.
ERNEST
Le respect est le père de la prudence.
EDMOND
il ne tiendrait qu'à moi de prendre cette parole pour une provocalion.
ERNEST
Vous êtes hbre, monsieur; je respecte toutes les opinions conservatrices.
EDMOND
Encore une fois, monsieur, si ce persiflage n'allait qu'à mon adresse, je le subirais avec calme par respect pour la maison d'aufrui; mais il y a le nom d'une femme au fond, et vous voudrez bien me permettre de briser là notre entretien.
ERNEST
Brisons... 11 me reste la ressource du monologue comme
dans les comédies... Essayons celui du Mariage de Figaro... « 0 femme, créature décevante! Nul animal... »
EDMOND, se levant.
Décidément, il )' a des voisinages inhabitables.
ERNEST, comme se parlant à lui-même.
Alors on déménage. Le parc a deux hectares de superficie, et nous sommes sur la lisière des bois. Du gazon partout au rez-de-chaussée^ des lambris verts sur la tête, des rossignols au premier étage, et pas de loyer!
EDMOND, se rapprochmt d'Ernest.
Pardon, monsieur... auriez-vous la prétention de me chasser d'une maison qui ne vous appartient pas?
ERNEST
Oh! non, monsieur, je respecte trop le public.
EDMOND
Prenez garde, monsieur; vous abusez un peu de la position où nous sommes. Il y a une femme près de nous, une femme qui nous fait l'honneur de nous recevoir chez elle, et, si votre raillerie s'élevait à l'insulte, l'un de nous pourrait oublier ce qu'il doit à cette femme, en se rappelant ce qu'il se doit à lui-môme dans sa dignité.
ERNEST, avec légèreté. • ■
Moi, m.onsieur, je ne songe ni à vous railler, ni à vous insulter; je cause avec moi-même : qui vous oblige à vous mêler à ma conversation? Causez avec votre livre. Moi, violer les lois de l'hospitalité châtelaine! Allons donc! Vous me connaissez de trop fraîche date pour me juger selon mes mérites. Autre erreur, monsieur; vous me croyez votre rival. Je déteste les coquettes et j'aime toutes les femmes; vous voyez que nous ne marchons pas sur le môme terrain d'amour.
EDMOND
Je suis toujours sur le terrain de l'iionneur, moi.
ERNEST
Prenez garde, uije coquette vous fera glisser.
EDMOND, menaçant de la main et se retenant.
Monsieur, la maison de madame de Yalmont vient de vous protéger contre cette main.
ERNEST, lirint un ca'.epin et écrivant.
Le soufflet est donné... voici mon reçu.
EDMOND, déchirant le papier.
Les coquettes! les coquettes! Ils n'ont que ce mot à la bouche ! Et les femmes ne veulent pas aimer ces hommeslà! Voyez le crime! Coquettes!
ERNEST
Monsieur, on ne s'insulte plus sous les armes ; nous avons croisé le fer.
EDMOND
Enfin, il a dit une chose juste!
Donc, mon arme est l'épée.
EDMOND
J'accepte.
ERNEST
Je suis l'insulté.
EDMOND
Soit... Votre heure?
ERNEST, tirant sa montre.
Celle qui sonne... Vous êtes à ma disposition; un soufflet est lourd, même par contumace.
EDMOND
Mais on ne peut pas se battre ici!
ERNEST, luonlruil la grille da bois à gauche.
On ouvre cette gi'ille et nous sommes dans le bois.
EDMOND
Sans témoins... Il y a une femme clans celte affaire; je ' veux me battre sans tmioins.
EDMOND
Mais, au fond d'un procès, il y a des juges, et je demande un témoin, un seul...
EDMOND
L'obscrvaleur M. d"Horbès, sans doute?
Non, il s'évanouirait en nous observant... J'ai un témoin sous la main, un paysan civilisé, un imbécile d'esprit, l'ambitieux Thomas... J'ai besoin de lui pour les épées; il y en a de toutes les longueurs dans la salle d'armes de feu le
mari, là, dans ce pavillon. (Montrant le pavlllon de gauche.) EDMOND.
Il a tout prévu ! (a part.) Je suis tombé dans un guet-apens. (Haut.) Et le secret, le secret? Nous jurons de le garder inviolable...
ERNEST, prenant la main d'Edmond.
Inviolable, c'est juré.
EDMOND
Et si le témoin parle?.,.
ERNEST, montrant sa bourse et la faisant sonner.
Voilà le cadenas de sa bouche; je connais mon paysan... Une minute, et je suis à vous, (pausse sortie.)
EDMOND
Au fond, il ne lui manque rien pour être aimé, rien que d'être aimable. Voilà où la mauvaise compagnie conduit les jeunes gens qui sont nés dans la bonne!
ERNEST, descendant la scène.
J'entends la voix de madame de Valmonl!...
EDMOND
Ne laissons rien soupçonner!
(Madame de Valmont parait. D'Herbes lui donne le bras.)