‹ Théâtre de salonChapitre 32 sur 158 · MADAME DE FONTAI.BE · texte numérisé non relu

MADAME DE FONTAI.BE

Quelle heure est-il. Délia?

DÉLIA, regardant la pendule.

Sir heures. — Six heures du matin ! Madame trouve déjà la journée longue; ordinairement, on ne demande l'heure qu'à six heures du soir.

MADAME DE FONTALBE.

Délia, ouvrez la persienne... je veux jouir du soleil levant; ses rayons doivent avoir une teinte charmante sur la cime des arbres de Ville-d'Avray.

DÉLIA, regardant à travers la persienne.

Impossible, madame... vous regarderez le soleillevant ce soir... Il y a toujours le voisin... Le voisin!... C'étaitbien la peine de quitter Paris pour trouver encore des voisins à. la campagne. Les voisins vous suivent partout, comme les portiers.

MADAME DE FONTALBE.

Je conviens qu'il est fort désagréable d'avoir ce jeune homme pour voisin... Chaque maison a ses inconvénients.

DÉLIA

Mais celui-là est le pire de tous. (Regardant à travers la persienne.)

Un jeune homme de trente ans... On ne voit jamais que les trois quarts du visage, mais le fragment est beau... Son costume est de la plus haute distinction, à six heures du matin ; cette toilette de bal est en avance de quinze heures sur la journée... 11 lit un livre avec attention... Pas un mouvement... comme hier... toujours immobile... Il ressemble à une statue de jardin habillée en monsieur... Madame, voulez-vous que je fasse du bruit pour secouer celte énigme?

MADAME DE FONTALBE.

Gaidez-vous-cn bien! il croirait que nous nous occupons de lui.

DÉLIA

Oui, épargnons-lui cette erreur... N'importe, c'est irritant au dernier point, un voisin comme celui-là, qui lit depuis six heures du matin jusqu'à la nuit, en costume de bal... qui ne reçoit personne, ne sort jamais, ne s'occupe pas de nous ! Il n'est pas permis à un voisin de se conduire ainsi. Nous devons porter plainte à l'autorité.

MADAME DE FOKTALliE.

Mais il me semble. Délia, que chacun est libre de faire chez soi ce qui lui plaît.

DÉLIA

Oui, madame, si ce qui lui plaît n'incommode pas les voisins. Il y a des lois pour cela. Nous avions aux Batignolles, chez ma première maîtresse, madame Bousignot, un voisin qui tirait des feux d'artifice ttus les soirs dans sa basse-cour; nous portâmes notre plainte au maire, M. Giraud, qui força notre voisin à ne s'amuser ainsi que la veille de la fête de l'empereur, conmie la ville de Paris, qui ne s'amuse qu'une fois Tan.

MADAME DE FONTALDE.

Vous êtes folle, Délia; ce voisin de ViUe-d'Avray n'a rien de commun avec le vôtre des Batignolies.

DÉLIA

Mais, madame, j'aimerais cent fois mieux que celui-ci tirât deux feux d'arlifice par jour, qu'il sonnât du cor, qu'il fît des gammes au piano, qu'il lût le Moniteur k haute voix ; au moins nous serions fixées sur le ''onipte de noire voisin; nous aurions le droit de nous plu\ Ire d'un fléau qui au-

rail un nom, et de lui envoyer des injures par notre fenêtre ou des huissiers par sa porte; tandis que nous sommes là, depuis trois semaines, occupées à détruire notre imagination devant un mystère qui nous empêche de rii-e le jour et de dormir la nuit, sans avoir le droit de jeter dans le jardin de ce mystère une bonne pierre ou une feuille de papier timbré.

MADAME DE FOMALBE, avec un faux sourire.

Vraiment, Délia, vous prenez la chose trop au sérieux. Je ne veux pas que ce voisinage vous rende tout à fait folle, et, pour vous conserver le peu de raison qui vous reste, j'irai passer quinze jours, en hôtel garni, à Saint-Cloud.

DÉLIA

Et, après ces quinze jours, madame...?

MADAME DE FONTALEE.

Nous rentrerons ici.

DÉLIA

Eh! mon Dieu! nous reverrons la môme chose, madame, j'en mettrais la main au feu. Si j'osais proposer un pari à madame de Fontalbe, je parierais ma dot de la caisse d'épargne que, le dernier jour de l'été, à cinq heures du soir, cet abominable beau jeune homme ouvrira ce même livre, là, devant nous. Cela prend la tournure de ne jamais changer, comme la colonne Vendôme, comme l'obélisque de Luxor. Si cette maison m'appartenait, je me donnerais le plaisir d'y mettre le feu, pour voir si mon incendie dérangerait ce voisin. Oh ! madame la comtesse, vous avez beau prendre un bel air d'insouciance, vous êtes femme avant d'être grande dame, et votre impatience est aussi forte que la mienne, quoiqu'elle sache mieux se farder.

MADAME DE FONTALBE.

Mais je ne farde rien, Délia; au contraire, j'avoue hau-

Icment ma curiosité en cette occasion. Ce voisinage ne m'irrite pas, moi; il m'intéresse. Jusqu'à ce jour, je n'avais vu que des jeunes gens étourdis, turbulents, oisifs, amoureux d'eux-mêmes, et je rencontre par hasard, sous ma fenêtre, une exception, un jeune homme modèle, un dandy qui s'habille au dernier goût du jour, seulement pour honorer sa dignité personnelle, et sans aucun but de parade et d'ostentation; un élégant campagnard qui s'instruit, étudie, médite, lorsque tant d'autres s'efTorcent d'oublier le peu qu'ils avaient appris. Pareille découverte est rare; elle est digne de tout mon intérêt. Je voudrais savoir le nom de ce voisin phénomène pour l'écrire sur mes tablettes comme un événement.

DÉLIA

Si c'est ainsi, la chose est plus sérieuse que je ne pensais.

MADAME DE rONTAI.BE, avee douceur.

Prenez bien garde à ce que vous pensez, Délia; ma bonté vous encourage trop... Je descends au jardin...

(Fausse sortie.) DÉLIA.

Madame est-elle contente de sa coiffure?

MADAME DE FONTALBE.

C'est toujours assez bon pour la campagne; ici, on ne s'habille que pour soi.

DÉLIA

Quand madame descend au jardin, toutes les feuètres des environs s'ouvrent, comme de grands yeux, pour la regarder.

MADAME DE FONTALBE.

Cela m'est indifférent. Depuis le premier jour de mon

veuvage, je suis morte au monde. J'ai acheté cette petite maison conune on achète une tombe de son vivant, et je me soucie fort peu du mépris ou de l'admiration du genre humain de Yille-d'Avray.

(Elle sort.)

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