MADAME DE FONTAI.BE
Elle ferait honneur à un neveu.
MAURICE
Ces détails ne vous paraissent pas trop ennuyeux, madame?
MADAME DE FOiSTALBE.
A la campagne, on ne s'amuse qu'avec des détails... Pardon, monsieur, j'ai oublié de vous inviter à vous asseoir.
MAURICE
Madame, je passe toutes mes journées sur un fauteuil; je me repose en restant debout.
MADAME DE FONTALBE.
Et votre oncle a-t-il épousé une veuve en troisièmes noces pour mettre sa théorie en action?"
MAURICE
Le temps lui a manqué, il est mort. Mais, avant de mourir, il m'a nommé son légataire universel, à la condition expresse que j'épouserais une veuve de vingt-quatre ans et au-dessous.
MADAME DE FONTALBE.
Et vous n'avez trouvé qu'une veuve à Paris?
MAURICE
Oui, madame, une seule, dans un bal, rue d'Anjou Saini- Honoré.
MADAME DE FONTALBE, avec un léger mouvement.
Vous oubliez le numéro.
MAURICE
Numéro 36... Une veuve qui méritait de l'être; car jamais un mari ne pouvait être digne d'elle. A ce bal, les femmes ne parlaient que de ses diamants ; les hommes ne parlaient que de sa beauté. Elle dansait à ravir; elle avait des sou-
rires angéliques, des grâces divines, des regards étoiles. Trente danseurs ont brûlé leurs mains aux dentelles de son corsage, dans les valses et les polkas de toute une nuit. Moi, je me suis perdu, comme un atome, au milieu de cette mêlée délirante; j'ai respiré les parfums de cette fleur dans l'air enivrant où la musique l'emportait comme une vision d'amour; j'ai exprimé tout le bonheur d'une vie dans la suavité d'un instant. Je n'ai vu qu'une femme au centre d'un tourbillon de gaze, d'étoffes, de diamants et de fleurs ; j'ai supprimé tout un monde d'adorateurs pour ne voir que l'idole, et le matin, quand le soleil du 13 avril a éteint les bougies du bal et que la vision a disparu, ma nuit a commencé; Paris est devenu un désert immense. J'étais seul avec mon amour.
MADAME DE FONTALBE, avec un sourire forcé.
Et vous avez oublié la clause du testament de votre oncle?
MAURICE
Mais, madame, pour épouser une veuve, il faut le consentement...
MADAME UE KOiNTALBE.
De la veuve...
MAURICE
Non, du mari défunt.
MADAME DE FONTALBE , éclatant de rire.
Ah! j'ignorais cela.
MAURICli).
Vous l'apprendrez quand vous serez veuve.
MADAME DE FONTALBE.
Hélas! je le suis.
EIBLIOTHECA J
MAURICE, jouant la surprise.
Ah! mon Dieu ! qu'ai-jc fait? Pardon, madame, excusezmoi...
MADAME DE lONTALBE.
Mais vous n'avez pas besoin d'excuses; vous n'avez pas médit des veuves; au contraire... Ainsi donc, si je voulais me remarier, je serais obligée de demander le consentement à mon mari?
MAURICE
Entendons-nous, madame; cette demande ne se formule pas en termes ordinaires; on ne fait pas à un mari mort trois sommations respectueuses, avec du papier timbré, par le ministère d'un huissier funèbre; mais une veuve sage se recueille en elle-môuic, et prie mentalement l'ombre toujours chère d'un mari de vouloir bien ne pas s'irriter, si une pauvre femme cherche à réparer de son mieux le préjudice qu'une mort trop précoce lui a fait subir. Ordinairement, l'ombre ne dit rien... elle consent. La veuve est satisfaite de sa pieuse démarche, et elle répare le préjudice légalement.
MADAME DE FOXTiLBE.
Ainsi, l'ombre de votre veuve du bal n'a pas consenti?
MAURICE
Tout juste, vous l'avez deviné.
MADAME DE FONTALBE.
C'est une ombre exceptionnelle.
MAURICE
Que voulez-vous! j'ai rencontré celle-là. Ma veuve de la rue d'Anjou, après avoir incendié tout un bal, a dit au monde, le lendemain, uri adieu éternel.
MADAME DE FOMALBE.
L'éternité d'un adieu n'est pas longue dans la vie des veuves.
MADRICE,
Oti! vous ne connaissez pas ma veuve. J'ai pris des informations : elle a vendu ses chevaux, sa voiture, son hôtel; elle a licencié ses domestiques, son coiffeur, ses fournisseurs, son avocat, son cuisinier, et elle a disparu sur un horizon de chemin de fer. L'ombre n'a pas consenti. Et moi, moi, madame, j'ai quitté Paris pour m'éloigner, non pas d'une foule, mais d'une idée; je me suis enseveli dans ce jardin comme dans une tombe de fleurs, ou un hospice des incurables; et, cherchant un genre de suicide honorable, je me suis lancé dans l'économie politique; je n'en reviendrai pas. ,
MADAME DE FONTALBE.
Un peu de patience encore... les ombres changent d'avis quelquefois.
MAURICE
C'est fini. Mon destin est fait. Je vais rentrer dans ma tamhe. Adieu, madame.
(Fausse sorlie.) MADAME DE FOMALBE.
Encore un mot, monsieur ; votre tombe vous attendra un instant... Vous m'avez fait une confidence si entreuiOlée de choses sérieuses et plaisantes, que je ne sais vraiment de quelle façon vous répondre. Dois-je rire ou vous plaindre?
MAURICE
A votre choix, madame.
MADAME DE FONTALBE,
J'aimerais mieux vous quitter en riant.
fi.
MAURICE
Ah! c'est votre avis?
MADAME DE FONTALBE.
Voyez; tout rit autour de nous : le soleil, les arbres, les fleurs, les pelouses, les collines; il est si doux de rire, quand on est triste, au moins de juin ; n'atlristons pas cette belle création qui nous environne et nous envoie tous les sourires de Dieu.
MAURICE
Très-bien, madame ! vous l'exigez , nous pouvons nous quitter avec des cris de joie.
MADAME DE FONTAl.BE.
Oh! je déteste le luxe dans la gaieté. J'aime mieux Zt' Comte Ory que les Rendez-vous bourgeois.
MAURICE
Eh bien, je crierai seul; j'aime le luxe, moi. Écoutez, madame... et allons au fait... Vous avez acheté cette maison de Ville-d'Avray le 18 avril dernier, dans l'étude de maître Ardisson.
MADAME DE FONTALBE.
C'est vrai... Comment savez-vous celaV
MAURICE, tirant son portefeuille.
Voici la copie de votre acte.
MADAME DE FONTALBE.
Ah ! mon Dieu !
MAURICE
.l'ai pris la première hypothèque sur votre maison... Ne vous effrayez pas... c'est une hypothèque d'amour...
MADAME DE FONTALBE, émue.
Monsieur, revenons au sérieux.
MAURICE
J'obéis et je suis très-sérieux... Voici un autre acte, passé devant le même notaire, qui me rend acquéreur de ma maison, la maison voisine, la maison de votre prochain. (Tombant à ses pied?.) Vous ôtcs, madauic de Fonfalbe, la divine reine du bal du 13 avril. Vous ne pouviez m'oublier, puisque vous n'avez jamais pensé à moi; j'étais l'atome de ce bal; le rayon néglige l'atome; mais, moi, moi, je vous ai donné mon âme, mon cœur, ma fortune, et je ne vous ai rien demandé en échange. Tout donnei" et ne rien recevoir, c'est ainsi qu'il faut vous aimer.
MADAME DE FOXTALBE.
Levez-vous, monsieur.
MAURICE
Avec un espoir?
MADAME DE FONTALBE.
Vous êtes déjà exigeant?
MAURICE
Un espoir, c'est si peu de chose; refuserez- vous une aumône ?
MADAME DE FONTArjBE.
On est avare de la monnaie du cœur.
MAURICE
Mais vous êtes si charitable, tout le village le dit!
MADAME DE FONTALBE,
Ah! monsieur! monsieur! vous m'avez bien trompée avec vos poses studieuses du jardin! Je vous croyais un homme grave!
MAURICE
Pardon de vous avoir trompée; j'étais un homme amou-
reux ; j'attends un de vos sourires comme e rayon de l'espoir.
MADAME DE FONTALBE. (Elle prend un livre dans sa bibliothèque.)
Voici un livre que je consulte toujoure dans les affaires graves... C'est un recueil de maximes religieuses et de paraboles.
MALIilCE.
Consultez tout, excepté l'ombre.
MADAME DE fOXTALBE, ouvrant le livre.
J'ouvre ce livre, et la premiè'ie ligne me décide... (Eiie ui.) Aimons notre prochain. {Maurice pousse ua cri de joie.) Silcnce ! point de luxe !