‹ Théâtre de salonChapitre 50 sur 158 · SCÈNE IV CASIMIR, FERDINAND · texte numérisé non relu

SCÈNE IV CASIMIR, FERDINAND

(ils se regardent quelque temps les bras croisés en comprimant de.; éclats de rire.) CASIMIR.

Que je t'embrasse, ami!... Vive toi!... ma parole!... Comme un vieux comédien tu sais jouer un rôle.

FERDINAND

Ouf 1... que la gravité me pèse !...

, CASIMIR

Enfant légt^r I

Comme tu te fais lourd...

FERDINAND , courant çà et là.

Laisse-moi voltiger.

Laisse-moi rire un peu. Profitons, le temps presse; Je crains de devenir un sage de la Grèce, En conservant ce ton quelques heures par jom-. Laisse-moi respirer.

CASIMIR

Et comment va l'amour?

FERDINAND

Mal! Si je n'obtiens rien avant demain, j'oublie Ma sagesse, et je fais quelque trait de folie... Dans les champs altérés que le Tage arrosa Je vais vivre en bandit^ en Salvator Rosa. Je brûle ce château ; puis, dans ma vie errante, Je dévore en six mois cent mille écus de rente ; J'arrête, au grand chemin, tout piéton indigent, L'arme au poing... et le force à prendre mon argent.

CASIMIR

Bien!... très-bien raisonné!...

FERDINAND

Mon bonheur m'importune!...

Je suis, depuis un mois, étouffé de fortune. Je puis faire rouler dans ce long corridor, Comme un bras du Pactole, un petit fleuve d'or ! Je puis, si j'en avais l'ardente fantaisite, Acheter, au comptant, tous les sérails d'Asie : Pour moi, cela n'est rien... Mon oncle, mon cousin, Un jour, pour mon malheur, s'est posé mon voisin. Et vient me révéler, dans un coin de Bayonne, Cette femme!... cet ange!... étoile qui rayonne. Fleur qui parfume tout, démon qu'on fuit en vain. Qui toujours me poursuit de son rire divin, Qui dore tous mes pas, ma nuit et ma veillée Avec un seul rayon de sa robe émaillée, Qui brûle mon regard de l'éclat de son teint, Et laisse à mon oreille un son que rien n'éteint... Oh! je l'épouserai!... Que m'importe mon âge ! L'amour n'est-il pas fils d'un jeune mariage ?

m THEATRE DE SALON.

Une épouse devient, pour l'époux de vingt ans, Maîtresse légitime; on peut l'aimer longtemps; On peut l'aimer toujours. Quand l'habilude est prise De bonne heure, il n'est pas de dégoût qui la brise. L'habitude fait tout. Soit dit sans vanité. J'ai de l'amour au cœur pour une éternité.

CASIMIR

0 Caton de vingt ans!,., oracle du Portique,

Bien plus grand à mes yeux qu'un philosophe antique!

Car les sages de Grèce, environnés d'appas,

Ces fous graves, mon cher, ne se mariaient pas!

Platon, le grand Platon, mourut célibataire!

Donne aux contemporains l'exemple salutaire

D'un jeune homme, d'un fou qui renonce, à vingt ans,

Aux plaisirs orageux des libertins du temps.

Et n'attend pas de voir sa jeunesse fanée

Pour couvrir de glaçons l'autel de l'hyménée.

Il est un préjugé qui fait beaucoup de tort

Au bon sens : on le croit ennuyeux à la mort;

On donne à la sagesse un tel air de trappisie

Que chacun s'en dégoûte, en la voyant si triste;

Mais on pourrait citer vingt sages d'Orient

Qui cultivaient entre eux la sagesse en riant.

Imitons-les; parlons de la plus grande chose

En voilant chaque mot d'une feuille de rose.

Notre sexe égoïste, un jour, sans examen.

Se vota galamment le code de l'hymen.

Un homme peut, selon la coutume française.

Prendre, à quatre-vingts ans, une épouse de seize;

C'est fort, mais on l'a vu. L'hymen est assorti

Si la femme a vingt ans de moins que son mari.

Il est bien convenu qu'en entrant dans le monde,

Nous pouvons tous jouer le rôle de Joconde,

Commencer et finir une intrigue par jour,

Et du Nord au Midi promener notre amour;

C'est encor notre droit. . Puis, quand l'âge nous laisse

Quelques tièdes hivers au seuil'de la vieillesse,

Nous savons nous donner d'excellentes raisons

Pour réformer nos mœurs... Alors nous épousons.

Telle est la loi gravée au bulletin des modes.

Les hommes se sont fait toujours des lois commodes.

Abrogeons-les!... Il est un remède à ces maux.

Si l'Amour et l'Hymen sont deux frères jumeaux,

Entre deux mariés égalisons les âges;

Formons-nous de bonne heure aux vieilles mœurs des sages.

Toi, donne un grand exemple après cette leçon.

Moi-même, je rougis d'être encore garçon.

iMais lu suivras bientôt mon exemple, j'espère, Si tu vas épouser ma sœur.

CASIMIR

Oui, mou beau-frère!...

Or, bâtons-nous!... prenons le mariage au vol, Et ramenons en France un amour espagnol.

FERDINAND

Bravo!... Pour ce projet, tu le vois, je n'oublie

Ni dépense, ni soins, ni bon sens, ni folie;

Cet amant espagnol, qui, privé de raison,

Pour gagner sa maîtresse, a brûlé sa maison,

Est mon patron, mon guide et mou heureux modèle.

(On entend du hruil dans le pavillon.)

.Mais chut!... n'avons pas l'air de nous occuper d'elle.

(M. lie Sainval cnlre et dépose sur une t.ib'.e un p.ttc et quelques pUts. Au même niomeut, Delphine soit du cabinet.)

\i\ THEATRE DE SALON.

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