OLEG
Fuyez, fuyez dans l'intérieur du pays, dans des villes fortes ! Nous avons mis le feu à nos Cabanes, nous sommes partis , tout un village, et nous fuyons, nous avançant dans les terres, vers l'armée du czar.
TIMOSKA.
Voici une nouvelle troupe de fugitifs.
IWANSKA et PETRUSCHKA, avec des paysans armés, arrivent sur la scène du côté opposé.
IWANSKA.
Vive le czar ! le grand prince Dimitri !
GLEB.
Comment ? qu'est-ce que cela ?
lUA.
OÙ voulez-vous aller?
TIMOSKA.
Qui êtes-vous ?
PETRUSCHKA.
Quiconque est fidèle à la maison de nos souverains viendra avec nous.
TIMOSKA.
Qu'est-ce donc que cela ? Voici tout un village qui fuit dans l'intérieur des terres, pour échapper aux Polonais, et vous voulez aller aux lieux d'où ceux-ci se sont enfuis ? Vous voulez passer à l'ennemi du pays?
PETRUSCHKA.
Qu'appelez-vous l'ennemi ? Ce n'est pas un ennemi qui vient, c'est un ami du peuple, le légitime héritier du royaume.
Le Posadnik (juge du village) s'avance, pour lire un manifeste de Démétrius. Hésitation des habitants du village entre les deux partis. Les paysannes sont gagnées les premières à Démétrius et décident les esprits en sa faveur.
Camp.de Démétrius. Il a été battu dans la première action, mais l'armée du czar Boris est victorieuse comme à contrecœur, et ne poursuit pas ses avantages. Démétrius, au désespoir, veut se tuer et en est empêché à grand*peine par Korela et Odowalsky. Insolence des Cosaques envers Démétrius lui-même.
Camp de l'armée du czar Boris. Lui-même est absent, et cela nuit à sa cause, parce qu'il est redouté, mais non aimé. L'armée est forte, mais peu sûre. Les chefs sont désunis, et, pour divers motifs, ils penchent, en partie, vers Démétrius. Un d'entre eux, Soltikow, se déclare pour lui par conviction. Sa défection a les suites les plus graves : une grande partie de l'armée passe à Démétrius.
Boris à Moscou. Il se montre encore comme souverain absolu, et a de ûdèles serviteurs autour de lui, mais déjà il est aigri par de mauvaises nouvelles. La crainte d'un soulèvement à Moscou l'empêche d'aller à l'armée. Il a honte aussi de combattre en personne, comme czar, contre l'imposteur. Scène entre lui et l'archevêque.
Des messagers apportent de toutes parts des nouvelles funestes, et le danger devient toujours plus pressant pour Boris. Il apprend la défection du peuple des campagnes et des villes
DËMËTRIUS. 533
des provinces , Tinactivité et la sédition de Tarmée , les mouvements qui éclatent dans Moscou , le progrès de la marche de Démétrius. Romanow, qu'il a gravement offensé, arrive à Moscou. C'est un nouveau sujet d'inquiétudes. Puis vient la nouvelle que les boyards s'enfuient dans le camp de Démétrius , et que toute l'armée passe de son côté.
BORIS ET AXINIA.
Le czar, comme père, se montre touchant, et, dans son entretien avec sa fille, son Ame s'ouvre.
Boris s'est fait prince souverain par des crimes, mais il a accepté et rempli tous les devoirs du souverain ; vis-à-vis du pays, il est ua prince estimable et un vrai père du peuple. C'est seulement en ce qui touche sa personne qu'il se montre^ à l'égard de certains individus, soupçonneux, vindicatif et cruel. Son esprit l'élève, aussi bien que son rang, au-dessus de tout ce qui l'entoure. La longue possession du pouvoir suprême , l'habitude de la domination et la forme despotique du gouvernement ont nourri son orgueil à un tel point qu'il lui est impossible de survivre à sa grandeur. Il voit clairement ce qui le menace ; mais il est encore czar , et nullement déchu , quand il se résout à mourir.
Il croit aux présages et, dans sa disposition actuelle, beaucoup de choses lui paraissent significatives, qu'il avait autrefois dédaignées. Une circonstance particulière, où il reconnaît la voix du destin, devient décisive pour lui.
Peu avant sa mort, son caractère change : il devient plus doux envers les messagers de malheur, et rougit des transports de
colère avec lesquels il a accueilli les premiers. Il se fait raconter les détails les plus funestes et récompense même le narrateur.
Dès qu'il apprend le malheur, à ses yeux décisif, il se retire sans autre explication, avec calme et résignation. Peu après, il reparaît en habit de moine et éloigne sa fille du spectacle de ses derniers moments. Elle doit chercher dans un cloître un asile contre les outrages; son fils Féodor, encore enfant, aura peut-être moins à craindre. Il prend le poison, et se retire dans une chambre solitaire , pour mourir en repos.
Confusion générale, à la nouvelle de la mort du czar. Les boyards forment un conseil d'empire et gouvernent au Kremlin. Romanow (qui ensuite fut czar et tige de la maison aujourd'hui régnante) s'avance à la tête d'une troupe armée, prête, sur la poitrine du czar, le serment de fidélité à son fils Féodor, et force les boyards de suivre son exemple. La vengeance et l'ambition sont loin de son âme; il ne suit que la justice. Il aime Axinia sans espérance, et il est, sans le savoir, payé de retour.
Romanow court à l'armée, pour la gagner au jeune czar. Soulèvement à Moscou , excité par les partisans de Démétrius. Le peuple arrache les boyards de leurs maisons , s'empare de Féodor et d' Axinia, les retient prisonniers, et envoie des députés à Démétrius. .
Démétrius à Tula, au comble de la prospérité. L'armée est à lui ; on lui apporte les clefs de beaucoup de villes. Moscou seul paraît encore résister. Il est doux et aimable , montre une noble émotion , à la nouvelle de la mort de Boris , pardonne un complot dirigé contre sa vie, qu'on vient de découvrir, dédaigne les
serviles témoignages de respect des Russes et veut en abolir l'usage. Les Polonais, oja contraire, dont il est entouré, sont rudes et traitent les Russes avec mépris. Démétrius désire une entrevue avec sa mère et envoie des messagers à Marina.
Parmi la foule des Russes qui, à Tula, se pressent autour de Démétrius , paraît un homme que Démétrius reconnaît surle-champ. Il se réjouit hautement de le revoir. Il éloigne tous les autres , et , dès qu'il est seul avec cet homme , il le remercie av^ effusion comme son sauveur et son bienfaiteur. Celui-ci laisse entendre que Démétrius en effet lui a une grande obligation , plus grande même qu'il ne croit et ne sait. Démétrius le presse de s'expliquer plus clairement, et le meurtrier du vrai Démétrius lui découvre alors comment les choses se sont passées réellement. Pour ce meurtre, il n'a pas été récompensé; c'était plutôt la mort qu'il avait à attendre, comme unique salaire, de Boris. Altéré de vengeance , il rencontra un enfant dont la ressemblance avec le czar Iwan le frappa. C'était une circonstance qu'il fallait mettre à profit. Il s'attacha à cet enfant, s'enfuit avec lui d'Uglitsch, le porta chez un ecclésiastique qu'il sut gagner à son plan, et lui remit le joyau qu'il avait pris lui-même à Démétrius égorgé. Par cet enfant, que depuis il n'a jamais perdu de vue, et dont il a toujours dirigé secrètement tous les pas, il est désormais vengé. Son instrument, le faux Démétrius, règne sur la Russie, à la place de Boris.
Pendant ce récit, un changement prodigieux s'opère dans Démétrius. Son silence est terrible. Au moment oii sa rage et son désespoir sont au comble , le meurtrier le pousse à bout , en exigeant, avec audace et insolence, son salaire. Démétrius le perce de son épée et le tue.
Monologue de Démétrius. Lutte intérieure, mais oii domine le sentiment de la nécessité qui lui commande de soutenir son rôle de czar.
Les députés de la ville de Moscou arrivent et se soumettent à Démétrius. 11 les reçoft d'un air sombre et avec des dispositions menaçantes. Parmi eux est le patriarche. Démétrius le dépose de sa dignité , et condamne peu après un Russe de haut rang qui avait douté de sa légitimité.
Marfa et Olga attendent Démétrius sous une tente magnifique. Marfa parle de Tentrevue prochaine avec plus de doute et de crainte que d'espérance , et tremble à l'approche de ce moment qui devait être pour elle le comble de la félicité. Olga l'encourage, sans avoir elle-même confiance. Pendant leur long voyage , elles avaient eu toutes deux le temps de se rappeler toutes les circonstances ; la première exaltation avait fait place à la réflexion. Le sombre silence et les regards intimidants des gardes qui entourent la tente augmentent encore leurs doutes.
Les trompettes sonnent. Marfa hésite, elle ne sait si elle doit aller au-devant de Démétrius. Le voilà devant elle, seul. Le peu d'espoir qu'elle gardait encore dans son cœur s*évanouit entièrement à son aspect. Je ne sais quel obstacle mystérieux se place entre eux : la nature ne parle pas , ils sont à jamais séparés. Au premier moment, ils avaient fait mine de s'approcher l'un de l'autre; Marfa, la première, fait un mouvement pour reculer. Démétrius le remarque et demeure un instant interdit Silence expressif....
Ton cœur ne te dit-il rienî Ne reconnais-tu pas ton sang en moi ? {Marfa garde le silence,) La voix de la nature est sacrée et libre; je ne veux ni la contraindre ni la feindre. Si ton cœur
1. Ce fragment do dialogue est en prose dans Schiller, tandis que les premières scènes sont en vers.
eût parlé à ma vue, le mien f aurait répondu ; tu aurais trouvé en moi un lils pieux , un fils aimant. Ce que la nécessité commande se serait fait avec inclination , amour , intimité. Mais si lu n'as pas pour moi les sentiments d'une mère, prends les pensées d'une souveraine, domine-toi en reine. Le destin te donne en moi un fils que tu n'espérais pas , accepte-moi comme un présent du ciel. Quand je ne serais pas, ce que je parais aujourd'hui, ton fils, je n'enlève rien à ce fils. Je n'ai rien enlevé qu'à ton ennemi. Je t'ai vengée, toi et ton sang; je t'ai tirée du sépulcre où tu étais ensevelie vivante, et je t'ai ramenée sur le trône.... Tu comprends que ton sort est lié au mien. Le salut comme la ruine te sont communs avec moi. Tout le monde a les yeux sur nous.
Je hais la jonglerie, et ce que je n'éprouve pas, je ne puis me décider à le montrer ; mais j'éprouve réellement pour toi du respect, et ce sentiment qui plie mes genoux devant toi est la sincère disposition de mon âme. (Jeu muet de Marfa, et indices qui révèlent son agitation intérieure. )
DéMÉTRIUS.
Décide-toi ! Ce que la nature te refuse , fais que ce soit un acte libre de ta volonté. Je n'exige de toi ni hypocrisie, ni mensonge ; je demande des sentiments vrais. Ne parais pas ma mère, sois-la.... Rejette le passé, saisis le présent, de tout ton cœur! Si je ne suis pas ton fils , je suis le czar; j'ai la puissance, j'ai le succès.... Celui qui gtt dans la tombe est poussière ; il n'a plus de cœur pour t' aimer, plus d'yeux pour te sourire.... Toiu-ne-toi vers le vivant.. . {Marfa fond en larmes. )
Oh! ces précieuses larmes, elles sont les bienvenues. Laisseles couler! Montre-toi ainsi au peuple! (Sur un signe de Démétrius , la tente s'ouvre , et les Russes rassemblés deviennent témoins de cette seine. )
Entrée de Démétrius à Moscou. Grande pompe, mais appareil guerrier. Ce sont des Polonais et des Cosaques qui ouvrent la marche. Quelque chose de sombre et de terrible se mêle à la
joie publique. La méfiance et le malheur planent sur toute cette solennité.
Romanow , qui est arrivé trop tard à l'armée , est revenu à Moscou , pour protéger Féodor et Axinia. Tout est vain , luimême est mis en prison. Axinia se réfugie auprès de la czarine Marfa, et, se jetant à ses pieds, elle implore sa protection contre les Polonais. Là , Démétrius la voit, et à sa vue il sent s'allumer dans son cœur une violente et irrésistible passion. Axinia a horreur de lui.
Démétrius comme czar. — Un redoutable élément de puissance, mais dont il n'est pas maître, le soutient: il est dirigé par rinfluence de passions étrangères. — La conscience qu'il a de la vérité engendre une méfiance générale; il n'a pas un ami, pas une ame fidèle. Les Polonais et les Cosaques lui nuisent dans l'opinion du peuple , par leur insolence. Les dispositions mêmes qui lui font honneur, ses manières populaires, sa simplicité, son dédain du cérémonial guindé, excitent du mécontentement. Parfois il viole par mégarde les coutumes du pays. Il persécute les moines, parce qu'il a beaucoup souffert sous leur joug. Il n'est pas non plus exempt de caprices despotiques, dans les moments où son orgueil est blessé. — Odowalsky sait se rendre toujours nécessaire, écarte les Russes d'auprès de lui et maintient sa propre influence prédominante.
Démétrius songe à manquer de foi à Marina. Il s'entretient à ce sujet avec l'archevêque Job, qui, pour éloigner les Polonais , va au-devant de ses désirs et lui donne une haute idée de la puissance* des czars.
Marina parait dans Moscou , -avec une suite nombreuse. Entrevue avec Démétrius. Accueil froid et hypocrite des deux
parts ; cependant elle sait mieux dissimuler. Elle presse la célébration du mariage. Onr fait des apprêts pour une fête brillante*
Sur Tordre de Marina , une coupe de poison est portée à Axinia. La mort est la bienvenue pour elle. Elle craignait d'être contrainte de suivre le czar à l'autel.
Violente douleur de Démétrius. Le cœur déchiré, il va à l'autel épouser Marina.
Après le mariage, Marina lui révèle qu'elle ne le tient point et ne l'a jamais tenu pour le vrai Démétrius. Elle l'abandonne froidement à lui-même , dans une situation terrible.
Cependant Schuiskoi, un des anciens généraux du czar Boris, met à profit le mécontentement croissant du peuple, et devient le chef d'une conspiration contre Démétrius.
Romanow, dans sa prison, est consolé par une apparition miraculeuse. L'ombre d'Axinia parait devant lui, lui ouvre la perspective d'un meilleur avenir , et lui commande de laisser paisiblement mûrir la destinée et de ne pas se souiîler de sang. Elle laisse entrevoir à Romanow qu'il est lui-même appelé au trône. Peu après , on l'engage à prendre part à la conspiration ; il s'y refuse.
Soltikow se fait d'amers reproches d*avoir trahi sa patrie pour Démétrius mais il ne veut pas devenir traître une seconde
SCHILLER. — TH. m 34
fois , et, par loyauté, il demeure fidèle, contre ses sentiments, au parti qu'il a embrassé. Maintenant que le mal est fait, il s'efforce du moins de l'atténuer et d'affaiblir le pouvoir des Polonais. Il paye cette tentative de la vie , mais il accepte la mort comme un châtiment mérité, et en mourant il confesse à Démétrius lui-même que c'est ainsi qu'il l'accepte.
Casimir , frère de Lodoïska , jeune Polonaise qui , dans la maison du woiwode de Sendomir, avait aimé Démétrius en secret et sans espoir , l'a suivi dans son expédition, à la prière de sa sœur, et l'a défendu vaillamment dans tous les combats. Au moment du plus grand danger., quand tous les.autres partisans de Démétrius ne pensent qu'à leur salut , Casimir seul lui reste fidèle et se sacrifie pour lui.
La conjuration éclate. Démétrius est auprès de la czarine Marfa , et les révoltés pénètrent dans l'appartement. La dignité et l'audace de Démétrius imposent quelques instants aux rebelles. Il réussit pres.que à les désarmer , en se montrant disposé à leur livrer les Polonais. Mais tout à coup Schuiskoi se précipite sur la scène avec une autre troupe furieuse. On exige de la czarine une déclaration formelle : il faut qu'elle afSnne, en baisant la croix , que Démétrius est son fils. Témoigner contre sa conscience d'une manière si solennelle lui est impossible. Elle se détourne en silence de Démétrius et veut s'éloigner. « Elle se tait! crie la foule tumultueuse, elle le reniel Meurs donc, imposteur 1 » — Et il gtt , percé de coups, aux pieds de Marfa.