‹ Théatre de sociétéChapitre 19 sur 113 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

PAULINE , ROSE

ROSE , accourant.

Mademoiselle ! mademoiselle !

PAULINE

Quoi donc ? ^

ROSE

Oh! je viens de fan-e une bonne tiou-

Taille î Ce chevalier de Minille, je sais dans quel endroit du chaieau il est cache.

PAULINE

Bon... ! et comment?

ROSE

Vous connaissez bien le grand cabinet de madame, qui est au bout de la galerie?

PAULINE

Eh bien?

ROSE

Eh bien! il est uichc^ là-dedans.

PAULINE

Vous croyez ?

ROSE

Je le gagerais... j'en avais dc^jà quelques soupçons, parce qu'on a ôté la clef de la galerie et du cabinet, et que pourtant madame y rôde sans cesse avec le chirurgien et le concierge.... Je viens de demander au frott£ur s'il y allait, comme à l'ordinaire • il m'a dit qu'il y a plus de huit jours qu'U n y était entré, parce que madame ne le voulait pas; ainsi vous voyez bien que voHà la cachette toute trouvée.

PAULINE

Cela est inconcevable... ! Quel peut être le but de toutes ces précautions ?

Oh ! c'est bien drôle ; moi je m'y perds.'

PAULINE-

Ma curiosité est portée au comble, je l'avoue....

ROSE

Et moi donc, j'en sèche.... A propos, mademoiselle , avez- vous donné la lettre à madame ?

PAULINE

MonDieu non! maman, croyant toujours que je voulais la questionner, n'a pas daigné m'entendre ; elle me rebute , me fuit , et tout cela pour aller s'enfermer avec ma sœur et ma cousine.

ROSE

Eh bien ! la lettre nous reste ; du moins elle est toujours dans voire poche?

PAULINE

Oui, la voilà.

ROSE

Il y en a quelquefois qu'on peut lire sans les décacheter.

PAULINE

Oh ! l'on a beau entr'ouvrir celle-là , on n'y peut rien voir.

ROSE

Ah ! ah ■' vous y avez donc regardé ?

PAULINE

Oui, par dislraclion.

ROSE

Pardi ! moi , je n'y manque pas , j'essaie ce tour-là sur toutes les lettres que je porte à la poste , cela amuse toujours chemin faisant; mais, par malheur, je ne lis pas trop bien l'écriture....

PAULINE

Je suis fort embarrassée, je ne sais pas ce que je ferai de cette lettre.

ROSE

Puisque madame n'en veut pas , elle est à nous.

PAULINE

Oui, mais à quel usage nous servirat-elle?

ROSE

Mais dame ! l'usage d'une lettre; vous la lirez, vous qui lisez couramment, et moi j'écouterai.

PAULINE

Je vous ai déjà dit que je ne veux ni ne dois la lire.

ROSE

Mais , mademoiselle , je n'entends rien à ces façons-là ; vous avez taché d'accrocher quelque chose à travers le papier ; sans le

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cachet , vous l'auriez déjà lue cinq ou six Ibis ; il n'y a pas plus de mal à rompre ce vilain petit morceau de cire....

PAULINE

Non , il vaut mieux la brûler.

ROSE

Oui, après que nous l'aurons lue ! allons, donnez -la moi, je ferai le coup^,

PAULINE

Au reste , je ne sais pas pourquoi je m'en suis chargée ; c'est à vous à qui elle a été remise, elle ne s'adresse point à moi; tout cela ne me regarde en aucune manière....

ROSE

Non plus que l'enfant qui vient de naître; c'est vrai, cettre lettre eat à moi, vous me l'aviez prise injustement.

PAULINE, la lui lendai.t.

Tenez, faites-en tout ce qu il vous plaira, je ne m'en mêle plus.

ROSE

Le cachet va sauter.

PAULINE

Ce sont vos affaires.

ROSE

Ça ne tient pas mal... ma foi, c'est fait, la v'Ià ouverte. . . Mais, mademoiselle, qu'avez-vous donc? vous êtes tout interdite !

PAULINE

Ah ! Rose , qu'avons-nous fait... !

ROSE

Allons, allons, il s'agit de lire à présent; il ne faut pas tant lanterner , on pourrait nous surprendre.

PAULINE

Le cœur me bat....

ROSE

Lisez toujours.... et tout haut, s'il vous plaît, j'en veux ma part.

PAULINE , prenant la lettre et lisant des yeux.

Elle est sans signature.

ROSE

Ah ! c'est impoli de ne pas dire son nom...; mais lisez donc, voyons ce qu'il

chante.

PAULINE

Je tremble. ( Elle lit tout haut. ) « Ma- )) demoiselle, puisque l'engagement qu'a- M vait pris votre famille est enfin rompu. .., )) il m'est donc permis d'aspirer encore à )) votre main....

ROSE

Bon ! c'est un épouseux... !

PAULINE, continuant.

>) J'avais d'abord pris la résolution d'à-

So LA CLUIEUSE,

)) vouer mes seniimens à mon père ; mais » je ne veux lui parler qu'avec votre aveu » et celui de madame la marquise de Val- » cour; car je vous connais assez , ma- )) demoiselle, pour être bien sûr que cette » lettre lui sera communiquée....

ROSE

Oh! il a compté sans son hôte.... mais c'est qu'il croyait que la lettre serait rendue à mademoiselle Sophie.

PAULINE

Mon Dieu! taisez-vous donc. £lle continue.) » Je vous supplie d'excuser la té- » mérité de ma démarche; le sentiment )) qui me la fait faire doit lui servir d'ex- )) cuse... sentiment si tendre et si profond, » qu'il n'a eu besoin , pour être aussi du- » rable que passionné , ni du retour qui » pouvait le satisfaire , ni même des char- » mes de l'espérance....

ROSE

C'est joli, cela... !

PAULIJNE coutinue.

» Des circonstances extraordinaires m'o- )i bUgent à ne paraître qu'avec précaution; )) mais dites un mot, mademoiselle, et )) je me découvrirai. Si vous daignez me » faire réponse, envoyez-la dans le creux

» du vieux chêne qui est au bout de l'aven nue : c'est là que- j'irai chercher, ce soir, )) l'arrêt qui doit fixer ma destinée, » ROSE.

Et c'est là tout?

PAULINE

Oui.... quelle étrange aventure... !

ROSE

Y comprenez-vous quelque chose...?

PAULIKE.

Oui, je commence à démêler toute cette intrigue, quoiqu'il y ait cependant encore plusieurs circonstances que je ne conçois pas.... D'abord j cet inconnu est sûrement ce chevalier deMirville qui est caché ici.r.

ROSE

Nous avions déjà deviné cela ; mais comment cet inconnu a-t-il pu voir mademoiselle Sophie, et puis rôder dans le village, et puis questionner Marie- Jeanne , s'il est enfermé dans le chiiieau ?

PAULINE

C'est qu'il n'y est pas prisonnier, et qu'il a la liberté d'en sonir....

ROSE

11 parle de son père dans la lettre.

PAULINE

Oh ! son père est le baron de Sénanges. . .

s? LA CURIEUSE,

Mais il devrait s'appeler Sénanges aussi.

PAULINE

Mirville est un nom de terre apparemment... J'imagine qu'on avait envie de lui faire épouser Constance,' il aura vu Sophie dans ce dernier voyage à Paris, et il la préfère à ma cousine.

ROSE

Ecoulez donc, il n'a pas tort; mademoiselle Sophie est si gentille! et puis cet air si sage , si sage , lui aura donné dans l'œil !

PAULINE

Il aura pris le parti d'écrire à ma sœur, afin de savoir ses intentions.

ROSE

Vous y éles, vous v'ià au fait.

PAULINE

Cependant... pourquoi se cacher... ?Sophie et ma cousine savent qu'il est ici.... mais peut-être que maman ne veut qu'ils se voient que lorsque les choses seront tout arrangées.

ROSE

Justement: pardi! mademoiselle, vous avez ben de l'esprit ... ! Je pense à une chose; ce pauvre monsieur qui aime mademoiselle Sophie de tout son coeur, va être bien sot

ce soir, quand il ne trouvera dans le creux de son arbre que des feuilles de chêne au lieu d'une réponse. Un bon tour, ce serait de lui écrire, vous.

Quelle folie... !

ROSE

Mais nous verrions quelle mine il a du moins...; il viendrait.... que diantre! mandez-lui seulement quelque baliverne... là... qui ne soit pas de grande conséquence..; il n'y a pas de mal à ça....

PAULINE

En effet, si c'est un bon parti , j'aimerais mieux qu'il épousât ma sœur que Constance... , qui d'ailleurs n'a sûrement nul penchant pour lui..; et puis il aime Sophie, il paraît honnête... Si maman connaissait ses seniimens , elle les approviverait , j'en

suis sûre....

ROSE

11 est peureux, lui... sans ce petit mot de réponse, il ne sonnera mot et s'en ira , et puis adieu la noce.

PAULINE

Il me vient une drôle d'idée : écris-lui, toi.

ROSE

Oh ! volontiers, mais c'est que je ne suis pas forte sur l'écriture, je ne sais faire que des O j je vous en avertis.

Cela est égal, je te tiendrai la main.

ROSE

J'y consens.... Si nous avions là de quoi....

PAULINE

Tiens, j'ai un crayon dans ma poche et du papier....

ROSE

Allons, allons, à l'ouvrage.... {Elle tire une chaise. ) Ceci nous servira de table.... donnez-moi le papier. ( Elle se met à genoux à terre devant la chaise^ Pauline lui prend la main. )

PAULINE

Ne tiens donc pas tes doigts si roides.

ROSE

Dame! c'est pour mieux faire....

PAULINE

Et laisse aller la main...; dépéclionsnous donc ; si quelqu'un venait.

ROSE

Oh! votre bonne a la migraine; ma-

dame et ces demoiselles sont occupées de leurs secrets....

Allons, commençons.... ( Elh la fait écrire. )

ROSE

Dites donc ce que j'écris... Ah ! c'est de travers....

PAULINE

Tu ne veux pas te laisser conduire.... là, bien comme cela.... voilà qui est fait. ROSE.

C'est fini ? {Elles se relèvent. ) Voyons si je pourrai lire... il n'y a que trois mots..! ( Elle lit. ) (( Vous.... vous.... »

PAULINE

Donne, je vais lire... {Elle lit.) « Vous pouvez paraître. »

ROSE

« Vous pouvez paraître ! » J'ai écrit cela?

PAULINE

Oui....

ROSE

Jamais le maître d'école ne m'en a tant fait faire.... A présent je vais porter cela dans le vieux chêne.

PAULINE

Oui , mais prends bien garde qu'on ne te voie.

Oh ! n'ayez pas peur.;..

PAULINE

Écoute doncj Rose...; quand ce jeune homme viendra, il aura une exphcation avec maman et ma sœur; il apprendra que ce n'est poinl Sophie qui kii a répondu ; il dira que c'est toi qu'il avait chargée de sa lettre... Songe bien que c'est toi qui as tout l'ait, et ne va pas alors rejeter tout cela sur moi.

ROSE

Oh ! je dirai que j'ai lu, que j'ai écrit... PAULINE.

Oui, mais l'on n'ignore pas que tu ne sais ni lire ni écrire....

ROSÉ

Je soutiendrai que je l'ai appris , que cela m'est venu tout d'un coup.

PAULINE

Rends-moi ce billet.

ROSE

Nenni, c'est pour le vieux chêne.

PAULINE

Rends-le-moi; je crains les suites de loui ceci.

ROSE

Non, mademoiselle, je n'en démordrai pas, je veux voir le monsieur.

Mais, Rose, quand je vous demande une chose....

ROSE

Oh ! vous avez beau prendre votre ^rand air. . . .

PAULINE

Je veux avoir ce billet, et je vous trouve bien impertinente.

ROSE

Doucement, mademoiselle.... vous faites des cachoteries à madame ; vous me mettez du complot , et puis vous me parlez comme pourrait faire mademoiselle Sophie.... U y a de la différence, voyez-vous. . .; les fredaines qu'on fait ensemble rendent camarades; je suis bien toujours Rose, mais, ma foi, vous n êtes plus pour moi mademoiselle Pauline ; dame ! je suis fâchée de vous le dire, mais pourquoi me rudoyez-vous?

PAULINE , à paît.

Ociel! peut-on se voir plus cruellement humiliée! je n'en puis plus^ j'éloufFe....

ROSE

Il ne faut pas bouder pour cela ; moi , tenez, je ne vous en veux plus; je suis prompte , mais tournez la main , voilà qui est fini. Je n'ai non plus de fiel qu'un enfant Allons, mademoiselle, ne faites

plus la moue.... vous aurez encore besoin de moi, il ne faut pas me dépiter.... Mais chut! j'entends du bruit, on vient, je me sauve ; adieu , mademoiselle ; sans rancune, au moins. ( Elle sort. )

PAULINE , seule.

Je demeure confondue...; la colère et la honte me suffoquent.. . . Je me suis abaissée; l'on m'outrage. .. . cela est juste — Elle dira tout à maman , elle me compromettra de la manière la plus cruelle, je dois m'y attendre.... Ah ! peut-on compter sur l'attachement et la fidélité de ceux dont on s'attire le mépris...? (Elle sort.)

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