SCENE V
PAULINE , ROSE
ROSE , accourant.
Mademoiselle ! mademoiselle !
PAULINE
Quoi donc ? ^
ROSE
Oh! je viens de fan-e une bonne tiou-
Taille î Ce chevalier de Minille, je sais dans quel endroit du chaieau il est cache.
PAULINE
Bon... ! et comment?
ROSE
Vous connaissez bien le grand cabinet de madame, qui est au bout de la galerie?
PAULINE
Eh bien?
ROSE
Eh bien! il est uichc^ là-dedans.
PAULINE
Vous croyez ?
ROSE
Je le gagerais... j'en avais dc^jà quelques soupçons, parce qu'on a ôté la clef de la galerie et du cabinet, et que pourtant madame y rôde sans cesse avec le chirurgien et le concierge.... Je viens de demander au frott£ur s'il y allait, comme à l'ordinaire • il m'a dit qu'il y a plus de huit jours qu'U n y était entré, parce que madame ne le voulait pas; ainsi vous voyez bien que voHà la cachette toute trouvée.
PAULINE
Cela est inconcevable... ! Quel peut être le but de toutes ces précautions ?
Oh ! c'est bien drôle ; moi je m'y perds.'
PAULINE-
Ma curiosité est portée au comble, je l'avoue....
ROSE
Et moi donc, j'en sèche.... A propos, mademoiselle , avez- vous donné la lettre à madame ?
PAULINE
MonDieu non! maman, croyant toujours que je voulais la questionner, n'a pas daigné m'entendre ; elle me rebute , me fuit , et tout cela pour aller s'enfermer avec ma sœur et ma cousine.
ROSE
Eh bien ! la lettre nous reste ; du moins elle est toujours dans voire poche?
PAULINE
Oui, la voilà.
ROSE
Il y en a quelquefois qu'on peut lire sans les décacheter.
PAULINE
Oh ! l'on a beau entr'ouvrir celle-là , on n'y peut rien voir.
ROSE
Ah ! ah ■' vous y avez donc regardé ?
PAULINE
Oui, par dislraclion.
ROSE
Pardi ! moi , je n'y manque pas , j'essaie ce tour-là sur toutes les lettres que je porte à la poste , cela amuse toujours chemin faisant; mais, par malheur, je ne lis pas trop bien l'écriture....
PAULINE
Je suis fort embarrassée, je ne sais pas ce que je ferai de cette lettre.
ROSE
Puisque madame n'en veut pas , elle est à nous.
PAULINE
Oui, mais à quel usage nous servirat-elle?
ROSE
Mais dame ! l'usage d'une lettre; vous la lirez, vous qui lisez couramment, et moi j'écouterai.
PAULINE
Je vous ai déjà dit que je ne veux ni ne dois la lire.
ROSE
Mais , mademoiselle , je n'entends rien à ces façons-là ; vous avez taché d'accrocher quelque chose à travers le papier ; sans le
78 LA fXTaEUSE,
cachet , vous l'auriez déjà lue cinq ou six Ibis ; il n'y a pas plus de mal à rompre ce vilain petit morceau de cire....
PAULINE
Non , il vaut mieux la brûler.
ROSE
Oui, après que nous l'aurons lue ! allons, donnez -la moi, je ferai le coup^,
PAULINE
Au reste , je ne sais pas pourquoi je m'en suis chargée ; c'est à vous à qui elle a été remise, elle ne s'adresse point à moi; tout cela ne me regarde en aucune manière....
ROSE
Non plus que l'enfant qui vient de naître; c'est vrai, cettre lettre eat à moi, vous me l'aviez prise injustement.
PAULINE, la lui lendai.t.
Tenez, faites-en tout ce qu il vous plaira, je ne m'en mêle plus.
ROSE
Le cachet va sauter.
PAULINE
Ce sont vos affaires.
ROSE
Ça ne tient pas mal... ma foi, c'est fait, la v'Ià ouverte. . . Mais, mademoiselle, qu'avez-vous donc? vous êtes tout interdite !
PAULINE
Ah ! Rose , qu'avons-nous fait... !
ROSE
Allons, allons, il s'agit de lire à présent; il ne faut pas tant lanterner , on pourrait nous surprendre.
PAULINE
Le cœur me bat....
ROSE
Lisez toujours.... et tout haut, s'il vous plaît, j'en veux ma part.
PAULINE , prenant la lettre et lisant des yeux.
Elle est sans signature.
ROSE
Ah ! c'est impoli de ne pas dire son nom...; mais lisez donc, voyons ce qu'il
chante.
PAULINE
Je tremble. ( Elle lit tout haut. ) « Ma- )) demoiselle, puisque l'engagement qu'a- M vait pris votre famille est enfin rompu. .., )) il m'est donc permis d'aspirer encore à )) votre main....
ROSE
Bon ! c'est un épouseux... !
PAULINE, continuant.
>) J'avais d'abord pris la résolution d'à-
So LA CLUIEUSE,
)) vouer mes seniimens à mon père ; mais » je ne veux lui parler qu'avec votre aveu » et celui de madame la marquise de Val- » cour; car je vous connais assez , ma- )) demoiselle, pour être bien sûr que cette » lettre lui sera communiquée....
ROSE
Oh! il a compté sans son hôte.... mais c'est qu'il croyait que la lettre serait rendue à mademoiselle Sophie.
PAULINE
Mon Dieu! taisez-vous donc. £lle continue.) » Je vous supplie d'excuser la té- » mérité de ma démarche; le sentiment )) qui me la fait faire doit lui servir d'ex- )) cuse... sentiment si tendre et si profond, » qu'il n'a eu besoin , pour être aussi du- » rable que passionné , ni du retour qui » pouvait le satisfaire , ni même des char- » mes de l'espérance....
ROSE
C'est joli, cela... !
PAULIJNE coutinue.
» Des circonstances extraordinaires m'o- )i bUgent à ne paraître qu'avec précaution; )) mais dites un mot, mademoiselle, et )) je me découvrirai. Si vous daignez me » faire réponse, envoyez-la dans le creux
» du vieux chêne qui est au bout de l'aven nue : c'est là que- j'irai chercher, ce soir, )) l'arrêt qui doit fixer ma destinée, » ROSE.
Et c'est là tout?
PAULINE
Oui.... quelle étrange aventure... !
ROSE
Y comprenez-vous quelque chose...?
PAULIKE.
Oui, je commence à démêler toute cette intrigue, quoiqu'il y ait cependant encore plusieurs circonstances que je ne conçois pas.... D'abord j cet inconnu est sûrement ce chevalier deMirville qui est caché ici.r.
ROSE
Nous avions déjà deviné cela ; mais comment cet inconnu a-t-il pu voir mademoiselle Sophie, et puis rôder dans le village, et puis questionner Marie- Jeanne , s'il est enfermé dans le chiiieau ?
PAULINE
C'est qu'il n'y est pas prisonnier, et qu'il a la liberté d'en sonir....
ROSE
11 parle de son père dans la lettre.
PAULINE
Oh ! son père est le baron de Sénanges. . .
s? LA CURIEUSE,
Mais il devrait s'appeler Sénanges aussi.
PAULINE
Mirville est un nom de terre apparemment... J'imagine qu'on avait envie de lui faire épouser Constance,' il aura vu Sophie dans ce dernier voyage à Paris, et il la préfère à ma cousine.
ROSE
Ecoulez donc, il n'a pas tort; mademoiselle Sophie est si gentille! et puis cet air si sage , si sage , lui aura donné dans l'œil !
PAULINE
Il aura pris le parti d'écrire à ma sœur, afin de savoir ses intentions.
ROSE
Vous y éles, vous v'ià au fait.
PAULINE
Cependant... pourquoi se cacher... ?Sophie et ma cousine savent qu'il est ici.... mais peut-être que maman ne veut qu'ils se voient que lorsque les choses seront tout arrangées.
ROSE
Justement: pardi! mademoiselle, vous avez ben de l'esprit ... ! Je pense à une chose; ce pauvre monsieur qui aime mademoiselle Sophie de tout son coeur, va être bien sot
ce soir, quand il ne trouvera dans le creux de son arbre que des feuilles de chêne au lieu d'une réponse. Un bon tour, ce serait de lui écrire, vous.
Quelle folie... !
ROSE
Mais nous verrions quelle mine il a du moins...; il viendrait.... que diantre! mandez-lui seulement quelque baliverne... là... qui ne soit pas de grande conséquence..; il n'y a pas de mal à ça....
PAULINE
En effet, si c'est un bon parti , j'aimerais mieux qu'il épousât ma sœur que Constance... , qui d'ailleurs n'a sûrement nul penchant pour lui..; et puis il aime Sophie, il paraît honnête... Si maman connaissait ses seniimens , elle les approviverait , j'en
suis sûre....
ROSE
11 est peureux, lui... sans ce petit mot de réponse, il ne sonnera mot et s'en ira , et puis adieu la noce.
PAULINE
Il me vient une drôle d'idée : écris-lui, toi.
ROSE
Oh ! volontiers, mais c'est que je ne suis pas forte sur l'écriture, je ne sais faire que des O j je vous en avertis.
Cela est égal, je te tiendrai la main.
ROSE
J'y consens.... Si nous avions là de quoi....
PAULINE
Tiens, j'ai un crayon dans ma poche et du papier....
ROSE
Allons, allons, à l'ouvrage.... {Elle tire une chaise. ) Ceci nous servira de table.... donnez-moi le papier. ( Elle se met à genoux à terre devant la chaise^ Pauline lui prend la main. )
PAULINE
Ne tiens donc pas tes doigts si roides.
ROSE
Dame! c'est pour mieux faire....
PAULINE
Et laisse aller la main...; dépéclionsnous donc ; si quelqu'un venait.
ROSE
Oh! votre bonne a la migraine; ma-
dame et ces demoiselles sont occupées de leurs secrets....
Allons, commençons.... ( Elh la fait écrire. )
ROSE
Dites donc ce que j'écris... Ah ! c'est de travers....
PAULINE
Tu ne veux pas te laisser conduire.... là, bien comme cela.... voilà qui est fait. ROSE.
C'est fini ? {Elles se relèvent. ) Voyons si je pourrai lire... il n'y a que trois mots..! ( Elle lit. ) (( Vous.... vous.... »
PAULINE
Donne, je vais lire... {Elle lit.) « Vous pouvez paraître. »
ROSE
« Vous pouvez paraître ! » J'ai écrit cela?
PAULINE
Oui....
ROSE
Jamais le maître d'école ne m'en a tant fait faire.... A présent je vais porter cela dans le vieux chêne.
PAULINE
Oui , mais prends bien garde qu'on ne te voie.
Oh ! n'ayez pas peur.;..
PAULINE
Écoute doncj Rose...; quand ce jeune homme viendra, il aura une exphcation avec maman et ma sœur; il apprendra que ce n'est poinl Sophie qui kii a répondu ; il dira que c'est toi qu'il avait chargée de sa lettre... Songe bien que c'est toi qui as tout l'ait, et ne va pas alors rejeter tout cela sur moi.
ROSE
Oh ! je dirai que j'ai lu, que j'ai écrit... PAULINE.
Oui, mais l'on n'ignore pas que tu ne sais ni lire ni écrire....
ROSÉ
Je soutiendrai que je l'ai appris , que cela m'est venu tout d'un coup.
PAULINE
Rends-moi ce billet.
ROSE
Nenni, c'est pour le vieux chêne.
PAULINE
Rends-le-moi; je crains les suites de loui ceci.
ROSE
Non, mademoiselle, je n'en démordrai pas, je veux voir le monsieur.
Mais, Rose, quand je vous demande une chose....
ROSE
Oh ! vous avez beau prendre votre ^rand air. . . .
PAULINE
Je veux avoir ce billet, et je vous trouve bien impertinente.
ROSE
Doucement, mademoiselle.... vous faites des cachoteries à madame ; vous me mettez du complot , et puis vous me parlez comme pourrait faire mademoiselle Sophie.... U y a de la différence, voyez-vous. . .; les fredaines qu'on fait ensemble rendent camarades; je suis bien toujours Rose, mais, ma foi, vous n êtes plus pour moi mademoiselle Pauline ; dame ! je suis fâchée de vous le dire, mais pourquoi me rudoyez-vous?
PAULINE , à paît.
Ociel! peut-on se voir plus cruellement humiliée! je n'en puis plus^ j'éloufFe....
ROSE
Il ne faut pas bouder pour cela ; moi , tenez, je ne vous en veux plus; je suis prompte , mais tournez la main , voilà qui est fini. Je n'ai non plus de fiel qu'un enfant Allons, mademoiselle, ne faites
plus la moue.... vous aurez encore besoin de moi, il ne faut pas me dépiter.... Mais chut! j'entends du bruit, on vient, je me sauve ; adieu , mademoiselle ; sans rancune, au moins. ( Elle sort. )
PAULINE , seule.
Je demeure confondue...; la colère et la honte me suffoquent.. . . Je me suis abaissée; l'on m'outrage. .. . cela est juste — Elle dira tout à maman , elle me compromettra de la manière la plus cruelle, je dois m'y attendre.... Ah ! peut-on compter sur l'attachement et la fidélité de ceux dont on s'attire le mépris...? (Elle sort.)