‹ Théatre de sociétéChapitre 51 sur 113 · CLARICE, ZÉLIE · texte numérisé non relu

CLARICE, ZÉLIE

Eh quoi! je fais fuir le marquis. .7.

Mais que vois-je! qu'avez-vous, ma chère

Zélie?

ZÉLIE

Ah madame !

CLARICE

Parlez-moi avec confiance , je vous en

conjure.

ZÉLIE

Non, je ne le puis.... Je dois renfermer au fond de mon cœur les peines qui l'affligent, on m'en a fait une loi.

CLARICE

Ce n'est pas avec moi que vous la devez suivre; vous m'avez demandé mon amitié , et cette réserve....

ZÉLIE

Hélas! madame, je suis bien malheureuse !

CLARICE

Vous ! esl-11 possible... î el comment...?

ZÉLIE

Mon sort est cbangé, et je ne pouvais qu'y perdre.

On vous a rendu la liberté, le plus précieux de tous les biens....

ZÉLIE

La liberté...! je sais qu'on la cbciit,

qu'on la vante; mais je n'en connais pas le

prix....

CLARICE

Que pouvez-vousregreitèi'?

ZÉLIE

Le bonheur inexprimable de voir à toute heure et sans contrainte le seul objet que j'aime; oui, madame, j ai perdu celle félicité si douce , et rien ne peut m'en dédommager.

CLARICE

Mais comment supportiez - vous son absence? Seule, sans distraction, la douleur el l'ennui devaient vous consumer.

ZÉLIE

Ah madame ! toute disiraction m'eût clé odieuse; je chérissais la solitude avec lui; et sans lui elle seule me convenait ;

COMÉDTE. 2i5

son souvenir , ses leltre> me préservaient du désespoir, el les lalens qu'il m'a donnés, en occupant mes loisirs , en me rappelant ses soins et ses bienfaits, m'arrachaient à l'ennui .

CLARICE

Mais dans votre solitude vous étiez li^orée; si belle et si jeune, se peut-il que le désir de paraître avec éclat dans le monde ne se soit jamais offert à votre esprit?

ZÉLIE

Hélas! qu'avais-je à souhaiter? et comment une curiosité si vaine aurait-elie pu...?

CLARICE

Vous ne concevez donc pas le plaisir d'être louée, admirée...?

ZÉLIE

Eh ! n'ai-je pas joui de ce bonheur si doux de plaire à ce qu'on aime. . . ?

CLARICE

Tout autre éloge vous est donc indifférent...?

ZÉLIE

Cette question m'étonne; existerait il , madame , une personne assez bizarre pour rovhercher ce qui ne la touche point ? vouloir plaire, n'est-ce pas aimer? el sans

2i6 ZÉLIE,

un cœur sensible à quoi pourrait servir ce frivole avantage?

CLARICE , à part.

Quelle ame sensible et pure ! et l'ingrai ne la connaît pas.... ( Haut. ) Ma chère enduit , que vous m'intéressez; mais puisque vous êtes aimée, comment n'êtes- vous pas heureuse?

ZÉLIE

Il n'est plus le même pour moi 5 triste , rêveur, disirait, ses discours, ses regards, en lui tout est changé; il a l'air inquiet, et je ne suis plus l'objet qui l'occupe uniquement .

CLARICE

Quoi! connaîtriez vous déjà les tourmens

de la jalousie?

ZÉLIE

De la jalousie ? je ne sais ce que c'est.

CLARICE

Comment ! ce mot vous serait inconnu ?

ZÉLIE

Pardonnez moi; souvent dans nos lectures j'ai vu des rivaux de gloire et d'ambition animés p:ir la jalousie; mais je ne lui connais pas d'autre signification.

COMEDIE a. 7

CLArilCE.

CoUo igiioiance me surprend; vous ave2 beaucoup lu, comment se peul-il... ?

ZÉLIE

J'ai très -peu lu de livres : pourm'épargner da travail et de l'ennui, il s'imposail la pfine de me faire des extraits sur l'histoire et la morale, et presque toute ma bil)]iollièque est écrite de sa main.

CLARICE , i part.

Quelle précaution...! [Haut.) Croyezvous , ma chère Zélie, qu'il y ait beaucoup d'exemples de l'éducation que vous ave*

reçue .'*

ZÉLIE

Ah madame ! je sens que ma reconnaissance doit être sans bornes; il ne m'était rien , il a fait pour moi tout ce que le père le plus tendre....

CLAHICE.

Quoi ! vous imaginez qu'im père vous aurait du ces soins qu'il a pris de vous...? ZÉLIE.

Il me l'a dit lui-même ; mais un père eût rempli , et lui....

CLAP.ICE

Samville vous a dit que le devoir d'un père était de se onsacrer ainsi à Téduca-

2r8 ZÉLIE,

lion de ses enfans , d'y rapporter tous ses

soins, loules ses pensées, de s'en occuper

uniquement?

ZÉLIE

Oui, madame, il me l'a répété mille fois.

CLARICE

Eh bien! voilà la seule chose sur laquelle il vous ait trompée ; le père le plus tendçje confie à des mains étrangères l'éducation de ses enfans ; il se contente d'y présider, et des gens indifFérens et pa^^és leur donnent ces talens que vous devez à la tendresse de votre généreux ami.

Il a donc plus fait pour moi que si j'étais sa fille....! ô Dieu! quel sentiment pourra donc jamais m'acquitter ! Ah madame...!

CLARICE

Jugez de sa tendresse , et voyez s'il vous est permis de vous plaindre !

ZÉLIE

O mon cher pro lecteur, pourquoi m'avez-vous caché ce nouveau sujet de reconnaissance? il surpasse encore, s'il est possible, tous les autres. Ah! que n'êtesvous là ! que ne puis-je , à vos pieds , vous dire...

CLARICE

On vient; modéi-ez des transports si naturels et si loucbans Vous êtes aimée,

ma chère Zélie, vous êtes aimée... à l'excès. Ah! du moins, connaissez toute l'étendue de votre bonheiir.

ZÉLIE

Madame, laissez-moi l'aller cherclier.

CLARICE

Non, restez avec moi; sans doute il va revenir... Mais je vois le chevalier.

ZELIE , à part.

O ciel que je crains sa présence !

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