CLARICE, ZÉLIE
Eh quoi! je fais fuir le marquis. .7.
Mais que vois-je! qu'avez-vous, ma chère
Zélie?
ZÉLIE
Ah madame !
CLARICE
Parlez-moi avec confiance , je vous en
conjure.
ZÉLIE
Non, je ne le puis.... Je dois renfermer au fond de mon cœur les peines qui l'affligent, on m'en a fait une loi.
CLARICE
Ce n'est pas avec moi que vous la devez suivre; vous m'avez demandé mon amitié , et cette réserve....
ZÉLIE
Hélas! madame, je suis bien malheureuse !
CLARICE
Vous ! esl-11 possible... î el comment...?
ZÉLIE
Mon sort est cbangé, et je ne pouvais qu'y perdre.
On vous a rendu la liberté, le plus précieux de tous les biens....
ZÉLIE
La liberté...! je sais qu'on la cbciit,
qu'on la vante; mais je n'en connais pas le
prix....
CLARICE
Que pouvez-vousregreitèi'?
ZÉLIE
Le bonheur inexprimable de voir à toute heure et sans contrainte le seul objet que j'aime; oui, madame, j ai perdu celle félicité si douce , et rien ne peut m'en dédommager.
CLARICE
Mais comment supportiez - vous son absence? Seule, sans distraction, la douleur el l'ennui devaient vous consumer.
ZÉLIE
Ah madame ! toute disiraction m'eût clé odieuse; je chérissais la solitude avec lui; et sans lui elle seule me convenait ;
COMÉDTE. 2i5
son souvenir , ses leltre> me préservaient du désespoir, el les lalens qu'il m'a donnés, en occupant mes loisirs , en me rappelant ses soins et ses bienfaits, m'arrachaient à l'ennui .
CLARICE
Mais dans votre solitude vous étiez li^orée; si belle et si jeune, se peut-il que le désir de paraître avec éclat dans le monde ne se soit jamais offert à votre esprit?
ZÉLIE
Hélas! qu'avais-je à souhaiter? et comment une curiosité si vaine aurait-elie pu...?
CLARICE
Vous ne concevez donc pas le plaisir d'être louée, admirée...?
ZÉLIE
Eh ! n'ai-je pas joui de ce bonheur si doux de plaire à ce qu'on aime. . . ?
CLARICE
Tout autre éloge vous est donc indifférent...?
ZÉLIE
Cette question m'étonne; existerait il , madame , une personne assez bizarre pour rovhercher ce qui ne la touche point ? vouloir plaire, n'est-ce pas aimer? el sans
2i6 ZÉLIE,
un cœur sensible à quoi pourrait servir ce frivole avantage?
CLARICE , à part.
Quelle ame sensible et pure ! et l'ingrai ne la connaît pas.... ( Haut. ) Ma chère enduit , que vous m'intéressez; mais puisque vous êtes aimée, comment n'êtes- vous pas heureuse?
ZÉLIE
Il n'est plus le même pour moi 5 triste , rêveur, disirait, ses discours, ses regards, en lui tout est changé; il a l'air inquiet, et je ne suis plus l'objet qui l'occupe uniquement .
CLARICE
Quoi! connaîtriez vous déjà les tourmens
de la jalousie?
ZÉLIE
De la jalousie ? je ne sais ce que c'est.
CLARICE
Comment ! ce mot vous serait inconnu ?
ZÉLIE
Pardonnez moi; souvent dans nos lectures j'ai vu des rivaux de gloire et d'ambition animés p:ir la jalousie; mais je ne lui connais pas d'autre signification.
COMEDIE a. 7
CLArilCE.
CoUo igiioiance me surprend; vous ave2 beaucoup lu, comment se peul-il... ?
ZÉLIE
J'ai très -peu lu de livres : pourm'épargner da travail et de l'ennui, il s'imposail la pfine de me faire des extraits sur l'histoire et la morale, et presque toute ma bil)]iollièque est écrite de sa main.
CLARICE , i part.
Quelle précaution...! [Haut.) Croyezvous , ma chère Zélie, qu'il y ait beaucoup d'exemples de l'éducation que vous ave*
reçue .'*
ZÉLIE
Ah madame ! je sens que ma reconnaissance doit être sans bornes; il ne m'était rien , il a fait pour moi tout ce que le père le plus tendre....
CLAHICE.
Quoi ! vous imaginez qu'im père vous aurait du ces soins qu'il a pris de vous...? ZÉLIE.
Il me l'a dit lui-même ; mais un père eût rempli , et lui....
CLAP.ICE
Samville vous a dit que le devoir d'un père était de se onsacrer ainsi à Téduca-
2r8 ZÉLIE,
lion de ses enfans , d'y rapporter tous ses
soins, loules ses pensées, de s'en occuper
uniquement?
ZÉLIE
Oui, madame, il me l'a répété mille fois.
CLARICE
Eh bien! voilà la seule chose sur laquelle il vous ait trompée ; le père le plus tendçje confie à des mains étrangères l'éducation de ses enfans ; il se contente d'y présider, et des gens indifFérens et pa^^és leur donnent ces talens que vous devez à la tendresse de votre généreux ami.
Il a donc plus fait pour moi que si j'étais sa fille....! ô Dieu! quel sentiment pourra donc jamais m'acquitter ! Ah madame...!
CLARICE
Jugez de sa tendresse , et voyez s'il vous est permis de vous plaindre !
ZÉLIE
O mon cher pro lecteur, pourquoi m'avez-vous caché ce nouveau sujet de reconnaissance? il surpasse encore, s'il est possible, tous les autres. Ah! que n'êtesvous là ! que ne puis-je , à vos pieds , vous dire...
CLARICE
On vient; modéi-ez des transports si naturels et si loucbans Vous êtes aimée,
ma chère Zélie, vous êtes aimée... à l'excès. Ah! du moins, connaissez toute l'étendue de votre bonheiir.
ZÉLIE
Madame, laissez-moi l'aller cherclier.
CLARICE
Non, restez avec moi; sans doute il va revenir... Mais je vois le chevalier.
ZELIE , à part.
O ciel que je crains sa présence !
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