SCÈNE VI
ZELIE. Un homme vêtu d'un viel habit de soldat , un paysan le suit. Le soldat s'avance du «ôlé de Zélie et la retient.
LE SOLDAT
De grâce , mademoiselle , daignez vous arrêter, et me dire où je pourrais trouver
ZÉLIE
C'est moi... r
LE SOLDAT
Ah ! je l'avais deviné. ( A part^ en considérant Zélie. ) Quels traits... ! quel souvenir ils me rappellent... ! et quel moment pour moi...! (^ Haut. ) QaoW vous êtes Zélie ?
ZÉLIE
Oui; que me voulez-vous?
LE SOLDAT, au paysan.
Restez à celte porte; et si quelqu'un vient, vous m'avertirez, je sortirai par l'autre.
COMÉDIE. 3ft>
ZÉLIE
Qu'avez-voiis à me dire, et que signifient ces précaulions... ?
LE SOLDAT
Ah! laissez-moi respirer un moment, ( // s'appuie contre une chaise , et dit d part : ) Que mon trouble est exlrême ! cachons-le, s'il est possible.
ZI-LÎE.
Vous m'effrayez... ! Parlca^donc.
LE SOLDAT
Rassurez-vous. Ah! ce n'est pas de la frayeur que je devrais vous inspirer...! ( A part. ) Je suis prêt à me trahir.
ZÉLIE , k part.
Sa figure m'intéresse...; son habit, son extérieur, tout annonce la pauvreté.... Ah! s'il est malheureux, il faut le secourir.... ( Haut. ) Qui vous fait m'aborder avec tant de mystère? quel est cet homme qui vous suivait, et que vous avez écarté... ^ LE SOLDAT.
Je voulais vous parler en secret. Cet homme qui m'a conduit vers vous est un honnête fermier connu dans la maison ; sans lui je ne pouvais y pénétrer.... 11 a dit que je désirais obtenir une grâce de
25o ZÉLIE ,
Sain ville, et qu'il vous cherchait pour vous engager....
ZÉLIE
Ah! si vous êtes malheureux, ce titre vous suffit auprès de M. de Sainvillé; sa hienfaisance et 5a bonté....
LE SOLDAT
Oui, je suis malheureux...; pauvre, proscrit, persécuté, oublié sans doute de l'univers entier..., et des objets les plus cliers.... Je suis , hélas ! le plus infortuné de tous les
hommes.
ZÉLIE
Que vous m'attendrissez... ! Ah ! venez, venez, je vais vous conduire....
LE SOLDAT
Non, je ne puis confier mes peines qu'à vous seule.
ZÉLIE
Eh bien! parlez, que puis-je faire...?
(^par^.) N'oserait-il me demander? Ah!
je dois le prévenir. ( Elle tire de sa poche une bourse , et détache son collier de diamans et ses boucles. ) Voilà tout ce que je possède , je n'en saurais faire un plus digne usage.... Vous pleurez... !
LE SOLDAT
Laissez, laissez couler des larmes si
douces.... Voire cœur est donc sensible...? Ah î mon sort est déjà moins à plaindre. Gardez vos dons; je ne vous demande que de la compassion , de l'mtérét.
ZÉLIE
Quoi ! vous me refusez ? Ali ! de grâce. . . .
LE SOLDAT
Non, je ne puis accepter vos bienfaits : quand vous me connaîtrez, vous saurez qu'ils me sont inutiles.
ZÉLIE
Mais qui donc éles-vous? quel est votre notii, votre état, voire pays?
LE SOLDAT
Mon nom est un secret d'où dépend la sûreté de ma vie.... Mou pays est le vôlre, mon état a changé ; jadis j'ai servi ma patrie en lui consacrant mes veilles; depuis , j'ai pour elle versé mon sang dans des pays éloignés ; et, récompensé par la gloire, elle a pu quelquefois me dédommager des injustices de la fortune.
ZÉLIE
Chaque mot qu'il me dit pénètre jusqu'au fond de mon âme. .. . Eh quoi ! si vertueux, vous avez pu connaître le malheur... Ah! l'obscurité, la pauvreté devaientelles être votre partage ! vous avez servi
aSa ZÉLIE,
voire [Xilrle, vous avez ccmballu pour
elle, et vous languissez dans l'oubli....
LE SOLDAT
Souvent la vertu ne fait que des ingrats....
ZÉLIE
J'aurais cru que le bonlieur<ii'était fait que pour elle...; mais aclievez de m'inslruiru.
LE SOLDAT
Je ne le puis dans cet instant, et je ne puis vous révéler mon sort que sous la condition d'nn secret inviolable; il faut même qu'on ignore tout ce que je viens de vous dire, je vous le demande, je l'exige de vous : je reviendrai ce soir dans ce lieu même, et je vous apprendrai qui je suis, et ce que vous pouvez faire pour moi. Je vous enverrai mon guide dans deux heures, et vous lui fixerez le moment où je pourrai vous voir sans témoin. Adieu ; songez qu\m secret confié est un dépôt respectable: en trahissant le mien, vous mettriez le comble à toutes mes infortunes.
ZÉLIE
Moi , les aggraver ' ah ciel ! ne le craignez pas : allez et soyez sûr d'une
discrétion égale à l'intérêt, au respeci que vous m'inspirez.
LE SOLDAT
J'y cotnpic.... adieu, je vous reverrai ce soir. ( A part en s'en allant. ) Quelle douce espérance je remporte... ! ( Il sort.)