‹ Théatre de sociétéChapitre 64 sur 113 · ZÉLIE, LE MARQUIS, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

ZÉLIE, LE MARQUIS, LE MARQUIS

AvA>T de vous entendre, ma chère Zélie,

je vous demande en grâce de m'écouter

sans m'interrompre ; c'est une complaisance

ijue j'exige.

ZÉLIE

Vous m' étonnez... : l'altération de votre voix, la sévérité de vos regards me troublent et m'effraient; vous refusez de m'écoiUer , et moi je crains de vouâ entendre; je ne sais pourquoi...., mais je tremble ; hélas! je venais vous ouvrir mon cœur ; et pour la première fois , mon ami n'est pas impatient d'y lire... ! il n'est que trop vrai, je ne xo\x& connais plus.... Dieu! si ce que je dois vous découvrir allait vous déplaire...! O ciel! se pourrait-il que nos sentimens ne fassent pas semblables. . . ? Ce doute affreux déchire mon âme; il me fait

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éprouver une peine dont jamais je n'eus d'idée...!

LE MARQUIS

Je VOUS entends.... Je sais ce que vous

avez à me dire....

ZÉLIE

Ah ! si vous le savez, mon arrêt est écrit dans vos yeux, je n'y vois qu'une cruelle

austérité. Ciel! devais - je m'attendre

Ah! Sainville, que vous avez trompé mon cœur... !

LE MARQULS.

Rassurez-vous..., Zélie, celte crainte est un outrage...; vous allez me connaître....

ZÉLIE

Hélas! pardonnez-moi.... Je ne sais que penser...; mais le ton dont vous me parlez, m'interdit et me glace....

LE MARQUIS

Encore une fois , daignez m'enlendre sans m'interrompre , ma chère Zélie ; puisje enfin y compter?

ZÉLIE

Quelle dure loi vous m'imposez ! n'importe, je m.'y soumets; parlez, je vous promets de me taire. (Ils s'asseyent tous deux. )

a56 ZÉLIE.

LE MARQUIS

Souvenez-vous de celle promesse , et gardez-la, je vous en conjure. Je vous ai tenu lieu de père, dans l'âge où voire sensibililé ne pouvait encore me récompenser de mes soins : vous étiez déjà pour moi un objet intéressant et cher : depuis , je vous ai consacré ma vie , vous le savez ,* et si je vous le répèle , c'est moins pour vous rappeler mes droits que jX)ur vous faire comprendre la situation où je me trouve , je vous ai donné des talens , j'ai cultivé voire esprit , et développé les vertus dont vous aviez le germe heureux ; mais , à beaucoup d'égards , je vous ai élevée dans une ignorance , dont à votre âge vous êtes peut-être le seul exemple ; mes motifs étaient purs, il faut vous en rendre raison : il existe des passions , il en est une surtout dont je vous ai soigneusement caché jusqu'au nom. J'ai craint que, dans une solitude aussi profonde que celle [où vous avez vécu , la vivacité de votre imagination ne pût par la suite produire dans votre cœur des illusions dangereuses : en vous peignant l'amour, ses attraits, sa violence, j'ai craint de vous exposer à prendre vousmême l'amitié douce et iranqulUe i)Our

celte impression si profonde et si clitTerente Vous ne voyiez alors, vous ne connaissiez que moij dans ce cas, je devenais nécessairement FoLjet de votre erreur : ainsi, en vous abusant, et en supposant que l'amour eût égaré mon ame , je ne pouvais qu'y gagner; mais trop délicat, trop généreux, enfin trop sensible pour vouloir vous séduire, je me suis oublié moi-même... Les t€mps sont changés, un homme audacieux et léger vous a fait connaître et partager son amour ; je suis instruit des derniers détails que vous croyez peut - être que j'ignore , et dont , sans doute , vous êtes disposée à me faire part. Je puis donc enfla parler, et je le puis, sans blesser aucun des devoirs que je m'étais imposés.... Depuis quatre ans, je nourris en secret pour vous la passion la plus tendre et la plus violenîe: vous auriez fait mon bonheur en y répondant , mais je ne m'en suis jamais flatté ; et songez que je ne la déclare qu'au moment où je la sacrifie.... Votre cœur s'est expliqué pour un autre ; c'en est fait , je ne prétends plus à vousj je vous aurais même épargné l'embarras de cet aveu , s'il n'était nécessaire pour justifier ma conduite : le chevalier de Villers n'est pas

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oigne de Vous, vous devez m'en croire, et je n'imagine pas que vous doutiez de ma sincérité...; je n'approuve pas votre choix, cependant je vous rends voire maîtresse ,' disposez vous-même de votre sort.... Vous êtes ma fille, ma fortune devient la vôtre; et le seul droit que je me réserve , est celui tien disposer pour vous, en vous unissant à l'objet que vous préférez : maintenant , après l'aveu que je viens de vous faire , vous devez comprendre qu'il me faut encore renoncer au bonheur de vous voir et de vivre avec vous. Ce sacrifice est affreux , je vous l'annonce avec peine , je sens ce qu'il doit vous coûter ; mais mon repos , votre gloire et la mienne nous en font une indispensable loi. A présent , ma chère Zélie , vous pouvez me répondre , je suis prêt à vous écouter.

ZÉLIE

Qu'ai- je entendu ! L'excès de ma surprise a pu seul , en glaçant mes sens , m'empêcher mille fois de vous interrompre. Quoi ! ce n'est donc point assez de m'accuser , de ne connaître ni mes sentimens ni mon cœur! vous m'osez outrager.... ! Vous... , Sainvaille... ! tout , jusqu'à votre générosité, m'irrite et m'avilit .0 . Ces bien-

faks dont vous me parlez , je les puis accepter avec transport de l'objet que j'aime imiquemeni; mais vous préférer un étranger, un inconnu, devenir, par un clioix indigne , la cause du malheur de votre vie , et vous dépouiller, recevoir vos dons en vous perçant le cœur : voilà donc ce que vous attendiez de moi....! Cruel, à quel point vous m'offensez....! Affectez moins de grandeur et de modération , et soyez moins injuste et moins ingrat

LE MARQUIS

Que me dites- vous? Ah Zélie ! quel espoir vient enivrer mon cœur....! Ah î daignez vous expliquer mieux, daignez....

ZÉLIE

Non , vous m'avez trop outragée... j la colère, le désespoir, ont rempli mon âme... Vous m'avez méprisée , méconnue ; vous m'avez fait rougir de vos bienfaits , de vos offres injurieuses.... Me supposer à la fois de la barbarie , de la bassesse , la plus noire ingratitude....! Qu'ai -je donc fait pour mériter un traitement si cruel?

LE MARQUIS

Voyez mon repentir....; songez à mon aiuour.... Zélie , encore un mot, achevez d'éclaircir mon sort.

?iro ZÉLIE ,

Ingrat.... ! Quoi ! même en cet instant vous ne le savez pas ?

LE -MARQUIS j se jetant à ses pieils.

Ah Zélie ! ah ! comment expier mon ta lai aveuglement ? Hélas ! dans ce moment si doux , mes regrets , mes remords égalent mon bonheur.... Achevez d'y mettre le comble , diles-moi que vous me pardonnez.

ZÉLIE

Ah! l'excès de ma félicité me fait oublier et vos injustices et mes peines....

LE MARQUIS

Quoi ! Zélie , vous m'aimez , vous partagez mon amour...! Que j'entende, pour la première fois , ce mot si cher sortir de votre bouche ! hélas ! il fut si long temps renfermé dans mon âme!

ZÉLIE

Oui , je vous aime : oui , mon amour est égal au vôtre : depuis que je me connais ; vous remplissez , vous occupez mon cœur uniquement ; ce sentiment fait le bonheur, le charme de ma vie; je m'y livrais sans le connaître, lui seul m.e faisait chérir ma solitude et mon sort. Si quelque revers imprévu m'arrachait d'auprès de vous , je

COMÉDIE. n&x

ne pourrais survivre à ce malheur affreux , heureusement impossible. Rien ne pourra ' jamais nous séparer , j'en suis bien sûre à présent , je vous suivrai partout ; mais répétez-le-moi sans cesse , je ne puis me lasser de vous l'entendre dire.

Oui , Zélie , ma chère Zélic , un lien indissoluble et sacré va nous unir pour jamais ; quoi ! je suis aimé de Zélie , je suis à ses pieds , j'ose lui peindre l'excès de ma passion; elle m'entend , elle connaît mon amour ei le partage...! Zélie est à moi! O Dorival, ami trop malheureux^ dans ce jour de félicité , que mon cœur vous regrette! Voire joie eût égalé la nôtre, et, s'il est possible, en eût encore redoublé les

transports.

ZÉLIE

Ah ! que je partage un sentiment si tendre ! il vous rend encore plus cher à mes yeux....

LE MARQUIS

Ma chère Zélie , il faut que je vous quitte , je vais trouver Clarice , et l'instruire d'un événement plus intéressant pour elle que vous ne pouvez penser.

Adieu : dans l'ivresse, dans le trouble où

a62 ZÉLIE ,

je suis, loin de pouvoir exprimer tout ce que je ressens , à peine puis-je le comprendre moi-Diêrae. {Il sort.)

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