HENRIETTE , LA MARQUISE
LA MARQUISE
Je vous cherchais , ma chère Henr>2lle; j'ai une nouvelle à vous apprendre. Volsain que vous estimez , Volsain qui mériterait un sentiment plus tendre , aspire à votre main, et vient de la demander à votre oncle
HENRIETTE
Grâce au ciel, je suis sûre que mon oncle ne me contraindra point...
LA MARQUISE
D'ailleurs, vous le savez, il pense comme
vous , et préfère le chevalier de Semur à
tout autre.
HENRIETTE
Le chevalier m'a recherchée dans un temps où j'étais absolument sans fortune:
^ COxMÉDIE. 3o5
je serais bien méprisable à mes propres yeux , si l'événement qui vient de changer mon sort pouvait affaiblir des sentimens d'autant plus chers à mon cœur , qu'ils sont fondés sur la reconnaissance.
LA MARQUISE
La reconnaissance... ! Et qui vous assure que le chevalier lui-même eût persisté dans ses sentimens? Ses sermens....? il en a trahi tant d'autres....! Ses principes....? mais sa prétention est de n'en point avoir...
HE^•RIETTE.
Non , non , des accusations vagues et dénuées de preuves ne détruiront point l'opinion que m'a donnée de lui sa conduite. Je l'ai vu pendant six mois tous les jours , et chaque instant me découvrait en lui de nouvelles vertus....
LA MARQUISE
Vous ne l'avez vu que dans une solitude , il ne pouvait y développer à vos yeux ( d'ailleurs trop prévenus pour être clairvoyans ) les travers et les vices qui le rendent indigne de vous ; mais examinez-le dans le grand monde ; afin de diminuer la défiance que lui inspire votre caractère , ayez l'air vous-même de perdre un peu de celte délicatesse qu'il a du remarquer en
3o6 LE MÉCHANT PAR AIR ,
vous, paraissez moins austère , il cessera bientôt de se contraidre . et vous pourrez apprendre à le connaître.
HEINRIETTE.
J'ai déjà suivi ce conseil en plusieurs occasions , et je n'ai rien remarqué de nouveau.
LA MARQUISE
Continuez , et vous verrez. 11 faut peutêtre, pour le démasquer entièrement , un peu de temps et d'adresse ; il est fort imprudent, mais il est bien conseillé, l^a comtesse de Néflize, celle femme ariidcieuse qui le gouverne si despoliquement, n'est ici que pour le conduire; vous voyez vousmême l'empire qu'elle a sur lui ; par exemple , que dites vous de cette liaison ?
HENRIETTE
Quel qu'en soit le motif , elle ne peut m'alarmer: elle était formée si long- temps avant que je connusse le clievalier. . .
LA MARQUISE
Cependant vous n'ignorez pas que la comtesse est aussi dangereuse que méprisable; fausse, prude, intrigante, n'ayant nids principes , parlant continuellement de la vertu, n'aimant rien , et vantant sans cesse son extrême sensibilité 'j sa conduite
COMÉDIE. 3o^
et ses discours, toujours en opposition, ofiVent éternellement le cojiiraste le plus parfait et le plus révoltant.
HEA'RTETTE.
Le chevalier , sans doute , s'abuse sur
son caractère, et les égards quil conserve
pour elle , lui donnent un droit de plus à
mon estime....
LA MARQUISE
Ah ! soyez sûre qu'il la connaît bien : il
ne l'aime point , il la méprise ; mais il la
craint, il est faible, et se laisse maîtriser
par elle.
Je suis frappée comase vous des défauts de la comtesse; j'ai d'ailleurs plusieurs raisons personnelles de me plaindre d'elle ; je vois clairement qu'elle me hait ; mais le chevalier lui doit de la reconnaissance. Vous êtes témoin de la manière active dont elle le sert, et cherche à le faire valoir; elle a su gagner la confiance de mon oncle , et c'est elle seule enfin qui a pu le déterminer entièrement en faveur du chevalier....
LA MARQUISE
Oh ! je ne nierai pas qu'elle n'ait en l'ffet toute l'activité que peut donner le
3o8 LE xMÉCHAKï PAR A!?. ,
goût le plus passionné pour l'inlrlgue.... Mais , à propos du baron, avez-vous entendu parler de la chanson qu'on a faite sur lui ?
HENRIETTE
Sur mon oncle? Non....
LA MARQUISE
Elle est très-mordante...."
HENRIETTE
Mais que peut - on dire contre mon oncle ?
LA MARQUISE
On ne peut attaquer sa probité ; mais on se moque de son ton, de ses manières, de sa crédulité ; on exagère l'enivrement que lui cause sa fortune ; enfin , on le tourne en ridicule de la manière la plus piquante. J'ai des raisons de croire que cette méchanceté vient de la société du chevalier; j'en soupçonne Dorval ou Sainville, ses amis intimes : mais, avant la fm du Jour, je saurai à quoi m'en tenir. Qu'avez-vous, ma chère Henriette? Vous rêvez....
HENRIETTE
Oui.... Je pensais qu'en vain on veut -arracher de mon cœur un sentiment qu'il
COMÉDIE. 3o9
se plaît à nourrir, et qu'il conservera toujours....
LA MARQUISE
Je plains un aveuglement dont vous serez la victime....
HENRIETTE
•\on ; vous haïssez trop le chevalier de Semur pour me persuader... Tout à l'heure encore , vouloir m» faire entendre qu'il a peut-être eu quelque part à cette méchanceté faite contre mon oncle... !
LA MARQUISE
I Quoi! celte chanson...? Non, je ne crois pas qu'il en soit l'auteur ; mais si je 1 apprenais, je n'en serais point surprise.... HENRIETTE.
Ah! c'en est trop, madame.
LA MARQUISE
Je vois que j'ai poussé trop loin le zèle ardent qu'inspire une amitié sincère. Adieu; je vous laisse à vos réflexions , et j'espère qu'elles vous éclaireront sur votre injustice et sur la pureté de mes motifs. {Elle sort.)
3io LE MÉCHANT PAR AIR,