‹ Théatre de sociétéChapitre 87 sur 113 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

SAINVILLE

Précisément ; Dorval ne le connaissait pas, et je viens de le lui apprendre....

LA COMTESSE

Il est fort drôle, il faut l'avouer....

SAINVILLE

Très-gai, très- gai....! et.... vous savez quel en est l'auteur?

LA COMTESSE

Moi ! . . . non.

SAINVILLE, montrant le chevalier.

J'ai l'honneur de vous le présenter.

Comment! le chevalier.

LE CHEVALIER

11 est vrai , je me suis permis celle petite saillie de gaité.

LA COMTESSE

Ah l'horreur.... !

LE CHEVALIER, chantant.

Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va- t'en voir s'ils viennent.

LA COMTESSE

Non, ce procédé me révolte.... Je ne puis vous le dissinmler.

LE CHEVAIJER , chantant.

Va-t'en voir s'ils viennent , Jean , Va-l'ci) Yoi' s'ils vienneat.

COMÉDIE. 3i5

DORVAL

Ah, ah, ail '...il est véritablement cliainiaut...!

SAIINVILLE.

On n'est pas plus aimaDle que cela. !

LE CHEVALIER

La comtesse me boude, et très-sérieusement... !

Vous me surprenez toujours...

LE CHEVALIER

Quel conte ! Il y a si long-temps que nous nous connaissons... ! et je me montre tel que je suis : je ne condamne point ce qui me paraît au fond tiès-indifférent ; je n'affiche point une iudignation que je n'éprouve pas; je n'ai point l'air de tenir aux préjugés que j'ai secoués ; enfin je n'ai dans le caractère aucune espèce de pruderie....

SAINVILLE , à part à Doi val.

Excellent, excellent... !

LE CHEVALIER, à la comtesse.

Allons, allons, faisons la paix...; et, quoique le baron sort amoureux de vous , convenez que la chanson le pemt assez bien.

3x6 LE MÉCHyVNT PAR AIR ,

SAINVILLE

Oh ! elle est ravissante... ! Mais, chevalier , il n'est pas possible que ce soit là votre coup d'essai... ?

DORVAL

Il a de tout temps excellé dans ce genre. . . Je connais de lui trente épigrammes plus piquantes les unes que les auires....

LE CHEVALIER

Je vous assure aussi qu'on m'en a bien attribué que je n'ai jamais faites....

Mais celle qui courut l'année passée sur Dorimène... ?

LE CHEVALIER

Ail ! elle était de moi....

DORVAL

Et le sonnet sur Cléon... ?

LE CHEVALIER

De moi encore — Je ne sais comment tout cela s'est fait ; car , au vrai, je ne suis pas méchant....

SAINVILLÉ , en riant.

Oh ! pas le moins du monde....

LE CHEVALIER

Non 5 plaisanterie à part , je ne le suis point...; je n'ai guère fait d'épigrammes de

COMÉDIE. 3tj

gaîlé de cœur , ei ne m'en suis permis que contre les gens dont j'avais à me plaindre...

SAliWlLLE.

Que travail donc ftiit Cléon ?

LE CHEVALIER

OIî ! pour celui-là, j"ai eu tort, j'en conviens ingénument....

LA COMTESSE

Voilà une ingénuité bien touchante,.. î

Oui , j'eus tort j je ne le connaissais même pas de vue , et j'avoue que je l'accusai un peu légèrement d'être poltron et fripon au jeu ; cependant cela était assez reçu , et je ne fis que confirmer l'opinion publique...; enfin, il en est mort, à ce qu'on prétend....

SAEVVILLE.

Comment! mort... ?

LE CHEVALIER

Il avait le cœur tendre et l'esprit faible; quand ce diable de sonnet parut , il était au moment d'épouser sa maîtresse qui , ne cherchant appctremment qu'un prétexte pour rompre , se mit à croire tout ce que disait le sonnet , et chassa honteusement l'infortuné Cléon. A près cet accident, il se relira du monde , tomba en consomption

3i8 LE MÉCHANT PAR AIR,

et mourut. C'est prendre les choses aulrai,ûque , vous en conviendrez ; et l'on ne s'attend pas à trouver un homme susceptible et pointilleux à cet excès... Je n'ai que ce seul tort à me reprocher..., et peutêtre l'épigramme contre Dorimène. Je n'avais , il est vrai , nulle raison de la haïr; mais elle était alors livrée à une société que la nôtre ne pouvait souffrir ; et l'esprit de parti , vous le savez , a de tout temps autorisé et suflSsamment motivé les injures les plus grossières et les plus mauvais procédés....

SAINVILLE

Et ce certain portrait en prose que vous m'avez lu la semaine passée, et qui est si frappant , si mordant. . . .

DORVAL

Oui, de Mondor , avec qui nous vivons

tous....

LE CHEVALIER

Et même que j'aime beaucoup.... Véritablement je ne l'ai pas peint en beau , et je l'ai montré tel qu'ils est...; c'est un hommage que j'ai cru devoir à la vérité.... Oui, V amour du vrai m'a emporté — Tant de gens , tant d'auteurs se sont avec succès

COMÉDIE. 3i9

srirvi Je celle excuse pour débiter tout ce qui leur passait par la lêle... !

LA COMTESSE

Et celte dernière chanson contre le baron ?

LE CHEVALIER

Oh ! je fus entraîné par mon sujet....

DORVAL

Grâce 5 grâce pour celle-là; car c'est sans contredit ce qu'il a fait de meilleur.

LE CHEVALIER

D'ailleurs, en vérité , je le loue , l'approuve et le flatle assez depuis un an , pour avoir acquis le droit de me moquer de lui un quart d'heure tout au plus que j'ai employé à faire ce couplet.

LA COMTESSE

Mais savez-Yous que s'il apprenait que vous en êtes l'auteur , il ne vous le pardonnerait jamais... ?

DORVAL

Bon ! quand on lui dirait..., à moins , madame, que cet avertissement ne vînt de vous , il ne pourrait le croire ; il est si persuadé que le chevalier est un de ses plus grands admirateurs... !

LE CHEVALIER, en ri,int

Et d'ailleurs, il connaît si bien loulc ni«

32© LE lAIÉCHANT VAK AIR ,

boiiliomle... ! Je ne plaisante point. .7. Il m'a étudié avec soin , et il a pénétre ce que vous autres esprits superficiels n'avez pu découyrir ; en un mot, il voit clairement cpie je suis trop bon, trop crédule, et.... même romanesque.

DORVAL

Romanesque me fait plaisir!...

SAINVILLE

Oui..., romanesque est prmez^.v... /

LA COMTESSE

Il est vrai qu'il se pique surtout de se connaître en hommes y vous voyez conil)ien cette prétention est fondée !

DORVAL

Et celle de surprendre et la ville et la cour par sa rnagnilîcence , ses manières , son aisance... !

LE CHEVALIER

Oui , messieurs , c'est un vieux seigneur qui a toute la galanterie et toule la politesse de l'ancienne cour , quoiqu'il n'y ait jamais vécu...

LA COMTESSE

Le pauvre homme! il est bien ridicule... ! On se moque aussi de sa nièce ,' pour moi , j'ai vu cent provinciales plus remarquables.... Je voudrais seulement qu'elle prît

un maître à danser , car elle a une élrange façon de se présenter dans une clianibre...

LE CHEVALIER

Doucement, je vous prie ; respectez , s'il vous plaît, jnoji sentiment pour elle ^ el songez t{ue les grandes passions méritent toujours des mcnagemens...

SAIÎsVlLLE.

Plaisanterie à part , elle est fort agréable; mais a-l-el!e de l'esprit.. ?

DUR VAL, en riant.

Je parie que le chevalier nous dira cela tout aussi franchement que s'il n'était pas amoureux...

SAl?s VILLE.

Oui, oui, je crois en effet que la passion ne l'aveugle point...

LA COMTESSE

Eh bien ! chevalier ?

LE CHEVALIER , avec une futuité de plaisanterie.

Mais. . . Henriette est une jeune personne d'im jugement sur, d'un très-bon goût...

Ah ! sûrement ; puisqu'elle vous donne la préférence , elle a prouvé son discernement ; mais son esprit... ?

LE CHEVALIER

Vous me poussez beaucoup...

DORVAL

Que de façons... ! Réponds donc.

LE CHEVALIER

Eh bien... ! Henrielle a des yeux si expressifs , une fraîcheur si vive, un cœur si tendre , qu'un amant peut bien kii pardonner un petit défaut , si commun d'ailleurs...

LA COMTESSE

Celui de manquer d'esprit , n'est-ce pas ? Vous m'élonnez , chevalier ; il me semble qu'aujourd'hui même vous m'avez dit le contraire ; vous avez changé d'opinion en

bien peu de temps Mais il est deux

heures, et l'on nous attend sûrement pour dîner... Venez-vous..?

LE CHEVALIER

Je vous suis....

(La comtesse soi t. ) SAIN VILLE.

Chevalier , allez-vous ce soir à Paris ?

J'ai promis de rester ici... Mais oùsoupez vous ?

SAINVILLE

A la Barrière blanche.

COMÉDIE. Saî

LE CHEVALIER

Ah ! comptez sur moi...

DORVAL, au chevalier.

Ne le promets donc pas...

SAINVILLE

Dorval a raison , et te connaît assez

bien...

LE CHEVALIER

Oui, pas mal... Allons dîner, allons.

( lis sortent. )

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