‹ Théatre de sociétéChapitre 99 sur 113 · HENRIETTE, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

HENRIETTE, LA MARQUISE

LA MARQUISE

Oui , c'est sa destinée de se perdre dans votre esprit , en croyant toujours s'y élal)lir... 11 a cru, n'en doutez pas, en vous sacrifiant ces lettres, vous flatter, tous séduire et vous subjuguer à jamais.,.

Se peut-il qu'il n'ait pas remarque l'horreur que m'inspirait un procédé si révoltant...? et j'ai pu l'aimer... ! En le quittant, j'ai été cherdher mon oncle ; dans mon premier mouvement , je voulais lui tout déclarer , et rompre à l'inslant même un engagement si peu digne de moi...

LA MARQUISE

Mais le baron , m'a-t-on dit, est allé faire une visite dans le voisinage , et n'est pas encore rentré...

HENRIETTE

Oui , ainsi , je n'ai pu lui parler... !

LA MARQUISE

N'attendez- VOUS pas ici la conuesse... ?

HENRIETTE

Je l'ai fait prier d'y venir j je veux l'entretenir un moment.

LA MARQUISE

Je crois pénétrer votre dessein..?

HENRIETTE

Je lui rendrai ses lettres.

LA MARQUISE

Elles ne sont dans vos mains que par une trahison, j'approuve l'usage que vous en voulez faire ; mais pourquoi ne pas les envoyer à la comtesse par une main inconnue.-* pourquoi les donner vous-même , et vous exposer au ressentiment d'une femme outragée... ?

Du caraclère dont elle est , je ne doute pas que la colère ne la porle à dire ce qu'elle sait contre le chevalier ; et , de cette manière , j'en découvrirai peut-être des torts qui me sont inconnus...

LA MARQUISE

Ah ! n'en savez-vous pas assez... ?

HENRIETTE

Mon parti est pris, soyez en bien sûre.. r il a rompu tous les liens si ebers qui m'attacbaient à lui... El dans quel moment ! quand j'étais prêle à tout pardonner , à tout oublier... ! Il me dévoile le caractère le plus vil ,1e plus noir...j de sang-froid , sans nécessité , il abuse de la confiance d'une femme , qui peut être méprisable à nos yeux , mais qui devait du moins l'enchaîner à jamais par la reconnaissance ; et il me méprise assez , ou plutôt il est assez enivré par l'excès de sa fatuité , pour imaginer me plaire en me faisant cet odieux sacrifice... ! Enfin, il ne m'est plus possible de m'abuser, je le méprise , je le dois...

LA MARQUISE

Pourquoi donc ces larmes amères que vous ne pouvez retenir...! Henriette, ma chère Henriette , vous l'aimez encore...

HENRIETTE

Non , non : dans un cœur honnête l'amour ne peut survivre à l'estime ; mais je regrette , je l'avoue , la perle d'un sentiment dont j'attendais le bonheur de ma vie ; et, s'il faut ne vous rien dissimuler, en dépit de la colère et de l'indignation que

j'éprouve , la pilio se fait encore entendre au fond de cette âme déchirée.... Ce sentiment me pèse et me ironble.... Je vous le répète , je renonce à lui pour toujours : l'honneur et la raison m'en imposent la loi...; mais , malgré ses vices , ses travers, il m'aime ,' il me regrettera.. .; cette idée me tourmente.... Je verrai couler ses larmes, je serai témoin de son désespoir.... Ah ! pour m'affranchir d'un si cruel supplice , que ne peut-on me prouver qu'il n'eut jamais pour moi le sentiment que je lui suppose... ! Car enfin , que lui répondraije s'il me dit: a J'avoue tous mes torts, ils )) sont affreux; mais je n'en ai point avec >i vous. Loi^que vous étiez sans fortune , )) je demandais votre main : vous m'as- » surâies que la constance pourrait seule » l'obtenir ; je n'ai jamais cessé de vous » aimer, et vous m'abandonnez! et, pour » prix de tant d'amour, vous faites le » malheur éternel de ma vie !... »

LA MARQUISE

S'il parle ainsi , il obtiendra sa grâce !

HENRIETTE

Ah ! pourriez-vous croire...?

LA MARQUISE

Mais comment est-il possible que vous

ressentiez une compassion si tendre pour un objet qui la mérite si peu ; tandis que vous la refusez à Volsain , si digne de vous intéresser par ses vertus et sa passion....

HENRIETTE

Eh ! de grâce , ne me parlez jamais de Volsain.

LA MARQUISE

Eh quoi donc ! je vous ai vue aujourd'hui même le louer avec lani de plaisir ; vous me vantiez sa générosité....

HENRIETTE

Ah ! je n'étais pas à plaindre alors autant que je le suis maintenant... . ! Le malheur quelquefois aigrit et rend injuste; je l'éprouve et j'en conviens.... Les vertus de Volsain , loin de disposer mon cœur à l'aimer, n'excitent en moi qu'un sentiment pénible mêlé d'amertume et d'envie.. . Enfin les avantages trop réels que je suis forcée de lui reconnaître sur le chevalier de Semur ne font qu'augmenter encore l'éloignement que j'ai'pourlui... ; qu'il cesse donc de prétendre à ma main , il ne l'obtiendra jamais : tout amant désormais ne peut me paraître que ridicule autant qu'importun; le nom seul de l'amour me déplaît et me révolte... Je mépnse le monde, je hais tous

les hommes , je n'aspire [)lus qu'à goûter une tranquillité qui peut-être, liélas ! n'est pas mieux faite pour moi que le bonheur auquel j'ai renoncé....

LA MARQUISE

Le temps adoucira ces sentimens violens , et vous fera recueillir le fruit du noble sacrifice que vous faites à la raison.... Mais j'aperçois la comtesse. Adieu, ma chère Henriette , je vous laisse à regret ; car je redoute pour vous ce pénible et fâcheux entretien. (Elle so/^t.)

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