‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 140 sur 208 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

LA REINE , se jeUint sur son corps.

Ruy Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci.

Fl>^ DE RUY BLAS.

11 est arrivé à l'auteur de voir représenter eu province Aiujclo, tyran de Padoiie, par des acteurs qui prononçaient Tishe, Dafne, fort satisfaisants, du reste, sous d'autres rapports. 11 lui paraît donc utile d'indiquer ici, pour ceux qui pourraient l'ignorer, que, dans les noms espagnols et italiens, les e doivent se prononcera. Quand on lit Tcve, Camporenl, Onate, il faut dire Téué, Camporéal, Otjuâté. Après cette oliservation, qui s'adresse particulièrement aux réjjisseurs des théâtres de province oii l'on pourrait monter. iîi/j Blas, l'auteur croit à propos d'expliquer, pour le lecteur, deux ou trois mots spéciaux employés dans ce drame. Ainsi, ahnojan'fazgo est le mot arab.- par lequel on désignait, dans l'ancienne monarchie espagnole, le tribut de cinq pour cent que payaient au roi toutes les marchamlises qui allaient d'Espagne aux Indes; ainsi l'impôt des ports-secs signifie le droit de douane des villes frontières. Du reste, et cela va sans dire, il n'y a pas dans Rity Blas un détail de vie privée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de blason, d'étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. Ainsi, quand le comte de Camporcal dit : La maison de la reine, ordinaire et civile, coule par an six cent soixante-quatre mille soixante^six ducats, on peut consulter Solo Madrid es corte, on y trouvera cette somme pour le règne de Charles 11, sans un niaravcdis de plus ou de moins. Quand don Salluste dit : Sandoval porte d'or à la bande de sable, on n'a qu'à recourir au registre de la grandesse pour s'assurer que don Salluste ne change rien au blason de Sandoval. Quand le laquais du quatrième acte dit : L'or est en souverains, bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc, on peut ouvrir le livre des monnaies ])ublié sous Philippe IV, en la

impnnlti real. De même pour le reste. L'auteur pourrait mnlliplipr à l'infini ce genre d'observations, mais on comprendin iju'i! s'arrête iri. Toutes ses pièces pourraient cire escortées d'un volume de notes dout il se dispense et dont il dispense le lecteur. Il l'a dcjà dit ailleurs, et il espère qu'on s'en souvient peut-être, à défaut de talent il a In conscience. Et cette conscience, il veut la porter en tout, dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d'un chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d'un blason comme dans l'analyse des caractères et des passions. Seulement, il croit devoir maintenir rigoureusement chaque chose dans sa proportion, et ne jamais souffrir que le petit détail sorte de sa place. Les petits détails d'histoire et de vie domestique doivent être scrupuleusement étudiés et reproduits par le poète, mais uniquement comme des moyens d'accroître la réalité de l'ensemble, et de faire pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l'œuvre cette \ie géncraîe et puissante au milieu de laquelle les personuages sont plus vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. Tout doit être subordonné à ce but. L'homme sur le premier plan, le reste au fond.

Pour eu finir avec les observations minutieuses, notons encore en passant que Ruy Blas, au théâtre, dit (Iir acte): Monsieur de Priego, comme sujet du roi, etc., et que dans le livre il dit : comme noble du roi. Le livre donne l'expression juste. En Espagne, il y avait deux espèces de nobles, les nobles du royaume, c'est-à-dire tous les gentilshommes, et les nobles du roi, c'est-àdire les grands d'Espagne. Or, M. de Prief^o est grand d'Esjjagne, et, par conséquent, noble du roi. Mais l'expression aurait pu paraître obscure à quelques spectateurs peu lettrés; et comme au théâtre deux ou trois personnes qui ne comprennent pas se croient parfois le droit de troubler deux mille personnes qui comprennent, l'auteur a fait dire à Ruy Blas sujet du roi pour noble du roi, comme il avait déjà fait dire à Angelo Malipieri lu croi.x rouge au lieu de la croix de gueules. Il en offre ici toutes ses excuses aux spectateurs intelligents.

Maintenant qu'où lui permette d'accomplir un devoir qui esi pour lui un plaisir, c'est-à-dire d'adresser un remerciment public à cette troupe excellente qui vient de se révéler tout à coup par Ruy Blas au public parisien dans la belle sa'le Veniadour, et qui a tout à la fois l'éclat des troupes neuves et l'ensemble des troupes auciennes. 11 n'est pas un personnage de cette pièce, si petit qu'il soit, qui ne soit remarquablement bien représenté, et ])lusieurs des rôles secondaires laissent entrevoir aux connaisseur», par des ouvertures trop étroites à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande partie, à cette troupe si in-

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lelligente; cl si bieu faite, de haules desliiiées alleudeut , nous n'eu douions pas, ce maj^nifique théâtre, déjà aussi royal qu'aucun des théâtres royaux, et phis utile aux lettres qu'aucun des théâtres subventionnes.

Quant à nous, pour nous borner aux rôles principaux, félicitons M. Fcrcol de cette science d'excellent comédien avec laquelle il a reproduit la figure chevaleresque et gravement bouffonne de don Guritan. Au dix-septième siècle, il restait encore eu Espagne quelques Don Quichottes malgré Cervantes, M. Fcréol s'en est spirituellement souvenu.

M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et composé don Salluste. Don Sailuste, c'est Satan, mais Satan grand d'Espagne de première classe ; c'est l'orgueil du démon sous la fierté du marquis ; du bronze sous de l'or; un personnage poli, sérieux, contenu, sobrement railleur, froid, lettre, homme du inonde, avec des éclairs infernaux. 11 faut à l'acteur qui aborde ce rôle, et c'est ce que tous les connaisseurs ont trouvé dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande, avec deux explosions terribles, l'une au commencement, l'autre à la fin.

Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup d'aventures dont les journaux et les tribunaux ont entretenu le public. En somme, le résultat a été le plus heureux du monde. Don César a fort cavalièrement pris au boulevard, et fort légitimement donné à la comédie un bieu qui lui appartenait, c'est-à-dire le talent vrai, fin, souple, charmant, irrésistiblement gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin.

La reine est un ange, et la reine est une femme. Le double aspect de cette chaste figure a été reproduit par mademoiselle Louise Beaudoin avec une intelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie de Neubourg repousse le laquais et s'attendrit sur le mourant; reine devant la faute, elle redevient fenmic devant l'expiation. Aucune de ces nuances n'a échappé à mademoiselle Beaudoin, qui s'est élevée très-haut dans ce rôle. Elle a eu la pureté, la dignité et le pathétique.

Quant à M. Frederick Leraaître, qu'en dire? Les acclamations enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le suivent jusqu'après le dénoûment. Rêveur et profond au premier acte, mélancolique au deuxième, grand, passionné et Sublime au troisième, il s'élève au cinquième acte à l'un de ces prodigieux effets tragiques du haut desquels l'acteur rayonnant domine tous les souvenirs de son art. Pour les vieillards, c'est Lekain et Garrick mêlés dans un seul homme ; pour nous, contemporains, ( 'est l'action de Keau combinée avec l'émotion de Talma. Et ]iiiis, pai toiit, à ira\ers les éclairs éblouissants de >au

jeu, M. l'rcdérick a des larmes, de ces vraies larmes qui foiii pleurer les autres, de ces larmes dont parle Horace, 5/ vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi. Dans Buj Blas, M. Frederick réalise pour nous ridéal du grand acteur. Il est certain que toute sa vie de théâtre, le passé comme l'avenir, sera illiimincc par cette création radieuse. Pour M. Frederick, la soirée du 8 novembre 1838 n'a pas été une représentation, mais une transfiguration.

H.N DE LA Mjrt: ut lav

AU temps d'Eschyle, la Thessalie était un lieu sinistre. II y avait eu là autrefois des géants; il y avait là maintenant des fantômes. Le voyageur ([ui se hasardait au delà de Delphes et qui franchissait les forêts vertigineuses du mont Cnémis, croyait voir partout, la nuit venue, s'ouvrir et flamboyer l'œil des cyclopes ensevelis dans les marais du Sperchius. Les trois mille océanides éplorées lui apparaissaient en foule dans les nuées au-dessus du Pinde ; dans les cent vallées de l'Œta il retrouvait l'empreiute profonde et les coudes horribles des cent bras des hécatonchires tombés jadis sur ces rochers; il contemplait avec une stupeur religieuse la trace des ongles crispés d'Encelade sur le flanc du Pélion. Il n'apercevait pas à l'horizon l'immense Prométhée couché, comme une montagne sur une monta-

gne, sur des sommets entourés de tempêtes, car les dieux avaient rendu Prométliée invisible; mais à travers les branchages des vieux chênes , les gémissements du colosse arrivaient jusqu'à lui, passant; et il entendait par intervalles le monstrueux vautour essuyer son bec d'airain aux granits sonores du mont Otlirys. Par moments, un grondement de tonnerre sortait du mont Olympe, et dans ces mstantslà le voyageur épouvanté voyait se soulever au nord, dans les déchirures des monts Cambuniens, la tète difforme du géant Hadès, dieu des ténèbres intérieures; à l'orient, au delà du mont Ossa, il entendait mugir Céto, la femme baleine ; et à l'occident, par-dessus le mont Call'drome, à travers la mer des Alcyons , un vent lointain , venu de la Sicile, lui apportait l'aboiement vivant et terrible du gouffre Sc\lla. Les géologues ne voient aujourd'hui dans la Thessalie bouleversée que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des eaux diluviennes; mais pour Eschyle et ses contemporains ces plaines ravagées, ces forêts déracinées, ces blocs arrachés et rompus , ces lacs changés en marais, ces montagnes renversées et devenues informes, c'était quelque chose de plus formidable encore qu'une terre dévastée par un déluge ou remuée par les volcans ; c'était l'effrayant champ de bataille où les titans avaient lutté contre Jupiter.

Ce que la fable a inventé, l'histoire le reproduit parfois. La tiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre. Ainsi, — pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas dans des pays et dans des faits qui appartiennent à l'histoire, ces impressions surnaturelles, ces grossissements chimériques que l'œil des vi-sionnaires prête aux faits purement mytliologiques; en admettant le conte et la légende , mais en conservant le fond de réalité humaine qui manque aux gigastesques machines de la fable antique, — il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point de vue poétique , ce qu'était la Thessalie pour Eschyle, c'e.>t-à-dire un champ de bataille mémorable et pro-

digîeux. On devine que nous vouions parler des bords du Rliin. Là, en effet, comme en ïliessalie, tout est foudroyé, désolé, arraclié, détruit; tout porte l'empreinte d'une guerre profonde, acharnée, implacable. Pas un rocher qui ne soit une forteresse , pas une forteresse qui ne soit une ruine ; l'extermination a passé par là; mais cette extermination est tellement grande qu'on sent que le combat a dû être colossal. Là, en effet, il y a six siècles, d'autres titans ont lutté contre un autre Jupiter : ces titans, ce sont les burgraves; ce Jupiter, c'est l'empereur d'Allemagne.

Celui qui écrit ces lignes, — et qu'on lui pardonne d'expliquer ici sa pensée, laquelle a été d'ailleurs si bien comprise qu'il est presque réduit à redire aujourd'hui ce que d'autres ont déjà dit avant lui et beaucoup m"eux que lui ; — celui qui écrit ces lignes avait depuis long-temps entrevu ce qu'il y a de neuf, d'extraordinaire et de profondément intéressant pour nous, peuples nés du moyen âge, dans cette guerre des titans modernes, moins fantastique, mais aussi grandiose peut-être que la guerre des titans antiques. Les titans sont des mythes, les burgraves sont des hommes. Il y a un abîme entre nous et les titans, fds d'Uranus et de Ghê ; il n'y a entre les burgraves et nous qu'une série de générations; nous, nations riveraines du Rhin, nous venons d'eux; ils sont nos pères. De là entre eux et nous cette cohésion intime, quoique lointaine, qui fait que, tout en les admirant parce qu'ils sont grands, nous les comprenons parce qu'ils sont réels. Ainsi, la réalité qui éveille l'intérêt, la grandeur qui donne la poésie, la nouveauté qui passionne la foule, voilà sous quel triple aspect la lutte des burgraves et de l'empereur pouvait s'offrir à l'imagination d'un poète.

L'auteur des pages qu'on va lire était déjà préoccupé de ce grand sujet qui dès long-temps, nous venons de le dire, sollicitait intérieurement sa pensée, lorsqu'un ha.'^ard, il y a ([iK'lques années, le conduisit sur les bords du Rhin. La portion du public qui veut bien suivre ses travaux avec quelque intérêt a lu peut-être le livre intitidé le Rhin, et

sait par conséquent que ce voyage d'un passant obscur ne fut autre chose qu'une longue et fantasque promenade d'antiquaire et de rêveur.

La vie que menait l'auteur dans ces lieux, peuplés de souvenirs, on se la figure sans peine. Il vivait là, il doit en convenir, beaucoup plus parmi les pierres du temps passé que parmi les hommes du temps présent. Chaque jour , avec cette passion que comprendront les archéologues et les poètes, il explorait quelque ancien édilice démoli. Quelquefois c'était dès le matin; il allait, il gravissait la montagne et la ruine , brisait les ronces et les épines sous .^es talons, écartait de la main les rideaux de lierre, escaladait les vieux pans de mur, et là, seul, pensif, oubliant tout, au milieu du chant des oiseaux, sous les rayons du soleil levant, assis sur quelque basalte verte de mousse ou enfoncé jusqu'aux genoux dans les hautes herbes humides de rosée, il déchiffrait une inscription romane ou mesurait l'écartement d'une ogive, tandis que les broussailles de la ruine, joyeusement remuées par le vent au-dessus de sa tête, faisaient tomber sur lui une pluie de fleurs. Quelquefois c'était le soir; au moment où le crépuscule ôtait leur forme aux collines et donnait au Rhin la blancheur sinistre de l'acier, il prenait, lui, le sentier de la montagne, coupé do temps en temps par quelque escalier de lave et d'ardoise , et il montait jusqu'au burg démantelé. Là, seul comme le matin, plus seul encore, car aucun chevrier n'oserait se hasarder dans des lieux pareils à ces heures que toutes les superstitions font redoutables, perdu dans l'obscurité, il se laissait aller à cette tristesse profonde qui ylent au cœur quand on se trouve, à la tombée du soir, placé sur quelque sommet désert, entre les étoiles de Dieu qui s'allument splendidement au-dessus de notre tète et les pauvres étoiles de l'homme qui s'allument aussi, elles, derrière la vitre misérable des cabanes, dans l'ombre, sous nos pieds. Puis, l'heure passait, et quelquefois minuit avait sonné à tous les clochers de la vallée qu'il était encore là, debout dans quelque brèche du donjon, songeant, regardant, examinant

l'attitude de la ruine, étudiant, témoin importun peut-être, ce que la nature fait dans la solitude et dans les ténèbres ; écoutant , au milieu du fourmillement des animaux nocturnes, tous ces bruits singuliers dont la légende a fait des voix ; contemplant , dans l'angle des salles et dans la profondeur des corridors, toutes ces formes vaguement dessinées par la lune et par la nuit, dont la légende a fait des spectres. — Comme on le voit, ses jours et ses nuits étaient pleins de la même idée, et il tâchait de dérober à ces ruines tout ce qu'elles peuvent apprendre à un penseur.

On comprendra aisément qu'au milieu de ces contemplations et de ces rêveries les burgraves lui soient revenus à l'esprit. Nous le répétons , ce que nous avons dit en commençant ùe la Thessalie, on peut le dire du Rhin : il a eu jadis des géants, il a aujourd'hui des fantômes. Ces fantômes apparurent à l'auteur. Des châteaux qui sont sur ces collines, sa méditation passa aux châtelains qui sont dans la chronique, dans la légende et dans l'histoire. Il avait sous les yeux les édifices, il essaya de se figurer les hommes ; du coquillage on peut conclure le mollusque, de la maison on peut conclure l'habitant. Et quelles maisons que les burgs du Rhin! et quels habitants que les burgraves ! Ces grands chevaliers avaient trois armures : la première était faite de courage , c'était leur cœur ; la deuxième d'acier, c'était leur vêtement; la troisième de granit, c'était leur forteresse.

Un jour, comme l'auteur venait de visiter les citadelles écroulées qui hérissent le Wisperthal, il se dit que le moment était venu. Il se dit, sans se dissimuler le peu qu'il est et le peu qu'il vaut , que de ce voyage il fallait tirer une œuvre, que de cette poésie il fallait extraire un poème. L'idée qui se présenta à lui n'était pas sans ((uelque grandeur, il le croit. La voici :

Reconstruire par la pensée, dans toute son ampleur et dans toute sa puissance, un de ces châteaux où les burgraves, égaux aux princes, vivaient d'une vie presque royale. An.r ^nnzi^me et freizi^mo siècles, dit Kohlrausch,

ïe titre de burgrave prend rang immédiatement au-dessous du titre de roi *. Montrer dans le biirg les trois choses qu'il contenait : une forteresse, un palais, une caverne; dans ce burg , ainsi ouvert dans toute sa réalité à l'œil étonné du spectateur, installer et faire vivre ensemble et de front quatre générations, l'aïeul, le père, le fils, le petitfils; faire de toute cette famille comme le symbole palpitant et complet de l'expiatioji ; mettre sur la tète de l'aïeul le crime de Caïn, dans le cœur du père les instincts de Xemrod, dans l'âme du fils les vices de Sardanapale ; et laisser entrevoir que le petit-fils pourra bien un jour commettre le crime tout à la fois par passion comme son bisaïeul , par férocité comme son aïeul et par corruption comme son père; montrer l'aïeul soumis à Dieu, et le père soumis à l'aïeul ; relever le premier par le repentir et le second par la piété filiale, de sorte que l'aïeul puisse être auguste et que le père puisse être grand, tandis que les deux générations qui les suivent, amoindries par leurs vices croissants, vont s'enfonçaut de plus en plus dans les ténèbres. Poser de cette façon devant tous, et rendre visible à la foule cette grande échelle morale de la dégradation des races qui devrait être l'exemple vivant éternellement dressé aux yeux de tous les hommes, et qui n'a été jusqu'ici entrevue, hélas! que par les songeurs et les poètes; donner une figure à cette leçon des sages ; faire de cette abstraction philosophique une réalité dramatique, palpable, saisissante, utile.

Voilà la première partie et, pour ainsi parler, la première face de l'idée qui lui vint. Du reste, qu'on ne lu,suppose pas la présomption d'exposer ici ce qu'il croit avoir fait; il se borne à expliquer ce qu'il a voulu faire. Cela dit une fois pour toutes, continuons.

Dans une famille pareille, ainsi développée à tous les regards et à tous les esprits, pour que l'enseignement scit entier, deux grandes et mystérieuses puissances doivent in-

' Tome 1"", 4* t^poquo , maison de Ronahe.

terveiiir, la fatalité et la providence : la fatalité qui veut punir, la providence qui veut pardonner. Quand l'idée qu'on vient de dérouler apparut à l'auteur, il songea surle-champ que cette double intervention était nécessaire à la moralité de l'œuvre. Il se dit qu'il fallait que dans ce palais lugubre, inexpugnable, joyeux et tout-puissant, peuplé d'hommes de guerre et d'hommes de plaisir, regorgeant de princes et de soldats, on vît errer, entre les orgies des jeunes gens et les sombres rêveries des vieillards , la grande figure de la servitude ; qu'il fallait que cette figure fût une femme, car la femme seule, flétrie dans sa chair comme dans son âme, peut représenter l'esclavage complet ; et qu'enfin il fallait que cette femme, que cette esclave, vie-Ile, livide, enchaînée, sauvage comme la nature qu'elle contemple sans cesse, farouche comme la vengeance qu'elle médite nuit et jour, ayant dans le cœur la passion des ténèbres, c'est-à-dire la haine, et dans l'esprit la science des ténèbres, c'est-à-dire la magie, personnifiât la fatalité. 11 se dit d'un autre côté que, s'il était nécessaire qu'on vît la servitude se traîner sous les pieds des burgraves, il était nécessaire aussi qu'on vît la souveraineté éclater au-dessus d'eux; il se dit qu'il fallait qu'au milieu de ces princes bandits un empereur apparût; que dans une œuvre de ce genre, si le poète avait le droit, pour peindre l'époque, d'emprunter à l'histoire ce qu'elle enseigne, il avait également le droit d'employer, pour faire mouvoir ses personnages , ce que la légende autorise ; qu'il serait beau peutêtre de réveiller pour un moment et de faire sortir des profondeurs mystérieuses où il est enseveli le glorieux messie militaire que l'Allemagne attend encore, le dormeur impérial de Kaiserslautern, et de jeter, terrilde et foudroyant, au m'iieu des géants du Rhin, le Jup'ter du douzième siècle, Frédéric Barberousse. Enfin il se dit qu'il y aurait peut-être quelque grandeur, tandis qu'une esclave représenterait la fatalit •, à ce qu'un empereur per>onniliâ< la providence. Ces idées germèrent dans son esprit, et il pensa qu'en disposant de la sorte les figures par lesquelles

— '>38 — se traduirait sa pensée, il pomrail, au dénomment, grande et morale conclusion , à son sens du moins , faire briser la fatalité par la providence, l'esclave par l'empereur, la haine par le pardon.

Comme dans toute œuvre, si sombre qu'elle soit, il faut un rayon de lumière, c'est-à-dire un rayon d'amour, il pensa encore que ce n'était point assez de crayonner le contraste des pères et des enfants , la lutte des burgraves et de l'empereur, la rencontre de la fatalité et de la providence ; qu'il fallait peindre aussi et surtout deux cœurs qui s'aiment; et qu'un couple chaste et dévoué, pur et touchant, placé au centre de l'œuvre, et rayonnant à travers le drame entier, devait être l'ame de toute cette action.

Car c'est là, à notre avis, une condition suprême. Quel que soit le drame, qu'il contienne une légende, une histoire ou un poème , c'est bien ; mais qu'il contienne avant tout la nature et l'humanité. Faites, si vous le voulez, c'est le droit souverain du poète , marcher dans vos drames des statues, faites-y ramper des tigres; mais entre ces statues et ces tigres, mettez des hommes. Ayez la terreur, mais ayez la pitié. Sous ces griffes d'acier, sous ces pieds de pierre , faites broyer le cœur humain.

Ainsi l'histoire, la légende, le conte, la réalité, la nature, la famille, l'amour, des mœurs naïves, des physionomies sauvages, les princes, les soldats, les aventuriers, les rois, des patriarches comme dans la Bible, des chasseurs d'hommes comme dans Homère, des titans comme dans Eschyle, tout s'offrait à la fois à l'imagination éblouie de l'auteur dans ce vaste tableau à peindre , et il se sentait irrésistiblement entraîné vers l'œuvre qu'il rêvait , troublé seulement d'être si peu de chose , et regrettant que ce grand sujet ne rencontrât pas un grand poète. Car, là il y avait , certes, l'occasion d'une création majestueuse; on pouvait, dans un sujet pareil, mêler à la peinture d'une famille féodale la peinture d'une société héroïque, toucher à la fois des deux mains au sublime et au pathétique, commencer par l'épopée et hnir par le drame.

— 23y — Après avoir, comme il vient de l'indiquer et sans se dissimuler d'ailleurs son infériorité , ébauché ce poème dans sa pensée l'auteur se demanda quelle forme il lui donnerait selon lui, le poème doit avoir la forme même du sujet La règle : Neve minor, neu sit quinto,etc., n'a qu'une valeur secondaire à ses yeux. Les Grecs ne s'en doutaient pas. et les plus imposants chefs-d'œuvre de la tragédie proprement dite sont nés en dehors de cette prétendue lo.. La loi véritable, la voici : tout ouvrage de l'esprit doit naître avec la coupe particulière et les divisions spéciales que lui donne logiquement l'idée qu'il renferme. Ici, ce que l'auteur voulait placer et peindre, au point culminant de son œuvre , entre Barberousse et Guanhumara , entre la providence'et la fatalité, c'était l'ame du vieux burgravc centenaire Job-le-Maudit , cette ame qui, arrivée au bord de la tombe, ne mêle plus à sa mélancolie incurable qu un triple sentiment : la maison , l'Allemagne , la famille. Ces trois sentiments donnaient à l'ouvrage sa division naturelle. L'auteur résolut donc de composer son drame en trois parties Et en effet, si l'on veut bien remplacer un moment en esprit les titres actuels de ces trois actes, lesquels n en expriment que le fait extérieur, par des titres plus métaphysiques qui en révéleraient la pensée intérieure, on verra que chacune de ces trois parties correspond al un des iois sentiments fondamentaux du vieux chevalier allemand : maison, Allemagne, famille. La première partie pourrait être intitulée VHospitalUê; la deuxième, la Pa. trie ; la troisième, la Paternité.

I a division et la forme du drame une fois arrêtées, l aiitem- résolut d'écrire sur le frontispice de l'œuvre, quand elle serait terminée, le mot trilooie. Tci, comme ailleurs , trilo-ie signifie seulement et essentiellement poème en trois chants, ou drame en trois actes. Seulement, en l'employant, l'auteur voulait réveiller un grand souvenir, glorifier autant qu'il était en lui, par ce tacite hommage, le vieux poète de VOrestie qui, méconnu de ses contemporains, disait avec une tristesse fière : Je mmm mes a-uvres au

letiips; et aussi peut-être indiquer au public, par ce rapprochement bien redoutable d'ailleurs, que ce que le grand Eschyle avait fait pour les titans, il osait, lui, poète malheureusement trop au-dessous de cette raagniiique tâche , essayer de le faire pour les burgraves.

Du reste, le public et la presse, cette voix du public, lui ont généreusement tenu compte, non du talent, mais de l'intention. Chaque jour cette foule sympathique et intelligente qui accourt si volontiers au glorieux, théâtre de Corneille et de Molière, vient chercher dans cet ouvrage, non ce que l'auteur y a mis , mais ce qu'il a du moins tenté d'y mettre. Il est fier de l'attention persistante et sérieuse dont le public veut bien entouier ses travaux, si insuffisants qu'ils soient, et, sans répéter ici ce qu'il a déjà dit ailleurs, il sent que cette attention est pour lui pleine de responsabilité. Faire constamment effort vers le grand, donner aux esprits le vrai , aux âmes le beau , aux cœurs l'amour, ne jamais offrir aux multitudes un spectacle qui ne soit une idée, voilà ce que le poète doit au peuple- La comédie même, quand elle se mêle au drame, doit contenir une leçon , et avoir sa philosophie. De nos jours , le peuple est grand; pour être compris de lui, le poète doit être sincère. Rien n'est plus voisin du grand que l'honnête. Le théâtre doit faire de la pensée le pain de la foule. Un mot encore, et il a fini. Les Burgraves ne sont point, comme l'ont cru quelques esprits, excellents d'ailleurs, un ouvrage de pure fantaisie, le produit d'un élan capricieux de l'imagination. Loin de là : si une œuvre aussi incomplète valait la peine d'être discutée à ce point, on surprendrait peut-être beaucoup de personnes en leur disant que, dans la pensée de l'auttur, il y a eu tout autre chose qu'un caprice de l'imagination dans le choix de ce sujet et, qu'il lui >oit permis d'ajouter, dans le choix de tous les sujets (ju'il a traités jusqu'à ce jour. En effet, il y a aujourd'hui une nationalité européenne, comme il y avait du temps d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, une nationalité grecque. Le groupe cnlicr de la ci\ilisalion , quel qu'il fût et

quel qu'il soit, a toujours été la grande patrie du poète. Pour Eschyle, c'était la Grèce; pour Virgile, c'était le monde romain; pour nous, c'est l'Europe. Partout où est la lumière, l'intell'gence se sent chez elle et est chez elle. Ainsi, toute proportion gardée, et en supposant qu'il soit permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, si Eschyle, en racontant la chute des titans, faisait jadis pour la Grèce une œuvre nationale, le poète qui raconte la lutte des burgraves fait aujourd'hui pour l'Europe une œuvre également nationale, dans le même sens et avec la même signification. Quelles que soient les antipathies momentanées et les jalousies de frontières , toutes les nations policées appartiennent au même centre et sont indissolublement liées entre elles par une secrète et profonde unité. La civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le môme avenir. D'ailleurs, la France, qui prête à la civilisation même sa langue universelle et son initiative souveraine; la France, lors même que nous nous unissons à l'Europe dans une sorte de grande nationalité, n'en est pas moins notre première patrie comme Athènes était la première patrie d'Eschyle et de Sophocle. Ils étaient athéniens comme nous sommes français, et nous sommes européens comme ils étaient grecs. Ceci vaut la peine d'être développé. L'auteur le fera peut-être quelque jour. Quand il l'aura fait, on saisira mieux l'ensemble des ouvrages qu'il a produits jusqu'ici; on en pénétrera la pensée; on en comprendra la cohésion. Ce faisceau a un lien. En attendant, il le dit et il est heureux de le redire, oui, la civilisation tout entière est la patrie du poète. Cette patrie n'a d'autre frontière que la ligne sombre et fatale où commence la barbarie. Un jour, espérons-le, le globe entier sera civilisé, tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le nmgnifique rêve de l'intelligence : avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité.

25 mars 1843.

PERSONNAGES

JOB, burgrave de Heppenheff.

MAGNUS , fils de Job , burgrave de Wardeck.

HATTO, fils de Magnus, marquis de Vérone, burgrave de NoUig.

GORLOIS , fils de Hatlo ibâtard), burgrave de Sareck.

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