PREMIÈRE PARTIE, SCÈNE IV
Qui font qu'un trépassé redevient tout d'abord Vivant , et qu'un vivant prend la face d'un mort.
OTBERT.
Peux-tu la sauver, dis?
GUANàUMARA.
Oui.
OTBERT.
Par pitié, par grâce.
Pour Dieu qui nous entend , par tes pieds que j'embrasse, Sauve-la, guéris-la!
GU AN HUM ARA
Si tout à l'heure ici, Quand tes yeux contemplaient Régina, ton souci , Hatto soudain était entré comme un orage , Si devant toi, féroce et riant avec rage, Il l'avait poignardée , elle, et jeté son corps Au torrent qui rugit comme un tigre dehors ; Puis, si, te saisissant de sa main assassine, Il t'avait exposé dans la ville voisine, L'anneau d'esclave au pied, nu, mourant, attaché Comme une chose à vendre au poteau du marché ; S'il t'avait en effet, toi soldat, toi, né hbre. Vendu, pour qu'on t'attelle aux barques sur le Tibre ! Suppose maintenant qu'après ce jour hideux, La mort près de cent ans vous oubliât tous deux ; Après avoir erré de rivage en rivage , Quand tu reviendrais vieux de ce long esclavage , Que te resterait-il au cœur? Parle à présent.
OTBERT.
La vengeance , le meurtre et la soif de son sang.
GUANHU.MARA.
Eh bien! je suis le meurtre et je suis la vengeance, .le vais, fantôme aveugle, au but marqué d'avance; Je suis la soif du sang! Que me demandes-tu? D'avoir de la pitié, d'avoir de la vertu,
De sauver des vivants? J'en ris lorsque j'y pense.
Tu dis avoir besoin de moi? Quelle imprudence!
Et si de mon côté, glaçant ton cœur d'effroi,
Je te disais aussi que j'ai besoin de toi?
Que j'ai pour mes projets élevé ton enfance?
Que je recule, moi, devant ton innocence?
Recule donc alors, enfant que j'ai quitté,
Devant ma solitude et ma calamité 1 —
Je viens de (e conter mon histoire. Est-ce infâme?
Seulement, c'est l'amant qu'on a tué; la femme,
— C'était moi, — fut vendue et survit; l'assassin
Survit aussi; tu peux servir à mon dessein. —
Oh! j'ai gémi long-temps. Toute l'eau de la nue
A coulé sur mon front, et je suis devenue
Hideuse et formidable à force de souffrir.
J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir.
De douleur ; faim , misère , exil , pliant ma tête ;
J'ai vu le Nil, l'indus, l'Océan, la tempête,
Et les immenses nuits des pôles étoiles;
De durs anneaux de fer dans ma chair sont scellés ;
Vingt maîtres différents, moi, malade et glacée,
Moi, femme, à coups de fouet devant eux m'ont chassée.
Maintenant, c'est fini. Je n'ai plus rien d'humain,
Mettant la main sur son cœur.
Et je ne sens rien là quand j'y pose la main.
Je suis une statue et j'habite une tombe.
Un jour de l'autre mois, vers l'heure où le soir tombe,
J'arrivai, pâle et froide, en ce château perdu;
Et je m'étonne encor qu'on n'ait pas entendu.
Au bruit de l'ouragan courbant les branches d'arbre,
Sur ce pavé fatal venir mes pieds de marbre.
Eh bien! moi, dont jamais la haine n'a dormi.
Aujourd'hui, si je veux, je tiens mon ennemi,
Je le tiens; il suffit, si je marque son heure.
D'un mot pour qu'il chancelle, et d'un pas pour qu'il meure !
Faut-il le répéter? C'est toi, toi seul qui peux
Me donner la vengeance ainsi que je la veux.
Mais au moment d'atteindre à ce but si terrible.
Je me suis dit : Non! non! ce serait trop horrible!