‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 205 sur 208 · LES ESCLAVES · texte numérisé non relu

LES ESCLAVES

Haquin et Jossius entrent ensemble , et semblent continuer une conversation déjà commencée. Les autres les suivent à pas lents.

JOSSIL'S.

C'est dans ces guerres-là que Barberousse un jour, Masqué, mais couronne, seul au pied d'une tour, Lutta contre un bandit qui, forcé dans son bouge , Lui brûla le bras droit d'un trèlle de fer rouge , Si bien que l'empereur dit au comte d'Araii : Je le lui ferai rendre, ami par le bourreau.

HAyUIN,

Cet

Il 0 m 1110 ful-i

;l pris?

.lOSSlLS.

Non , il se fit passade.

Sa visière empêcha qu'on ne vîl son visafje. Ils passent .

TEUDO.x, sur le devant du théâtre.

C'est riicurc du repas, enKu ! Oh 1 je suis las.

KD>Z, agitant sa clia'nc.

Quoi! j'étais lilne et riche, et maintenant... GONDICARIUS, adossé à un pilier.

Hélas!

CYNUi.FUs, à Swan, montrant Guanhumara, Je voudrais bien savoir qui cette femme épie.

SWAX.

L'autre mois, par les gens du burg, engeance impie, Elle fut prise avec des marchands de Saint-Gall. Je ne sais rien de plus.

CTXDLFUS.

Oh ! cela m'est égal ; Mais, tandis qu'on nous lie, on la laisse libre, elle.

SWAN

Elle a guéri Hatlo d'une fièvre mortelle, L'ainé des petits-fils,

HAOUIN.

Le burgrave Rollon , L'autre jour, fut mordu d'un serpent au talon, .Elle l'a guéri.

GYMLFUS.

Vrai ?

HAQLIN.

Je crois , sur ma parole , Que c'est une sorcière.

HERMANX.

Ah , bah ! c'est une folle.

SWAX.N.

Elle a mille secrets ; elle a guéri , ma foi!

Non-seulement Rollon et Hatto, mais Éloi ,

Knudj Azzo, ces lépreux que fuyait loul le niundc.

TEUDON , assis sur les degrés du veux donjon. Celle femme travaille à quelque œuvre profonde ; Elle a, soyez-en sûrs, de noirs projets noués Avec ces trois lépreux qui lui sont dévoués. Partout , dans tous les coins, ensemble on les retrouve; Ce sont comme trois chiens qui suivent cette louve.

HAQUIN.

Hier, au cimetière, au logis des lépreux ,

Ils étaient tous les quatre, et travaillaient entre eux.

Eux faisaient un cercueil et clouaient sur des planches ,

Elle agitait un vase en relevant ses manches,

Chantait bas, comme on chante aux enfants qu'on endorl ,

Et composait un philtre avec des os de mort.

KUiNZ.

Ici, dans les caveaux, ils ont quelque cachette. J'ai vu les trois lépreux et la vieille sachette S'enfoncer sous un mur près du Caveau Perdu ; J'en suis sur.

HERMANN

Ces lépreux servent, et c'est bien dû, Celle qui les guérit. Rien de plus simple, en somme.

SWAN

Mais au lieu des lépreux, de Hatlo , méchant homme , Kunz , celle qu'il faudrait guérir dans ce château , C'est cette douce enfant fiancée à Hatto, La nièce du vieux Job.

KUNZ.

Rëgina. Dieu l'assiste !

Celle-là c'est un ange !

HERMANN

Elle se meurt,

KUNZ.

C'est triste.

Oui, l'horreur pour Hatto, l'ennui, poids étouffant, La tue. Elle s'en va chaque jour.

TEUDON.

Pauvre enfant !

Guanlnimarn reparaît au fond du théâtre, qu'elle traverse,

iiAf^uiN, la montrant.

Elle en cor?

G0.\D1CAI\IUS.

350 >îOTES.

TEUDON.

Paix, je le i)ric.

GONDICARIUS.

Mais jamais ou ne vient dans celle galerie.

Nos maîtres sont en fête, et nous sommes loin d'eux ;

On ne peut nous eulendre.

TEUDOK. désiynanl la parle du donjon.

Ils sont là tous les deux.

GONDICARIUS.

Qui?

TEUDON.

Les vieillards. Le père et le HIs. Paix! vous dis-jc Kxceplc , — je le tiens de la nourrice Edwige , — Madame Piégina, qui vient près d'eux prier, Excepté cetOtbert, ce jeune aventurier, Arrivé l'an passé, bien qu'encor fort novice, Au château d'Heppenhet'f pour y prendre service , El que l'aïeul, puni dans sa postérité, Aime pour sa jeunesse et pour sa loyauté, Nul n'ouvre cette porle, et personne ici n'entre. Le vieil homme de proie est là seul dans son anlrc. Naguère au monde entier il jetait ses défis ; Vingt comtes et vingt ducs, ses fils , ses petits-fils , Cinq générations dont la montagne est l'arche , Entouraient comme un roi ce bandit patriarche. Mais l'âge enfin le brise , il se tient à l'écart; 11 est là , seul , assis sous un dais de brocart. Son fils, le vieux Maguus, debout , lui tient sa lance. Durant des mois entiers il garde le silence ; Et la nuit on le voit entrer, pâle , accablé , Dans un couloir secret dont seul il a la clé. Où va-t-il ?

SWAN

Ce vieillard a des peines étranges.

UAOUIX.

Ses fils pèsent sur lui comme les mauvais anges.

KL'NZ.

Ce n'est pas vainement qu'il est maudit.

GOXDlCAr.lUS.

Taul mieux !

SWAN

11 eut un dernier fils étant déjà fort vieux. Il aimait cet enfant. Dieu fît ainsi le monde : Toujours la barbe grise aime la tête blonde. A peine âge d'un an, cet enfant fut volé,

KUNZ,

Par une égyptienne.

HAOUIN.

Au bord d'un champ de blé.

SWAN, à Kunz.

As-tu remarqué , fils , an bas de la tour ronde , Au-dessus du torrent qui dans le ravin gronde , Une fenêtre étroite, à pic sur les fossés, Où l'on voit trois barreaux tordus et défoncés?

KUNZ.

C'est le Caveau Perdu; j'en parlais tout à l'iieure.

HAQUIN,

Un gîte sombre. — On dit qu'un fantôme y demeure.

HERMANN

Bah!

CYNULFUS.

L'on dirait qu'au mur jadis le sang coula.

KUNZ.

Le certain , c'est que nul ne saurait entrer là.

Le secret de l'entrée est perdu, La fenêtre

Est tout ce qu'on en voit; nul vivant n'y pénètre.

SWAN

Eh bien ! le soir je vais à l'angle du rocher,

Et là , toutes les nuits, j'entends quelqu'un marcher.

KUNZ , avec une sorte d'effroi.

Eles-vous sûr?

SWA.N,

Très-sAr,

TEUDON.

Kunz , brisons h'i. — Nous taire Serait prudent.

HAOUIN.

Ce burg est plein d'ini noir mystère.

J'écoute tout ici, cai' tout nie fait rêver.

TEUUO.N.

Parlons d'autre cliose, hein? ce cjiii doit arriver. Dieu seul le voit.

// se retourne vers un groupe qui n'a pas encore pris part à ce qui se passe sur le devant de la scène , et qui paraît fort attentif à ce que dit un jeune étudiant.

Tiens, Karl; finis-nous ton histoire.

KARL

Oui ; mais n'oubliez pas que le fait est notoire; Que c'est le mois dernier que l'aventure eut lieu , Et qu'il s'est écoule'...

Cherchant dans sa mémoire.

près de vingt ans , pardieu !

Depuis que Barberousse est mort à la croisade.

IIEUMANN,

Soit. Ton Max était donc dans un lieu fort maussade.

KARL

Un lieu lugubre, Hermann, Un endroit redouté.

Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté.

Tourne éternellement autour de la montagne;

Le soir, leurs cris affreux , lorsque l'ombre les gagne ,

Font fuir jusqu'à Lauteru le chasseur hasardeux.

Des gouttes d'eau du front de ce rocher hideux

Tombaient connue les pleurs d'un visage terrible ;

Uue caverne sombre et d'une forme horrible

S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max Edmond

Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont.

Il s'aventura donc sous ces grottes funèbres.

Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres.

Soudain sous une voûte, au fond du souterrain.

Il vit, dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain,

Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe ,

Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe.

Un vieillard effrayant, immobile, incliné.

Ceint du glaive , vêtu de pourpre , et couronné.

Sur une table faite avec un bloc de lave ,

Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très-brave,

Et qu'il ait guerroyé sous Jean-lc-Bataillard ,

Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard ,

Presque enfoui sous l'herbe et le lierre et la mousse,

("ar c'élnit l'empereur Frédéric Barberousse.

Il tlorniail, — d'un sommeil farouche et surjirenant,

Sa barbe d'or jadis, de neige mainlenant,

Se répandait à flots sur la table de pierre.

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière.

Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.

Par moments, inquiet, à travers son sommeil ,

H portait vaguement la main à son épée.

De quel rêve cette âme était-elle occupée?

Dieu, le sait !

HERMANX.

Est-ce tout?

karl:

Non, écoutez encor.

AuÂ" pas du comte Max dans le noir corridor L'homme s'est réveillé; sa tête morne et chauve S'est dressée ; et, fixant sur Max un regard fauve, • Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés ? Le comte Max Edmond a répondu : Non, sire. A ce mot, le vieillard a laissé, sans rien dire, Retomber son front pâle , et Max plein de terreur A vu se rendormir le fantôme empereur.

HERMANN , éclatant de rire.

Le conte est beau.

HAQUIN , à Karl.

S'il faut croire la renommée , Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus.

HERMANN

C'est sûr.

KARL

Cela ne prouve pas Que son spectre n'est point dans le val du Malpas.

SWAN

Moi, l'on m'a dit, — la fable est un champ sans limite, Qu'échapjjé par miracle, il s'était fait ermite, Et qu'il vivait encor.

(;ondicar;us.

Plût au ciel ! et qu'il vînt Délivrer l'Allemagne avant douze cent vingt ! Fatale année oii doit, dit-on, «rouler l'empire.

SWAN

Déjà de toutes parts notre grandeur expire,

KUNZ.

Mais, hélas! Barberousse est mort, bien mort, Snonon.

SWAN, à Jossius.

A-t-on dans le Cyduus retrouvé son corps?

JOSSIUS,

Non.

T.es flots l'ont emporté,

TEUDON,

Swan , as-tu connaissance De la prédiction qu'on fit à sa naissance? — Cet enfant, dont le monde un jour suivra les lois, Deux fois sera cru mort et revivra deux fois. — Or, la prédiction, qu'on raille ou qu'on oublie , Une première fois semble s'être accomplie.

HERMANX.

Barberousse est l'objet de cent contes.

TEUDON.

Je dis Ce que je sais. J'ai vu, vers l'an quatre-vingt-dix, A Prague, à l'hôpital, dans une casemate. Un certain Sfrondati , gentilhomme dalraate , Fort vieux, et qu'on disait privé de sa raison. Cet homme racontait tout haut dans sa prison Qu'étant jeune, à cet âge où tout hasard nous pousse , Che2 le duc Frédéric, père de Barberousse , Il était écuyer. Le duc fut consterné De la prédiction faite à son nouveau-né. De plus, l'enfant croissait pour une double guerre : Gibelin par son père et guelfe par sa mère. Les deux partis pouvaient le réclamer un jour. Le père l'éleva d'abord dans une tour, Loin de tous les regards, et le tint invisible, Comme pour le cacher au sort le plus possible. Il chercha même encore un autre abri plus tard. D'une fille très-noble il avait un bâtard, Qui , né dans la montagne, ignorait que son père Ktait duc de Souabe et comte de Bavière, V.l ne le connaissait que sous le nom d'Olhon. T.i^ lion iliif se cachait «îe rc Hls-I;i , (Ht-oii .

De peur que le bâtard ne voulût être prince ,

Et d'un coin du duché se faire une province.

Le bâtard , par sa mère , avait, fort près du Rhin ,

Un burg dont il était burgrave et suzerain,

Un château de bandit, un nid d'aigle , un repaire.

L'asile parut bon et sûr au pauvre père.

11 vint voir le burgrave , et , l'ayant embrassé ,

Lui confia l'enfant sous un nom supposé ; •

Lui disant seulement : Mon fils, voilà ton frère.

Puis il partit. ^-Au sort nul ne peut se soustraire. —

Certes , le duc croyait son fils et son secret

Bien gardés : car l'enfant lui-même s'ignorait.

Le jeune Barberousse ainsi recouvert d'ombre

Atteignit ses vingt ans ; or, — ceci devient sombre , —

Un jour, dans un hallier, au pied d'un roc , au bord

D'un torrent qui baignait les murs d'un château-fort ,

Des pâtres qui passaient trouvèrent à l'aurore

Deux corps sanglants et nus qui palpitaient encore.

Deux hommes poignardes dans le château sans bruit ,

Puis jetés à l'abîme , au torrent, à la nuit;

Et qui n'étaient pas morts. ^ Un miracle , vous dls-je. —

Ces deux hommes , que Dieu sauvait par un prodige ,

C'était le Barberousse avec son compagnon,

Ce même Sfrondali, qui seul savait son nom.

On les guérit tous deux. Puis, dans un grand mystère,

Sfrondati ramena le jeune homme à son père,

Qui, pour paieraemt , fit mettre au cachot Sfrondati.

Le duc garda son fils , c'était le bon parti ,

Et n'eut plus qu'une idée, étouffer cette affaire.

Jamais il ne revit son bâtard. Quand ce père

Sentit sa mort prochaine , il appela son fils ,

Et lui fit à genoux baiser un crucifix.

Barberousse , incliné sur ce lit funéraire,

Jura de ne se point révéler à son frère ,

Et de ne s'en venger, s'il était encor temps ,

Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans.

— C'est-à-dire jamais. — Quoique Dieu soil le maître !

Si bien que le bâtard sera mort sans connaître

Que son père était duc, et son frère empereur.

Sfrondati pâlissait d'épouvante et d'horreur

Quand on voulait sonder ce secret de famille.

Les deux frères aimaient tous deux la même fille.

L'aîné se crut trahi, tua l'autre, et vendit

La fille à je ne sais quel horrible bandit,

Qui la li.int au joug, sans |)iti(', connue un homme,

L'allelail aux bate.iux qui vont d'Oslie à Rome. Quel destin ! Sfrondali disait : C'est oul)lié ! Du reste, en son esprit tout s'était délié. Rien ne surnageait plus dans la nuit de son ame, Ni le nom du bâtard , ni le nom de la femme. Il ne savait comment. Il ne pouvait dire où. J'ai vu cet homme à Prague enferme comme fou. Il est mort maintenant.

IIERMAN.N.

Tu conclus?

TEUDON.

Je raisonne.

Si tous ces faits sont vrais, la prophétie est bonne.

KUNZ.

On m'a jadis conté ce conte. Eu ce château, Frédéric Barberousse avait nom Donato; Le bâtard s'appelait Fosco ; quant à la belle , Elle était corse, autant que je me le rappelle. Les amants se cachaient dans un caveau discret , Dont l'entrée inconnue était leur doux secret. C'est là qu'un soir Fosco , cœur jaloux, njaiu hardie , Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.

GODICARIUS.

Que Frédéric, du trône atteignant le sommet , ^i'ait jamais recherché la femme qu'il aimait, Cela me navrerait dans l'ame pour sa gloire Si je croyais un mot de toute votre histoire.

TEITDON.

Il l'a cherchée, ami. De son bras souverain, Trente ans il a fouillé les repaires du Rhin. Le bâtard...

KUNZ.

Ce Fosco ?

TEUDON , continuant.

Pour servir eu Bretagne , Avait laissé son burg et quitté la montagne; Il n'y revint, dit-on, que fort long-temps après. L'empereur investit les monts et les forêts, Assiégea les châteaux, détruisit les burgraves , Mais ne retrouva rien.

Entre le capita'ne dit Ininj , le fouet à la main.

r.E CAPITAINE.

Allons! c'est rheure, esclaves.

Au travail ! luttons-nous. Les convives ce soir Vont venir visiter cette aile du manoir; C'est monseigneur Hatio, le maître, qui les mène. Qu'ils ne vous trouvent point ici train.ant la chaîne!

Page 27(3.

C'est du vin d'ccarlale.

Scaiiacliwein,

Page 312. .

Haut le pont! bas la herse ! armez les mangonneaux !

L'acteur fait sagement de dire : armez les fauconneaux . On ne connaissait pas les fauconneaux au treizième siècle ; mais qu'importe! il y a encore dans le public, quoiqu'il devienne de jour en jour plus sympathique et plus intelligent, beaucoup de braves gens qui n'admettraient pas les mangonneaux. Mangonneaux! qu'est cela, je vous prie? Mangonneaux ! voilà un mot bien ridicule et bien singulier ! Fauconneaux ! à la bonne heure !

On croit devoir indiquer ici aux théâtres de province de quelle façon se disent à la représentation les vers qui terminent la pièce :

CtUNHUMARA, à l'empereur.

Adieu!

FJle meurt.

i.'iiMPEREUR, In soutcimnt dans ses ùras , à Joh. Je pars aussi .

// 5e relève.

Job, règne sur le Rhin.

JOB

Restez , sire !

l'empereur.

Je lègue au monde un souverain , Frédéric deux, mon fils, qu'on vient d'élire à Spire.

Jetant un regard douloureux à Guanhumara étendue à ses pieds.

Je rentre dans ma nuit, et lui laisse l'empire.

JOB

Sire!...

l'empereur.

Avant de mourir, courbé devant la croix, J'ai voulu seulement, une dernière fois, Ktendre cette main suprême et tulélaire, Comme roi sur mon peuple, et sur toi comme frère. Quel qu'ait été le sort, quand l'heure va sonner. Heureux qui peut bénir !

Tous s'inclinent sous la bénédiction de l'empereur.

JOB, lui baisant les mains.

Grand qui sait pardonner !

Si l'auteur pouvait penser que ces notes tiendront une place, si petite qu'elle soit, dans l'histoire littéraire de notre temps , il leur donnerait des développements qui ne seraient pas inutiles peut-être à l'art théâtral. Il expliquerait, par exemple, dans tous ses détails, cette belle mise en scène des Burgraves, qui a fait tant d'honneur à la Comédie-Française. Jamais pièce n'a été montée avec plus de soin et représentée avec plus d'ensemble. On a remarqué avec quelle intelligence vive et adroite ont été dites par tous la scène des esclaves et la scène des buritraves.

M. Drou ville s'est particulièrement distingué dans le rôle de Matto. Mesdemoiselles Brolian et Garrique ont su , à force de grâce et d'esprit, convertir en des figures animées et vivantes les silhouettes à demi entrevues de Lupus et de Gorlois. Mademoiselle Denain, qui a su rendre d'une manière si complète, et sous son double aspect, le rôle de Régina , a été pleine de charme dans sa mélancolie et pleine de charme dans sa joie.

M. Geffroy, qui, comme peintre et comme comédien, est deux fois artiste et artiste éminent, a imprimé au personnage d'Otbert cette physionomie fatale que les poètes comme Shakspeare savent rêver et que les acteurs comme M. Geffroy savent réaliser.

Les trois vieillards , Job , Barberousse et Magnus , ont été admirablement représentés par MM. Beauvallet, Ligier et Guyon. M. Guyon, qui est un artiste de haute taille par l'intelligence comme par la stature , a puissamment personnifié Magnus. Quand il apparaît au seuil du donjon avec sa belle et noble tête , son habit de fer et sa grande peau de loup sur les épaules , on croirait voir sortir de l'église de Fribourg en Brisgau le vieux Berthold de Zœhringen , ou de la collégiale de Francfort le formidable Gunther de Sclmarzbourg, M. Ligier, qui a reproduit avec une si haute poésie la figure impériale de Barberousse , a su dans ce rôle , qui restera comme une de ses plus belles créations, être tour à tour simple et grand, paternel et pensif, majestueux et formidable. Au deuxième acte, dans son apostrophe aux burgraves , il soulève des acclamations enthousiastes et unanimes. M. Beauvallet, qui a une grande puissance parce qu'il a un grand talent, a déployé dans Job toutes les nuances de son intelligence si riche , si étendue et si complète. Il a été patriarche au premier acte , héros au deuxième , père au dernier. M. Beauvallet a été partout superbe et dramatique. Ajoutons qu'il y a dans le rôle de Job, au deuxième acte, par exemple, des moments de bonhomie et de familiarité que ce rare et excellent ac* teur a su rendre avec une sorte de grâce sénile pleine de

grandeur. M. Beauvallet et M. Ligier, en représentant les deux frères, se sont montrés frères par le talent et ont été frères par le succès.

Pour exprimer le personnage de Guanhumara , il fallait tout à la fois une composition savante et une inspiration profonde. Madame Mélingue a eu ce double mérite au degré le plus éminent. Imposante sous ses cheveux blancs, magnifique sous ses haillons, pathétique, et on pourrait presque dire intéressante dans sa haine , elle a réalisé merveilleusement l'idéal de l'auteur, la statue qui marche et qui regarde avec un regard de vipère. Madame Mélingue n'a reculé devant aucune des difficultés de son rôle. Toute jeune comme elle est, elle a pourtant pris hardiment et franchement l'âge de Guanhumara; mais, dans cette transformation même, elle a su conserver les lignes les plus sculpturales et les plus pures. En renonçant pour un moment à être jolie, elle a su rester belle.

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