‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 91 sur 208 · ACTE m, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE II

Ton globe , qui brillait dans ta droite profonde , Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit. Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore, Et que d'un autre peuple effacera l'aurore 1 Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs, On les souille!— 0 géant! se peut-il que tu dormes?— On vend ton sceptre au poids! un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ; Et l'aigle impérial qui , jadis , sous ta loi , Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme , Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme ! Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table , écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.

LE COMTE DE CAMPOREAL, désignant le marquis de Priego et remettant le papier à Ruy Blas. Monsieur le duc,— au nom de tous les deux, — voici Notre démission de notre emploi.

RUY BLAS, prenant le papier, froidement. Merci.

Vous vous retirerez, avec votre famille.

A Priego.

Vous, en Andalousie,

A Camporeal.

Et vous, comte, en Castille.

Chacun dans vos états. Soyez partis demain. Les deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement, le chapeau sur la tête. liuy Blas se tourne vers les autres conseillers.

Quiconque ne veut pas marcher dans mon cluMnin IViit suivre ce- niessiours.

Silence dans h'^ asst'Mants. Rmj hias s'assied à la table sur une chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s'occupe à décacheter une correspondance. Pendant qu'il parcourt les lettres lune après Vautre, Coi'adenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à voix basse.

UBILLA, à Covadenga, montrant Ruy Blas.

Fils, nous avons un maître.

Cet homme sera grand.

DON MANUEL ARIAS

Oui , s'il a le temps d'être.

COVADENGA.

Et s'il ne se perd pas à tout voir de trop près.

UBII.LA.

Il sera Richelieu 1

DON MANUEL ARIAS

S'il n'est Olivarez !

Ruv BLAS, après avoir parcouru vivement une lettre qu'il vient d'ouvrir.

Un complot! qu'est ceci? messieurs, que vous disais-je? Lisant.

— ... « Duc d'Olmedo, veillez. Il se prépare un piège » Pour enlever quelqu'un de très-grand de Madrid. «

Examinant la lettre.

— On ne nomme pas qui. Je veillerai. — L'écrit Est anonyme. —

Entre un huissier de cour qui s'approche de Ruy Blas avec une profonde révérence.

Allons! qu'est-ce?

l'huissier.

A votre excellence J'annonce monseigneur l'ambassadeur de France.

Ah! d'Harcourt! Je ne puis à présent.

ACTK m, SCÈNE H. làl

l'huissier , .s'//?c//w/?}/,

Monseigneur, Le nonce impérial dans la chambre d'honneur Attend votre excellence.

A cette heure? Impossible.

L'huissier s'incline et sort. Depuis quelques instants, un page est entré vêtu d'une livrée couleur de feu, à galons d'argent, et s'est approché de Ruy Blas.

RUY BLAS, l'apercevant.

Mon page! je ne suis pour personne visible.

LE PAGE, bas.

Le comte Guritan, qui revient de Neubourg... RUY BLAS , avec un geste de surprise.

Ah! — Page, enseigne-lui ma maison du faubourg. Qu'il m'v vienne trouver demain , si bon lui semble. Va.

Le page sort. Aux conseillers.

Nous aurons tantôt à travailler ensemble. Dans deux heures. Messieurs, revenez.

Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas.

Ruy Blas, resté seul^ fait quelques pas, en proie à une rêverie profonde. Tout à coup, à l'angle du salm, la tapisserie s'écarte et la reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête; elle parait rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d'admiration et de respect. Elle soutient d'un bras la tapisserie, derrière laquelle on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l'on distingue une petite porte. Ruz Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme pétrifié devant celte apparition.

152 RLÎV BLAS.

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