ACTE III, SCENE III
Et que disait-il?
LA REINE
Rien.
Rien? — Et que faisait-il?
LA REINE
Il allait à la chasse.
Mais vous! j'entends encor votre accent qui menace. Comme vous les traitiez d'une haute façon , Et comme vous aviez superbement raison I .le soulevais le bord do la tapisserie , Je vous voyais. Votre œil , irrité sans furie, Les foudroyait d'éclairs, et vous leur disiez tout. Vous me sembliez seul être resté debout ! Mais où donc avez- vous appris toutes ces choses? D'où vient que vous savez les effets et les causes? Vous n'ignorez donc rien? D'où vient que votre voix Parlait comme devrait parler celle des rois? Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même , Si terrible et si grand?
Parce que je vous aime !
Parce que je sens bien , moi qu'ils haïssent tous , Que ce qu'ils font crouler, s'écroulera sur vous! Parce que rien n'effraie une ardeur si protonde, Et que pour vous sauver je sauverais le monde ! .le suis un malheureux qui vous aime d'amour. Hélas 1 je pense à vous comme l'aveugle au jour. Madame, écoutez-moi. J'ai des rêves sans nombre. Je vous aime de loin , d'en bas, du fond de l'ombre; Je n'oserais toucher le bout de votre doigt, Et vous m'éblouissez comme un ange qu'on voit! — Vraiment, j'ai bien souffert. Si vous saviez, madame 1 Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme. J'ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup, .le ne m'occupe pas de ces hommes du fout,
154 flUV BLAS.
Je vous aime. — 0 mon Dieu , j'ose le dire en face A votre majesté. Que faut-il que je fasse? Si vous disiez ; Meurs! je mourrais. J'ai l'effroi Dans le cœur. Pardonnez I
LA REINE
Oh ! parle ! ravis-moi !
Jamais on ne m'a dit ces choses-là. J'écoute! Ton âme en me parlant me bouleverse toute. J'ai besoin de tes yeux , j'ai besoin de ta voix. Oh ! c'est moi qui souffrais ! Si tu savais ! cent fois , Cent fois, depuis six mois que ton regard m'évite
— Mais non, je ne dois pas dire cela si vite.
.Te suis bien malheureuse. Oh! je me tais, j'ai peur!
RUY BLAs, qui récoute avec ravissement.
0 madame! achevez 1 vous m'emplissez le cœur!
LA REINE
Eli bien . écoute donc !
Levant les yeux au ciel.
— Oui , je vais tout lui dire.
Et-ce un crime? Tant pis. Quand le cœur se déchire , Il faut bien laisser voir tout ce qu'on y cachait. — Tu fuis la reine? Eh bien , la reine te cherchait! Tous les jours je viens là , — là , dans cette retraite , — T'écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, Et prise par ta voix qui m'intéresse à tout. Va , tu me semblés bien le vrai roi , le vrai maître. C'est moi, depuis six mois, tu t'en doutes peut-être, Qui t'ai fait , par degrés, monter jusqu'au sommet. Où Dieu t'aurait dû mettre une femme te met. Oui , tout ce qui me touche a tes soins. Je t'admire. Autrefois une tleur, à présent un empire! D'abord je t'ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu! c'est à cela qu'une femme se prend ! Mon Dieu! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, M "enfermer, comme on met en cage une colombe. Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré?
— Un jour que nous aurons le temps, je te dirai