‹ Théâtre de VoltaireChapitre 101 sur 339 · A. LA. DUCHESSE DU MAINE · texte numérisé non relu

A. LA. DUCHESSE DU MAINE

comprit qu'il était capable de mieux faire, et qu'il se repentit d'avoir affaibli la scène par tant de déclarations d'amour, par tant de sentiments de jalousie et de coquetterie, plus dignes, comme j'ai déjà osé le dire1, de Ménandre que de Sophocle et d'Euripide. Il composa son chef-d'œuvre d'Athatie : mais quand il se fut ainsi détrompé lui-même, le public ne le fut pas encore. On ne put imaginer qu'une femme, un enfant, et un prêtre, pussent former une tragédie intéressante : l'ouvrage le plus approchant de la perfection qui soit jamais sorti de la main des hommes resta longtemps méprisé; et son illustre auteur mourut avec le chagrin d'avoir vu son siècle, éclairé mais corrompu, ne pas rendre justice à son chef-d'œuvre.

Il est certain que si ce grand homme avait vécu, et s'il avait cultivé un talenl qui seul avait fait sa fortune et sa gloire, et qu'il ne devait pas abandonner, il eût rendu au théâtre son ancienne pureté, il n'eût point avili, par des amours de ruelle, les grands sujets de l'antiquité. Il avait commencé Ylphigénie en Tauride, et la galanterie n'entrait point dans son plan : il n'eût jamais rendu amoureux ni Agamemnon, ni Oreste, ni Electre, ni Téléphonte, ni Ajax; mais ayant malheureusement quitté le théâtre avant que de l'épurer, tous ceux qui le suivirent imitèrent et outrèrent ses défauts, sans atteindre à aucune de ses beautés. La morale des opéra de Quinault entra dans presque toutes les scènes tragiques : tantôt c'est un Alcibiade2, qui avoue que « dans ses tendres mo- « ments il a toujours éprouvé qu'un mortel peut goûter un bon- « heur achevé; » tantôt c'est une Amestris, qui dit que

La fille d'un grand roi

Brûle d'un feu secret, sans honte et sans effroi 3.

Ici un Agnonide

De la belle Chrysis en tout lieu suit les pas, Adorateur constant de ses divins appas.

Le féroce Arminius, ce défenseur de la Germanie, proteste « qu'il

v Voyez préface deNaninc, page 6; mais c'est Térence et non Ménandre qui y est nommé. B.

2 Dans Y Alcibiade de Campistron , acte Itr, scène 8, on lit: Dans ces tendres instants j'ai toujours éprouvé Qu'un mortel peut sentir un bonheur achevé. H.

Mcl., II,7. R-

Page 1