ACTE I, SCENE V. IOI
Ma fille est votre bru, mon fils est votre gendre; Ils le seront du moins, et sans beaucoup attendre. Lisez.
( 11 lui donne une lettre. )
MADAME DURU
L'ordre est très net. Que faire ?
M. G RI PO If.
A votre chef Obéir sans réplique, et tout bâcler en bref. Il reviendra bientôt; et même, par avance, Son commis vient régler des comptes d'importance. J'ai peu de temps à perdre; ayez la charité De dépêcher la chose avec célérité.
MADAME DURU
La proposition , mes enfants , doit vous plaire. Comment la trouvez-vous?
DAMIS, ÉR1SE, ensemble.
Tout comme vous, ma mère.
LE MARQUIS, à M. Gripon.
De nos communs désirs il faut presser l'effet. Ah ! que de cet hymen mon cœur est satisfait !
M. GRIPON.
Que ça vous satisfasse, ou que ça vous déplaise, Ça doit importer peu.
LE MARQUIS
Je ne me sens pas d'aise.
M. GRIPON.
Pourquoi tant d'aise?
Mais. ..j'ai cette affaire à cœur.
M. GRIPON.
Vous, à cœur mon affaire?
LE MARQUIS
Oui, je suis serviteur De votre ami Duru , de toute la famille, De madame sa femme, et surtout de sa fille. Cet hymen est si cher, si précieux pour moi !... Je suis le hon ami du logis.
M. GRIPON.
Par ma foi , Ces amis du logis sont de mauvais augure. Madame, sans amis, hâtons-nous de conclure.
ÉRISE.
Quoi ! sitôt?
MADAME DURU
Sans donner le temps de consulter, De voir ma bru, mon gendre, et sans les présenter? C'est pousser avec nous vivement votre pointe.
M. GRIPON.
Pour se bien marier, il faut que la conjointe N'ait jamais entrevu son conjoint.
MADAME DURU
Oui, d'accord ; On s'en aime bien mieux : mais je voudrais d'abord , Moi, mère, et qui dois voir le parti qu'il faut prendre, Embrasser votre fille, et voir un peu mon gendre.
Vous les voyez en moi, corps pour corps, trait pour trait, Et ma fille Phlipotte est en tout mon portrait.
MADAMIi DURU.
Les aimables enfants!
■VCTF I, SCÈNE V. lo3
DAM 1 S
Oh ! monsieur, je vous jure Qu'on ne sentit jamais une flamme plus pure.
M. GRIPON.
Four ma Phlipotte?
dam i s.
Hélas ! pour cet objet vainqueur
Qui règne sur mes sens, et m'a donné son cœur.
M. GRIPON.
On ne t'a rien donné: je ne puis te comprendre; Ma fille, ainsi que moi, n'a point l'ame si tendre.
(à Erise. )
Et vous, qui souriez, vous ne me dites rien?
ÉRISE.
Je dis la même chose, et je vous promets bien
De placer les devoirs, les plaisirs de ma vie
A plaire au tendre amant à qui mon cœur me lie.
Il n'est point tendre amant, vous répondez fort mal.
LE MARQUIS
Je vous jure qu'il l'est.
M. GRIPON.
Oh ! quel original !
L'ami de la maison, mêlez-vous, je vous prie, Un peu moins de la fête, et des gens qu'on marie.
( Le marquis lui fait de grandes révérences. ) (à madame Duru. )
Or çà , j'ai réussi dans ma commission.
Je vois pour votre époux votre soumission ;
Il ne faut à présent qu'un peu de signature.
J'amènerai demain le futur, la future.
Vous aurez deux enfants, souples, respectueux,
Grands ménagers ; enfin on sera content d'eux.
] 1 est vrai qu'ils n'ont pas les grands airs du beau monde.
MADAME DURU
C'est une bagatelle, et mon espoir se fonde
Sur les leçons d'un père, et sur leurs sentiments,
Qui valent cent fois mieux que ces dehors charmants.
DAMIS
J'aime déjà leur grâce et simple et naturelle...
ÉRI SE.
Leur bon sens, dont le père est le parfait modèle.
LE MARQUIS
Je leur crois bien du goût.
M. GRIPON.
Ils n'ont rien de cela.
Que diable ici fait-on de ce beau monsieur-là ?
(à madame Duru. )
A demain donc , madame : une noce frugale
Préparera sans bruit l'union conjugale.
Il est tard, et le soir jamais nous ne sortons.
DAMIS
Eh ! que faites-vous donc vers le soir?
M. GRIPON.
Nous dormons.
On se lève avant jour ; ainsi fait votre père : Imitez-le dans tout, pour vivre heureux sur terre. Soyez sobre , attentif à placer votre argent ; Ne donnez jamais rien , et prêtez rarement. Demain, de grand matin, je reviendrai, madame.
M ADAM F. D URU
Pas si matin.