‹ Théâtre des boulevards. Réimprimé pour la premìere fois et précédé d'une noticeChapitre 114 sur 146 · ARLEQUIN, ISABELLE · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, ISABELLE

ARLEQUIN

Or ça, Mamselle, j'ai ordre de vous garder. On dit qu'il n'y a rien de si difficile que de garder un oiseau de votre espèce : je compte pourtant si bien veiller sur votre conduite, qu'il n'y manquera pas un poil quand mon Maître reviendra.

ISABELLE

Gomment, mon cher z'Arlequin, lu aurois bien le cœur de faire endéverune jolie tille ?

3o2 Le Courier

ARLEQUIN

Oui, je suis dur de ma nature, et quand vous seriez le diable à quatre...

Oh ce n'est pas t'ainsi que je veux m'y prendre, au contraire je veux que tu te laisses attendrir par mes caresses.

ARLEQUIN

Ce seroit bien le diable : attendez que je vous regarde un peu. Allons, fi donc, fi donc, vous me lorgnez, arrêtez-vous, arrêtezvous donc, la peste, vous me grillez toute la fressure.

Viens ça, Arlequin, je suis t'une fille raisonnable qui ne fera jamais rien contre la modestie de mon honneur: mais dame il est bien fâcheux de ne pouvoir pas prendre le moindre divertissement, et d'être toujours enfermée comme un pauvre chien à l'attache, et je suis bien sûre que tu n'auras pas pour moi une rigueur si rigoureuse, tu z'es trop raisonnable et trop poli pour ça.

ARLEQUIN

Aye, aye, aye, vous me prenez par le bon bout, Mamselle, je ne sçaurois plus y tenir;

de Milan. 3o3

cependant, que mon Maître est en Italie, je pourrois bien, oui da, voyons...

ISABELLE

Que dis-tu mon cher z'Arlequin i

ARLEQUIN

Tenez, Mamselle, il ne faut pas trente livres de beurre pour faire un quarteron, je ne suis pas si diable que je suis noir, et un doux chasse l'autre, je vous avoue que l'oignon de vos regards et la moutarde de vos attraits, ont mis mon cœur à la sausse robert.

Voilà z'un compliment très-bien tourné ; mais que voulez-vous dire, mon cher z'Arlequin ?

ARLEQUIN

Que si vous voulez, Mamselle, je me charge de vous désennuyer, de vous divertir, de vous.... pendant l'absence de Monsieur Leandre.

Sçavez-vous bien qu'on ne dit pas des mots à double entente à z'une fille raisonnable. Oui, j'entrevois ce que tu me veux dire; mais mon cher Leandre m'a défendu de lui z'y faire d'infidélité pendant qu'il n'y

304 Le Courier

seroit pas, ainsi je ne le sçaurois faire sans son consentement.

ARLEQUIN

Quoi, vous m'aimeriez s'il vous le permettoit.

Oui, sans doute, je t'aimerai de tout mon cœur s'il y consent.

ARLEQUIN

Oh bien, qu'à ça ne tienne, je vais aller en Italie lui en demander la permission.

ISABELLE

Va donc vite.

Je m'en vais partir, n'est-ce pas par la première rue à gauche ?

Je ne scais pas bien la route d'Italie, tu devrois sçavoir le chemin étant un z'Arlequin de Milan.

ARLEQUIN

En tout cas je prendrai le premier venu, on m'a toujours dit que tous chemins vont à Rome.

de Milan. 3o5

ISABELLE

Adieu, mon adorable z'Arlequin.

ARLEQUIN

Adieu, Mamselle z'Isabelle... mais attendez, je vous gardois pour mon Maître; qu'estce qui vous gardera pour moi ?

ISABELLE

Bon, cela z'est-il nécessaire ?

ARLEQUIN

La peste avec votre permission, s'il vous plaît.

Il tire des cordes de sa poche, et il la lie à la balustrade.

Je vous déférai à mon retour.

Il fait plusieurs la^is.

Vous voilà bien par ici, mais par-là... Adieu, Mamselle Isabelle.

Isabelle liée.

Il faut avouer qu'une z'honnête fille est bien malheureuse de ce que tous les hommes qu'elle aime les uns après les autres la soupçonnent toujours de mauvaise manière envers leur égard. Ce n'est pas tout, ils lui font souffrir mort et passion pour contenter leur goût et leur fantaisie, et cependant il faut passer par-là ou par la fe-

3ob Le Courier

nôtre. J'adore z'Arlequin après t'avoir z'aimé Leandre. Mais cependant je n'aimerai plus z'Arlequin s'il ne m'apporte pas z'une permission de mon cher Leandre, il sçait bien que tout le tems qu'il m'a z'aimé, je ne me suis jamais donné à personne sans son consentement; mais via z'un courrier qui paroît, et qui me dira sûrement des nouvelles.

Isabelle à Arlequin en courier.

Courier, courier, z'aimable courier, ne pouvez-vous pas me dire des nouvelles de la guerre du Roi d'Italie i

ARLEQUIN

Oui, Mamselle, on dit que le Roi a ordonné que les filles qui auroient la bouche petite, auroient deux maris.

Isabelle pinçant sa bouche.

Cela z'est-il bien vrai ? mais vraiment on z'a très bien fait, et j'en suis ravie : et celles qui l'ont grande, qu'est-ce qu'elles deviendront i

Il est ordonné qu'elles en auront trois.

Isabelle ouvrant la bouche fort grande.

Tant mieux, tant mieux, les grandes bouches se prendront.

de Milan. 307

ARLEQUIN

Quoi vous ne me reconnoissez pas, Mamselle.

Ah! c'est toi, mon cher z'Arlequin, ôtemoi vîtementde comme cela.

arlequin délie Isabelle en faisant plusieurs la^^is.

ISABELLE

Eh bien, dis-moi promptement des nouvelles de Leandre.

ARLEQUIN

Premièrement, il ne se porte pas bien, parce qu'il est dans des tranchées abominables.

ISABELLE

O ciel que me dis-tu ?

ARLEQUIN

Oh! ce que je m'en vais vous dire vous surprendra bien davantage, si vous sçaviez ce qu'il fait, à la vérité il dit comme ça qu'il ne sçauroit coucher ailleurs.

Achevé donc, tu me mets dans une impatience.

3o8 Le Courier

ARLEQUIN

Il couche avec sa tante, Mamselle.

ISABELLE

Il est donc z'intidelle, l'ingrat.

ARLEQUIN

Bon, bon, ce n'est rien que tout cela, il m'a dit de vous dire qu'il ne reviendroit ici que de Milan.

ISABELLE

Il ne veut donc plus me voir ?

ARLEQUIN

Et voilà une lettre que je vous donne qu'il m'a donnée pour vous donner.

ISABELLE

Voyons ce que c'est.

Elle lit.

Mamselle la charmante z'Isabelle, j'ai toujours l'honneur de vous adorer comme à l'acccoutumance ; mais j'ai z'une trop grande délicatesse pour vous demander en grâce de rester dans l'état de fille pendant mon z'absence, ainsi je vous prie d'épouser en attendant mon valet z'Arlequin, quoiqu'il ne soit pas de la première condition, c'est toujours un parti z'honorable, dont je vous aurai une

de Milan. 3og

obligation sensible avec laquelle je suis votre très-obéissant et très passionné serviteur, Leandre.

Je vois qu'il m'aime toujours, et je consens à tout ce qu'il veut; mais mon cher z'Arlequin, tu n'as pas de bien ni moi non plus, comment est-ce que nous ferons aller le ménage.'

ARLEQUIN

Nous n'avons qu'à n'en point taire.

ISABELLE

Oh! il me faut du bien pour z'entretenir ma qualité.

ARLEQUIN

Attendez , Monsieur Leandre m'a laissé une valise dans laquelle il a mis son trésor, une maîtresse est plus chère qu'un trésor, à ce que j'ai toujours entendu dire; ainsi puisqu'il m'a donné sa Maîtresse, il me donneroit le trésor, n'est-il pas vrai i

Sans doute tu dois bien être reconnoissant pour ce Maître là qui te donne toutes ces choses-là.

3 io Le Courier

Aussi quand il sera de retour, il sera toujours le maître de tout ce qu'il m'a donné.

ISABELLE

Va donc prendre le trésor pour le porter au logis, afin de nous établir tout d'abord.

Arlequin sort ,et fait plusieurs laçais pour apporter la valise qu'il met enfin sur le théâtre. Nouveaux laj^is pour l'ouvrir. Isabelle lui aide pour voir ce qui est dedans; il l'ouvre et Leandre en sort.

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