SCENE IV
GILLES, DIVERTISSANT, SANS- QUARTIER
(Arrivent peu de tente après,)
GILLES sortant de chej( son Maître et regar»
dant dans la coulisse,
AH ça, Monsieur, Jem^en vais donc en Hollande : j*ai pourtant regret de vous quitter, car je suis fait à vous, et nous nous aimons comme cochons. Hi, hi, hi... voilà un drôle de corps que mon Maître, il croit que je suis fâché de m'en aller.
DIVERTISSANT ET SANS-QUARTIER
posent à terre un méchant chapeau, et s'écrient avec admiration :
Ah chapeau des chapeaux!
(Et continuent Jusqu'à ce que Gilles les interroge.)
GILLES
Pardi, voilà deux drôles de corps ceux-là avec leur chapeau. Il m'a bien la mine en effet d'être le chapeau des chapeaux, car je crois qu'il n'est fait que de pièces et de morceaux. Je m'en vais les aborder pour voir
44>4 l^ Chapeau
un peu ce que c'est. Je crois ma foi quMls sont fous. C'est peut-être quelques déniaiseurs ; mais ils n'ont mardi pas trouvé leur dupe. Je veux un peu rire à leurs dépens.
GILLES s'approche (feux, se met aussi à genoux, et s'écrie :
Ah chapeau des chapeaux! {et veut le prendre.)
DITBRTISSANT.
Comment^ misérable ^^aysan, vous avez la hardiesse, l'effronterie de porter votre main sale sur la forme de ce chapeau merveilleux, de ç^ chapeau des chapf^aux i
GILLESr
Oh! oh! (A part.) Pardi voilà deux drôles de corps.
»IVB$tTISS4NT.
Mais, faquin que tu es, veuxrtu bien te retirer.
GILLES
Ne voilà-t'il pas des gens bien mis pour traiter ainsi les autres avec leur chapeau.
Messieurs, je ne suis pas ici pour vous faire de la peine, faites-moi une amitié, monMaître m'envc^e ^n Holiandç, enseigoez-moi par quelle ru^ il faut tourner pour y aJkr.
de Fortunatus. 4D&
Pour aller en HoUaqde?
DIVERTISSANT
Le chemin d*Hollande ? d'Hollande ?
GILLES
Et oui, d'Hollande en Hollande.
DIVERTISSANT
Nous en arrivons tout à Theure*
GILLES
Tant mieux, y a-t'il bien loin, Messieurs ?
SANS-QUARTIER
Mon ami, il y a trois mille, mille lieues.
GILLES
Comment diable, si loin?
DIVERTISSANT
Mais qu'allez-vous faire dans ce pays-là ?
GILLES
Acheter des chevaux.
DIVERTISSANT, SANS-QUARTIER
Des chevaux ? des chevaux ? Ah ! ah ! ah !
4û6 Le Chapeau
QXLX»,
Eh oui des chevaux : il n'y a pas là le mot pour rire.
DIVERTISSANT
Tu vas donc quérir des chevaux en Hollande?
GILLES
Oui da, et je les payerai bien, car j'ai trois mille pistoles,
SANS-QUAftTIER.
Quand tu en au rois dix mille, tu n'y pourrois pas trouver un seul cheval.
GILLES
Diable! ils sont donc bien chers ?
DIVERTISSANT
Ce n'est pas cela, c'est qu'il n*y en a plus.
Nous les avons tous achetés pour remonter la Cavalerie de TArmée navale du Grand Turc.
GILLES
Ça vous a donc diablement coûté.
DIVERTISSANT
Pas xin soh
de Fortunatus, 407-
OILLSS.
Messieurs enseignez-moi ces Marchandslà.
DITBRTISSAMT.
Si, tu sçayois notre secret, le merveilleux trésor que nous possédons^ tu baiserois la poussière de nos souliers, et tu demanderois à mains jointes de t'en faire part... Vois-tu ce chapeau.
GILLES
Oui, il n'a pas été mauvais dans son teins.
DFVERTISSANT.
Comment, gredin, tu oses encore mettre tes mains profanes dessus.
Je les mettrois bien dedans, car il est plein de trous.
SANS-QUARTIER
Sçais-tu' que ce chapeau est un trésor ?
DIVERTISSANT
Qu'il est d*un prix inestimable ï
SANS- QUARTIER
Qu'il vaut toutes les richesses 4u monde.
4o8 Z^ Chajpeau
DIVBATISSANT.
.Que le Sophi de Perse nous a voulu céder ses Etats pour Ta voir.
SANS QUARTIER
Que nous sommes en pourparler pour le troquer contre TEurope.
Q\LLS& en admiration décrie :
Hou las!
{Puis il dit.)
Messieurs, ces gens-là sont des fous, j'en aurois autant pour cinq sols sous le petit Chàtelet, encore j'y voudrois une ganse.
DIVERTISSANT
Camarade allons nous-en, et laissons ce maraut dans son ignorance crasse.
GILLBS.
Mais, messieurs, sans vous fâcher, ditesmoi franchement ce (]Ue ce chapeau a de si merveilleux.
DIVERTISSANT
Regardes le bien.
GILLES
Oh volontiers. Je vois le jour à travers, tant il est percé.
de Fortunaius. 409
DIVERTISSANT CH sc découvratit.
C'est le chapeau de Fortunatus. Ah ! chapeau des chapeaux.
GILLES
Mais à quoi sert-il^ ce chapeau.
DIVERTISSANT
11 sert à VOUS rendre invisible.
GILLES
Invisible.
DIVERTISSANT
Oui, mon ami, nous n'avons qu'à le mettre sur notre tête, aussi-tôt on ne nous voit plus. Nous allions en Hollande chez les Marchands de chevaux, nous choisissions les plus beaux, ensuite les tenans par la bride ou par le licol, nous mettions sur notre tête le chapeau, et nous sortions sans que l'on nous vît, ni les chevaux non plus.
GILLES
Cela est-il possible ?
SANS-QUARTIER
Nous allions dans la meilleure hôtellerie, nous demandions un repas magnifique, ortolans, faisans, perdrix, etc., vins de Bourgogne, etc.^ nous mangions comme des afl'a-