‹ Théâtre des salonsChapitre 21 sur 76 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

SABINE, LUIGI, dans la coulisse , s’adressant à des

ouvriers.

Faites attention.... placez-la ici.... bien — qu’elle puisse tourner sur le pivot et être vue sous tous les aspects C'est cela! je ferai retomber le rideau pour que

j’œuvre paraisse ensuite dans tout son éclat. (Il entre à reculons sans voir Sabine, qui remonte au fond de l'atelier »

de peur d'être aperçue.') Douce et suave figure! objet de tant de veilles, de labeurs et d’espérances! vas-tu me payer mes luttes et mes tortures? Tu résumes mon passé, mon présent! tu vas décider de mon avenir... avenir de triomphe, d’amour et de gloire! ou avenir de désespoir et de misère!

Sabine, qui s’est approchée lentement pendant qu'il parlait, n'a cessé de contempler la statue. Au dernier mot de Luigi , elle pose sa main sur son épaule.

C’est beau !

Quoi! vous ici, Sabine!

SABINE

Moi ! Quelle est cette œuvre ? pourquoi l’apportezvous? Que se passe-t-il? Vous êtes ému!...

LUIGI

J’ai peur....

SABINE

Puis-je savoir?

LUIGI

Tout à l’heure, quand j’ai soulevé celle draperie,

vous vous êtes écriée : C’est beau! Le pensiez-vous? n’était-ce qu’un encouragement donné au praticien qui essaye témérairement de se transformer en créateur? Cette œuvre est-elle grande? — Ne suis-je abusé ni par ma passion pour l’art ni par les mouvements tumultueux de mon cœur?... J’ai besoin de croire que cette statue est belle, plus besoin encore de vous l’entendre dire — Que de nuits j’ai passées pleurant agenouillé devant cette image! Je lui parlais, elle semblait me répondre!... Plongé dans une extase enivrante, je m’écriais: — Tu vis, tu respires, tu me comprends, tu m’aimes.... Dibutade! Sabine!... Ah! pardon; vous le voyez, je m’égare encore, je suis fou !

SABINE

Sublime folie que celle de l’art !

Etait-ce la seule? j’eusse été moins malheureux! Mais Part n’avait pas si complètement envahi ma pensée qu’il ne me restât d’autres forces à dépenser,... Si ma tête était pleine de poésie, mon cœur débordait d’amour.... Ecoutez-moi; soyez indulgente.... Je suis né en Italie, dans un pays où les autels ont les plus belles madones, où les femmes ont les plus doux sourires.... Attiré par la réputation d’Erwin de Steinbach , moi, pauvre orphelin, je vins â pied jusqu’ici, traversant

toute l’Allemagne pour chercher les leçons du maître.

— Il fut touché de mes malheurs, et me traita plutôt en enfant adoptif qu’en apprenti étranger. Pendant trois ans, je travaillai, j’appris, je fis des progrès; Je voulais arriver un jour à la renommée comme à la fortune. — Les encouragements d’Erwin n’étaient pas mes seules récompenses. Je vous entendais chaque jour chanter au jardin, puis vous veniez, dans l’atelier, sourire a votre père. — Debout sur un piédestal, vous serviez de modèle pour ses vierges et ses anges; et je priais ces vierges mieux que celles de ma patrie!

— Mon amour a grandi dans le silence, il a envahi toute mon âme, il m’enlève à moi-même.... Aujourd’hui, ma vie est en jeu! Si le maître trouve dans cette œuvre le garant de mon avenir, j’oserai dire â celle pour qui j’ai tout fait : — Vous avez été le but, soyez la récompense !... Vous étiez mon inspiration et mon génie, devenez mon amour et mon bonheur!

Sabine, lentement et avec une tendresse profonde .

Luigi, j’ai été ton inspiration et ton génie, je serai tu récompense et ton bonheur !

Elle disparait en lui envoyant un baiser.

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