LA COMTESSE, LE COLONEL
LA COMTESSE
Ah! vous voilà, Monsieur!
le colonel, saluant a’ un air comique.
Oui, mon général.
LA COMTESSE
Je suis furieuse !
LE COLONEL
Ali bah! ‘ ' :i
la comtesse, le regardant.
Voyez un peu cette mine de goutteux ! Me direz-vous, Monsieur, d’où vient que vous êtes parti quand votre présence m’était si nécessaire ?
LE COLONEL
J’étais agonisant.
la comtesse, s'animant peu à peu.
Convenez, Monsieur, que mes rigueurs vous ont valu une infirmité bien commode. Avez-vous un visiteur ennuyeux, un accès de goutte le met a la porte; ne voulez-vous point faire votre partie de whist, comme hier, par exemple, votre accès vous en débarrasse ; faut-il reconduire une femme qui vous déplaît, vous avez une crise terrible, et vous voila libre de courir après celle qui vous plaît. C’est très ingénieux ce mal-îà; il vaut mieux que la migraine que nous avions inventée , nous autres femmes, et dont les ressources sont usées.
— iis —
LE COLONEL
C’est vrai.
LA COMTESSE
A l’aide de cette ruse, vous êtes parti enchanté de me laisser en tête-à-tête avec M. de ChampviJJars.
LE COLONEL
J’en conviens.
LA COMTESSE
Mais c’est la plus noire perfidie.
Qu’aviez-vous à craindre, citadelle imprenable? Les assiégeants ne vous font pas peur, on le sait : aussi vous laisse-t-on avec eux. Ah ça ! de Champvillars vous a donc dit qu'il vous aime?...
LA COMTESSE
La belle demande !
LE COLONEL
Ce qui prouve que j’avais raison 1
la comtesse, vivement.
Il y a bien de quoi vous vanter, et je vous conseille de vous réjouir de m’avoir obligée, grâce a votre départ, de désoler un homme pour lequel vous professez de si beaux sentiments.
LE COLONEL
Eh! pourquoi l’avez-vous désolé ? Que diable! il est temps de revenir aux habitudes de tout le monde. Vous n’avez pas été faite pour vivre seule dans l’indifférence et dans le mépris de l’amour : c’est immoral !
LA COMTESSE
Le mot est joli.
Le mot est vrai. Morbleu, Madame, vous êtes jeune, belle, spirituelle et riche : mariez-vous. Si ce n’est pour vous être agréable, que ce soit pour faire le bonheur
d’un autre; encore une fois, mariez-vous! . mariez-
vous !
LA COMTESSE
C’est votre recette de vieux garçon que vous m’offrezla. Bien obligée... Que n’en faites-vous usage pour vousmême ?
LE COLONEL
J’y arriverai, car je ne sais rien de plus triste que de vivre seul. Allez, comtesse, plus tard vous regretterez vos rigueurs d’aujourd’hui. Votre injustice envers le marquis... oh ! celui-là, c’était un coeur d’or.
la comtesse, très vivement.
Pour l’amour de Dieu , ne me parlez plus de votre marquis ; depuis ce matin il n’est question que de lui ; on dirait qu’il ne nous reste plus que ce sujet de conversation. J’en ai la tête rompue... Le marquis ! le marquis !
' voyons, m'avez-vous assez emmarquisêe? Si M. de Champvil lars est désolé, a qui la faute ? A vous.
LE COLONEL
Ah! voilà qui est charmant. Est-ce que je refuse de l’épouser, moi?
LA COMTESSE
11 fallait m’éviter ce malencontreux lète-à-tète. Vous saviez bien qu’il se déclarerait et que je... Tenez, brisons là.
LE COLONEL
Je ne demande pas mieux. (Prenant le journal.) Parlons politique.
— lie
LA COMTESSE
Est-ce que vous l’avez rencontré?
LE COLONEL
Qui?
LA COMTESSE
Le marquis.
LE COLONEL
Ma foi non.
LA COMTESSE
C’est fâcheux : vous lui eussiez dit quelques bonnes paroles. Il faudra l’aller voir, colonel, je vous en prie.
LE COLONEL
Visite de médecin.
LA COMTESSE
Je tiens à ce quil n’ait pas mauvaise opinion de moi. Si j’étais sûre que vous le trouvassiez, je vous prierais d’aller chez lui sur-le-champ. Surtout, défendez-lui bien de passer ses nuits dehors, il risque sa santé; je l’ai trouvé très changé; ce matin il avait la fièvre. S’il allait être sérieusement malade, je ne m’en consolerais pas.
LE DOMESTIQUE
M. le marquis de Champvillars.