‹ Théâtre des salonsChapitre 34 sur 76 · LA COMTESSE, LE COLONEL · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE COLONEL

LA COMTESSE

Ah! vous voilà, Monsieur!

le colonel, saluant a’ un air comique.

Oui, mon général.

LA COMTESSE

Je suis furieuse !

LE COLONEL

Ali bah! ‘ ' :i

la comtesse, le regardant.

Voyez un peu cette mine de goutteux ! Me direz-vous, Monsieur, d’où vient que vous êtes parti quand votre présence m’était si nécessaire ?

LE COLONEL

J’étais agonisant.

la comtesse, s'animant peu à peu.

Convenez, Monsieur, que mes rigueurs vous ont valu une infirmité bien commode. Avez-vous un visiteur ennuyeux, un accès de goutte le met a la porte; ne voulez-vous point faire votre partie de whist, comme hier, par exemple, votre accès vous en débarrasse ; faut-il reconduire une femme qui vous déplaît, vous avez une crise terrible, et vous voila libre de courir après celle qui vous plaît. C’est très ingénieux ce mal-îà; il vaut mieux que la migraine que nous avions inventée , nous autres femmes, et dont les ressources sont usées.

— iis —

LE COLONEL

C’est vrai.

LA COMTESSE

A l’aide de cette ruse, vous êtes parti enchanté de me laisser en tête-à-tête avec M. de ChampviJJars.

LE COLONEL

J’en conviens.

LA COMTESSE

Mais c’est la plus noire perfidie.

Qu’aviez-vous à craindre, citadelle imprenable? Les assiégeants ne vous font pas peur, on le sait : aussi vous laisse-t-on avec eux. Ah ça ! de Champvillars vous a donc dit qu'il vous aime?...

LA COMTESSE

La belle demande !

LE COLONEL

Ce qui prouve que j’avais raison 1

la comtesse, vivement.

Il y a bien de quoi vous vanter, et je vous conseille de vous réjouir de m’avoir obligée, grâce a votre départ, de désoler un homme pour lequel vous professez de si beaux sentiments.

LE COLONEL

Eh! pourquoi l’avez-vous désolé ? Que diable! il est temps de revenir aux habitudes de tout le monde. Vous n’avez pas été faite pour vivre seule dans l’indifférence et dans le mépris de l’amour : c’est immoral !

LA COMTESSE

Le mot est joli.

Le mot est vrai. Morbleu, Madame, vous êtes jeune, belle, spirituelle et riche : mariez-vous. Si ce n’est pour vous être agréable, que ce soit pour faire le bonheur

d’un autre; encore une fois, mariez-vous! . mariez-

vous !

LA COMTESSE

C’est votre recette de vieux garçon que vous m’offrezla. Bien obligée... Que n’en faites-vous usage pour vousmême ?

LE COLONEL

J’y arriverai, car je ne sais rien de plus triste que de vivre seul. Allez, comtesse, plus tard vous regretterez vos rigueurs d’aujourd’hui. Votre injustice envers le marquis... oh ! celui-là, c’était un coeur d’or.

la comtesse, très vivement.

Pour l’amour de Dieu , ne me parlez plus de votre marquis ; depuis ce matin il n’est question que de lui ; on dirait qu’il ne nous reste plus que ce sujet de conversation. J’en ai la tête rompue... Le marquis ! le marquis !

' voyons, m'avez-vous assez emmarquisêe? Si M. de Champvil lars est désolé, a qui la faute ? A vous.

LE COLONEL

Ah! voilà qui est charmant. Est-ce que je refuse de l’épouser, moi?

LA COMTESSE

11 fallait m’éviter ce malencontreux lète-à-tète. Vous saviez bien qu’il se déclarerait et que je... Tenez, brisons là.

LE COLONEL

Je ne demande pas mieux. (Prenant le journal.) Parlons politique.

— lie

LA COMTESSE

Est-ce que vous l’avez rencontré?

LE COLONEL

Qui?

LA COMTESSE

Le marquis.

LE COLONEL

Ma foi non.

LA COMTESSE

C’est fâcheux : vous lui eussiez dit quelques bonnes paroles. Il faudra l’aller voir, colonel, je vous en prie.

LE COLONEL

Visite de médecin.

LA COMTESSE

Je tiens à ce quil n’ait pas mauvaise opinion de moi. Si j’étais sûre que vous le trouvassiez, je vous prierais d’aller chez lui sur-le-champ. Surtout, défendez-lui bien de passer ses nuits dehors, il risque sa santé; je l’ai trouvé très changé; ce matin il avait la fièvre. S’il allait être sérieusement malade, je ne m’en consolerais pas.

LE DOMESTIQUE

M. le marquis de Champvillars.

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