CLÉMENCE, HORACE
HORACE
Mademoiselle Clémence de Renonville , il y a six mois que je vous connais ; il y a six mois que vous m’avez inspiré une passion profonde qui a pris toute mon existence. Quand je vous vis pour la première fois, il me sembla que la femme se révélait a moi ; un frisson courut dans tout mon être... Était-ce l’espoir de vous posséder?... était-ce la terreur de vous perdre?... L’un et l’autre, sans doute... Quand je vous adressai la parole, vos grands yeux noirs se fermèrent a demi , il me sembla que vous rougissiez; quand je vous touchai la main, il me sembla que la vôtre tremblait dans la mienne. Vous ne saviez pas qui j’étais... Je vous atteste moi-même qu’à ce moment j’avais oublié mon nom, mon état dans le monde, ma fortune... Je ne sentais en moi que l’ivresse
de mes vingt-huit ans. Quand je vous eus demandée en mariage, un seul nuage vint obscurcir mon bonheur: il me semblait que je triomphais trop vite , non de vous, mais du destin ; je me trouvais indigne de vous posséder sans vous avoir méritée. J’aurais voulu me retrouver humble et pauvre, et que votre amour me donnât la force de m’élever jusqu’à vous!...
CLÉMENCE
Continuez... continuez.
HORACE
Ah ! vous semblez attendre de moi des preuves nouvelles de mon fol amour... Eh bien ! non 1 je ne vous parlerai désormais que de mon impitoyable exigence. Entre le neveu de la duchesse... non... entre Aristote, qui ressemble au neveu de la duchesse, et moi, vous choisirez. Et, si je vous pose hardiment une pareille alternative , c’est que j’ai , croyez -moi , d’impérieuses raisons pour le faire. Sacrifiez-moi votre petit chien, je vous en prie ; je vous le demande à cause des souvenirs, sinon à cause des soupçons qu’il éveille en moi; je vous le demande avec toute la douce autorité d’un amant passionnément épris, qui n’admet pas même une ombre dans l’éclatante lumière de son amour.
CLÉMENCE
Je vous comprends et je m’afflige. J’aime tendrement
mon petit chien; habituée à ses innocentes caresses , à l’indescriptible affection qu’il me témoigne, je serais cependant heureuse, Horace, de vous le sacrifier si vos susceptibilités puériles ne me donnaient la preuve que vous êtes jaloux; et c’est là un vice de caractère que je ne saurais admettre.
HORACE
Moi, jaloux!... Vous n’y pensez pas. La jalousie est la passion des gens de rien, des usurpateurs de toute sorte, qui tremblent sans cesse d’être châtiés et atteints par le doigt mystérieux d’une inexorable providence. Quand le divin Shakspeare a voulu peindre la jalousie, ne voyez-vous pas que le merveilleux inventeur nous montre cette passion terrible dans le cœur soupçonneux et violent d’un parvenu de couleur équivoque ! Faites d’Othello l’égal de Desdémone, et sa jalousie n’est plus qu’un sentiment brutal, odieux et bas, dont le spectacle serait insupportable à des esprits élevés. Non, je ne suis pas jaloux ; car, n’ayant d’estime que pour les sentiments parfaits, dont la virginité n’est pas douteuse, tout ce que j’ai pu soupçonner... je le brise.
Eh bien?...
HORACE
Rassurez-vous, Clémence: celui que vous aimez n’est
pas jaloux ; il vous laisse libre d’amener autour de vous tout un essaim d’adorateurs, car il est sûr de les vaincre tous par la force de son amour. Animé d’une noble confiance et surexcité par l’honneur que vous lui avez fait de le choisir, il ne craint pas de rivaux; il les appelle, il les défie; il est prêt à mourir cent fois, comme un bon prêtre a l’autel de son Dieu , avant qu’un blasphème ait profané sa croyance... Mais, ô ma chère bien-aimée , il est des cas où la rivalité cesse , et où le déplaisir d’a mour est d’autant plus grave que la cause en est moins sérieuse. Je ne suis pas le rival d’Aristote ; je n’ai pas à lui disputer votre cœur; je ne puis pas me couper la gorge avec lui au bois de Vincennes; ce n’est pas un ennemi que je puisse me donner la mission de combattre : c’est un importun qui me fait mourir a petit feu et contre qui je suis sans défense... C’est comme une mouche qui me bourdonné autour des oreilles et que ma main ne peut saisir. C’est une manie, si vous voulez, une fantaisie, une fureur noire, mais je ne saurais m’en défendre. Et tenez!... il ne sera pas dit qu’avec vous j’aurai manqué a révéler le comble de mon délire : je suis entré chez vous avec l’intention d’empoisonner votre king- Charles... Tenez! voyez, j’ai conçu le crime... mais j’ai reculé. (Il lui montre le papier qui contenait le poison et lui en désigne les débris.)
CLÉMENCE
Noix vomique I ... Oh! je vous remercie, Monsieur le
comte, de m’avoir fait connaître jusqu’à quel point peuvent aller les desordres du caractère. Vous êtes venu ici, dites-vous, pour me demander une preuve d’amour?... Je vous en ai déjà donné plus d’une; mais dès ce moment je vous en refuse toute autre... tant que vous n’aurez pas expié l’acte de démence dont vous venez de me faire l’aveu. Ne vous méprenez pas, je vous prie , à la giavité de mes reproches. Je parle avec une émotion sincère, avec une douleur pénétrante, qui me prouve combien je vous aimais. Ma résolution est prise ; elle est foi nielle , inebianlable. Jamais, dusse— je vous perdre , je ne céderai à une exigence qui se traduit avec un pareil délire. Vous voulez que je rende mon petit chien !... moi, je refuse de vous faire ce sacrifice, je refuse énergiquement. L’accessoire suit le principal, Monsieur le comte : or , si je suis le principal, mon Aristote est 1 accessoire... Donc , si vous voulez m’épouser , vous épouserez Aristote.
HORACE
Oh ! pour ça non... non !... non !... je n’épouserai pas Aristote.
CLÉMENCE
\ ous épouserez Aristote , ou je vous rendrai votre parole, comme je 1 ai rendue au neveu de la duchesse.
HORACE
Ci uelle enfant, vous me faites un crime de ma fran-
chise; vous me frappez parce que j’ai tout avoué, parce que j’ai confessé l’intention d’un crime que je n’ai pas commis... Finissons ce cruel badinage...
CLÉMENCE
Un badinage!... C’est vous qui me parlez de la sorte? Un badinage ! mais je ne badine point , moi! Vous me demandez un sacrifice, je vous le refuse très nettement; vous essayez de m’entraîner sur le terrain d’une basse complaisance , je cherche à vous ramener, moi, sur le terrain de la raison. Horace, en punition de l’acte dont
vous avez eu la pensée, vous supporterez Aristote . a
perpétuité ; et, devant vous, il ne se passera pas un jour, pas une heure, que je ne le couvre de baisers et de caresses... sinon...
HORACE
Ali ! vous aurez comblé la mesure, mais je mourrai plutôt que de vous céder sur ce point ; et je me sens trop peu de mérite pour disputer votre cœur à un si rude adversaire. Adieu, Mademoiselle, adieu! Il sera dit que nous nous aimions ; que rien ne pouvaitentraver la pure estime, le touchant amour, que nous avions l’un pour l’autre; mais que nous nous sommes entêtés follement à ne pas nous céder l’un à l’autre sur une question de.... ménagerie. Etrange aventure , n’est-ce pas?... assemblage inouï de passion et d’extravagance !... Vous êtes sûre que vous m’aimez; vous trouvez un honnête gen-
tilhomme qui vous fait espérer une réalité meilleure que vos virginales rêveries, et cependant!.. Non, vous ne m aimez pas... vous ne m’avez jamais aimé, car vous hésitez à me faire le sacrifice d’un être qui n’a point d aine... Oh ! non, vous ne m’avez jamais aimé !...
CLÉMENCE
Si fait, je vous aime. Je me sens capable de vous sacrifier ma vie , si ma vie vous est - nécessaire. Perdez votre rang, votre naissance, votre fortune, et je braverai le monde entier pour m’attacher à vous et vous suivre dans une solitude. Si fait, je vous aime, et, si vous ne le sentez pas à J émotion qui m’anime , je le sens bien, moi, a la douleur qui me pénètre. Mais que je m’abaisse au point de supporter de vous le plus pitoyable de tous les caprices... non, Monsieur le comte, non ! ne l’espérez pas. Me voici prete à vous donner de mon amour toutes les preuves que Dieu permet et que ne condamne pas la bienséance; mais, si vous exigez des preuves blessantes à la fois pour la fermeté de votre caractère et pour la dignité du mien... cherchez ailleurs une victime qui ne se montre lâche que pour mieux, un jour, se montrer rebelle. Moi, Monsieur, je me sens assez résolue à reconnaître 1 autorité de votre raison pour résister absolument à la tyrannie de votre démence.
HORACE
Mais, fille sublime et entêtée, ce n’est pas un ultima-
tum que j’impose , c’est une grâce que j’implore à genoux... ce n’est pas une soumission que je veux, c’est une preuve d’amour...
CLÉMENCE
Et moi aussi... c’est une preuve d’amour que je réclame. Mon petit chien vous est désagréable... subissezle pour l’amour de moi. Si vous aviez eu l’inconcevable barbarie de faire mourir chez moi mon king-Charles... j’aurais dédaigné même de vous prier de sortir , et un ordre jeté à mes gens m’eût fait raison d’un pareil outrage. Vous n’avez eu que la folle intention du crime, je vous le pardonne... au principal; mais, loin de céder en ce qui regarde l’accessoire, ou vous m’avez vue pour la dernière fois... ou vous allez ici même vous engager par serment...
HORACE
N’achevez pas... C’est plus fort que moi.
CLÉMENCE
Vous refusez?
HORACE
Je refuse.
Je suis Bretonne, Monsieur le comte, et mon grand père a fait toutes les guerres de la Vendée !
HORACE
Je suis Parisien, Mademoiselle ; mes aïeux étaient de la Ligue et de la Fronde, et peut-être un peu de la Révolution... Que Dieu prenne en pitié leurs âmes !...
CLÉMENCE
Comte, à vous le dé, s’il vous plaît : que feriez-vous à ma place ?...
HORACE
Et vous?
clémence, s’inclinant.
La révérence, Monsieur le comte.
HORACE
Ah ! si vous le prenez sur ce ton...
CLÉMENCE
Il faut bien que ce soit moi qui le donne, puisque vous n’en avez pas le courage.
HORACE
Ah! c’est un démon de froideur etde cruauté... Je ne
la reverrai jamais.