‹ Théâtre des salonsChapitre 44 sur 76 · HORACE, CLÉMENCE · texte numérisé non relu

HORACE, CLÉMENCE

horage. Il tient Aristote dans ses bras.

Je voulais faire un whist avec le général , couper ses atouts, avoir avec lui querelle, et me faire casser la tête... La place était prise: je suis revenu.

CLÉMENCE

Avec Aristote dans vos bras?

HORACE

Avec Aristote dans mes bras. Clémence, dites-moi un

peu, s’il vous plaît, que donnez-vous par an aux pauvres de votre arrondissement ?

Tout ce que j’ai... D’abord, aux pauvres qui ont la ferme volonté de s’enrichir; à la modiste, aux fabricants de soie et de velours, au bijoutier, au carrossier, au libraire... tous pauvres honnêtes et laborieux, qui sont fort intéressants, je vous jure. Quant aux pauvres que la lutte a brisés et que la pitié recueille aux environs du champ de bataille, je leur donne tout ce que je puis, dix mille francs environ, sur mes pauvres économies.

HORACE

Cœur d’or; esprit élevé, bonne âme, qui êtes plus heureuse encore de soulager les vaincus que de seconder les laborieux , moi, je vous donne, pendant dix ans, cent mille francs â dépenser par an pour les pauvres , pour les pauvres qui invoquent la clémence de Dieu, quand la pitié des hommes leur manque...

CLÉMENCE

Serpent! je vous vois venir : vous voulez m’acheter Aristote !

HORACE

Je vous en donne un million... payable en dix ans, dix ans de bienfaits et de bénédictions , de pauvres en-

fants élevés, de pauvres mères soulagées et d’honnêtes vieillards arrachés aux horreurs de la misère. Un million, c’est à peu près une année de mon revenu ; pour vous, adorable fille, qui écrivez tous les jours avec un si parfait enthousiasme l’Iliade de la charité, un million, c’est tout un monde à créer ; et cela vaut peut-être mieux que de caresser Aristote.

Comte Horace de Mareuil , bon gentilhomme et bon chrétien, si dans huit jours, la veille ou le lendemain de notre mariage, je vous avais demandé pour toute ma vie ce que vous m’offrez pour dix ans , me l’auriez-vous refusé ?

HORACE

Non , sur mon âme... Et je vois bien qu’il faut renoncer à vous vaincre, et que j’ai eu tort de vous faire lire Aristote... vous y avez appris la logique. A moins qu’il n’y ait eu, dans le cours des âges, quelque mésalliance dans votre maison... vous avez du sang de procureur dans les veines. Allons, bien bas, bien bas, me voila, comme Figaro , â genoux, a vos pieds , le poignard sur la gorge, et me mettant à votre merci. Recevez vos deux... comment dirai-je? votre amoureux surnuméraire et votre pacha subalterne , dans le giron de votre bienveillance! Mettez-les d’accord, s’il se peut; faites-leur justice; inspirez -leur, par la toute-puissance de vos

îharmes, une amitié sans nuage.; ramenez en eux la candeur de Nisus et d’Euryale; aimez Horace autant ^u’Aristote, c’est le moins que vous puissiez faire, si, ïomme vous l’avez dit tant de fois, la poésie est préfé- •able au pédantisme.

CLÉ31ENCE

Ah ! méchant, c’est vous qui savez mieux que moi ous les détours de la chicane, et de quelle façon il faut i’y prendre pour désarmer un cœur que son armure importune. Vous avez voulu m’acheter Aristote...

HORACE

Eh bien?...

Eh bien ! moi, je vous le donne pour rien.

HORACE

A moi?

CLÉMENCE

A vous-même.

HORACE, debout , égaré , à part.

Malheur!... O Locuste! ô Borgia ! Je retournerai chez 'apothicaire.

CLÉMENCE

Vous dites?

HORACE

Rien . rien.

CLÉMENCE

Je vous le donne... a une condition : c’est que vous allez vous engager, par serment, à aimer, a chérir, a soigner, héberger et câliner mon Aristote, comme je le fais moi-même.

HORACE

Comment! comment! Ah! très bien, je devais m’y attendre : les conquérants ne sont-ils pas dans l’habitude d’abuser de leurs conquêtes ? Aristote ne sera plus à vous, il sera a moi !...

CLÉMENCE

Non , il sera â nous.

HORACE

A nous! ô ma bien-aimée, voila de ces mots qui couronnent et légitiment une victoire... à nous! pour ce mot-la prenez ma vie, et que le seigneur Aristote reçoive ma foi et mon hommage. Pardonnez-moi , Clémence, pardonnez-moi toutes mes folies. J’aimerai Aristote, je me ferai son serviteur; il cessera de m’apparaître avec les airs prétentieux du neveu de la duchesse; et, si une fois je l’aime, je l’aimerai mieux peutêtre que vous ne l’aimez vous-même. Viens, mon chéri!...

a es à moi... tu es mon bien... Je te ferai faire une nihe en bois de rose; tu coucheras sur un échantillon des iobelins; tu mangeras dans de l’or massif, et tu auras dix nédecins a tes trousses pour t’empêcher d’engraisser... 'oyez un peu comme il me caresse ! Cher petit, va!... lOmme j’étais injuste ; ce que c’est que d’avoir méconu les gens... et a quoi sert de les méconnaître... puisu’on finit toujours par leur payer au centuple ce qu’on îur doit d’estime et d’amour?

CLÉMENCE, piquée.

Aristote !

HORACE

Comme il me regarde avec enthousiasme ! J’ai eu sur >i des projets sinistres; j’ai trouvé que tu ressemblais

JJ neveu de la duchesse. Je t’ai calomnié . je me

iis trompé, j’ai menti, je...

CLÉMENCE

Aristote !

HORACE

Qu’est-ce que c’est? qui nous appelle?

CLÉMENCE

Voyons, Horace, vous tombez d’un excès dans l’autre: ut a l’heure vous détestiez mon king-Charles, et mainnant voilà que vous l’aimez trop.

HORACE

Votre king-Charles?... c’est le mien, s’il vous plaît, et vous me l’avez donné. N’est-ce pas, mon vieux, que tu es a moi ? n’est-ce pas que nous nous appartenons ?... Voyez, il ne connaît plus que moi, il ne vous écoute plus.

CLÉMENCE

Aristote ! Aristote ! Serait-il possible qu’une aussi noire

ingratitude? . J’ai beau l’appeler, il ne connaît plus

qu’Horace; il reste dans les bras d’Horace, qui a voulu le faire mourir; et il s’éloigne de moi, qui, pour lui, ai manqué perdre mon amant... C’est affreux! c’est inouï... Aristote! Rien! Ah! le vilain! Mon illusion s’en va... il ne m’aimait pas; il est égoïste comme un homme... Aristote!

HORACE

Je l’emporte ; vous le retrouverez dans huit jours. Mais avant , afin que toute crainte cesse, recevez donc le serment que vous paraissiez exiger de moi. Sur les cheveux fauves d’Aristote , je jure...

CLÉMENCE

Arrêtez!

Hein ?

HORACE

CLÉMENCE

Arrêtez, Horace... Il faut que l’esprit de ceux qui aiment soit un bien triste mélange d’excès de toute nature... Il faut que l’amour soit une passion bien égoïste, bien déraisonnable... mais je me sentirais moins digne de vous, si je n’avais le courage de vous avouer que cette victoire que je m’enorgueillissais tout à l’heure d’avoir remportée sur vous...

HORACE

Cette victoire?...

CLÉMENCE

Est une défaite. Je ne sais ce qui s’est passé en moi , mais tout ce que vous m’avez décrit il y a moins d’une heure... je... je viens de l’éprouver il y a moins d’une minute. Moi aussi, je me suis sentie jalouse d’Aristote; quand je vous ai vu couvrir ce pauvre petit animal de baisers et de caresses, il m’a semblé qu’il me volait mon bien , et je...

HORACE

Et vous avez compris enfin qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut jamais mettre... Aristote. — Platon ! Platon !

CLÉMENCE

Qui ça, Platon?

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