‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 2)Chapitre 34 sur 77 · PAYS DE LA PROBITE · texte numérisé non relu

PAYS DE LA PROBITE

Voulez-vous que nous désignions par le nom de Colifleur l'artiste contemporain, le nnisicien charmant, qui est le héi'os des faits que nous allons essayer de raconter dans une langue indulgente? Colifleur ne vous choquet-il point? Préférez-vous un autre pseudonyme? il en est temps encore.

Bon Colifleur! C'était, à l'époque où se passe celte aventure, — mettons douze ans, pour avoir du champ, — l'exemple de toutes les pauvretés et le modèle de tous les enjouements. Il demeurait rue de Suresnes, une rue tranquille du beau quartier de la Madeleine; il y demeurait avec une femme qui était sa femme légitime, car il

avait toujours été trop pauvre pour avoir une maîtresse. Tout au plus s'il avait eu quelquefois les maîtresses des autres.

Colifleur ay/ait vécu cependant, dans l'acception la plus parisienne de ce mot, et il continuait de vivre, le nez tourné au vent, comme un garçon facile. Il ne résistait pas à une invitation à dîner; il ne savait pas tenir contre un bras passé sous le sien et poussé vers le seuil du restaurant Bignon ou du ('abaret d'or. La Dorine de Molière aurait dit à ce propos qu'il était « tendre à la tentation. » En cela consistait son seul défaut ; il est vrai que ce défaut engagea toute son existence.

La femme de Colifleur était elle-même une aimable et douce personne, d'une jeunesse qui lui tenait lieu de beauté, avec ce qu'il faut pour bien faire aller unemaison, comme on dit en ])ourgeoisie : l'œil à tout, les pieds agiles, ni trop ni trop peu d'esprit. Où et dans quelles circonstances Colifleur l'avait-il connue? C'est une autre histoire, et il n'est pas absolument nécessaire de la retracer en ce moment. Qu'il suffise au lecteur d'apprendre que Colifleur et sa femme s'aimaient de bon cœur, sans autres orages que ceux qui s'élèvent dans tous les intérieurs au sujet d'un bouton d'habit arraché ou d'une guêpe trouvée dans la salade. —Enfin, rien n'aurait manqué à leur bonheur, s'ils n'avaient eu un billet à payer le 15 septembre.

Ah! ce billet! — Il était de quatre cent cinquante francs; une somme énoime, terrible pour un musicien.

Depuis un mois, l'un et l'autre ne faisaient qu'en rêver; ils comptaient les jours qui les séparaient de l'échéance ; ils se regardaient en soupirant et en baissant la tête; car ce n'était pas le premier billet venu, un de ces billets qu'on renouvelle en se jouant ou même en donnant un à-co7npte; non, il s'agissait d'un billet important, sacre, souscrit à un ami, à un véritable ami. Ne pas payer ce billet, c'était se perdre et perdre l'avenir. Trop de papier timbré, trop de cartes d'huissier, trop de garçons de banque renvoyés les mains vides, avaient déjà ébranlé leur considération dans la maison qu'ils habitaient. Le péril était imminent; ils le comprenaient tous deux.

Il y eut au dernier moment des efforts inouïs de la part de Colifleur. On le vit proposer des romances à tous les éditeurs de Paris; il descendit jusqu'au quadrille de société, — mais tout cela ne lui rapporta pas quatre cent cinquante francs. De son cô!é, sa femme bouleversa la commode et l'armoire, rassembla ses dentelles, nettoya ses bijoux avec une petite brosse, et gravit furtivement le mont-de-piété, le mont horrible ! — mais tout cela ne leur rapporta pas quatre cent cinquante francs.

La veille du 15, ils n'avaient réuni que la moitié de la somme, et ils commençaient à désespérer du reste. Un ami tombe chez eux, un artiste, une manière de peintre. 11 va à la cheminée, plonge sa main dans le pot à tabac, roule une cigarette; ensuite il fait le tour de la chambre ; il s'arrête :

— Tu as là deux belles gravures, dit-il. Colifleur ne l'entend point.

— De qui te viennent-elles, sais-tu?

— Je ne sais pas, répond maussadement Colifleur.

— Elles valent bien cent francs chaque. Colifleur le regarde d'un air hébété, et murmure :

— Qui? quoi? que dis-tu? qu'est-ce qui vaut cent francs ici?

— Ces deux gravures.

— Tu en es cerîain?

— A peu près, répond le peinlre.

Colifleur ne fait qu'un bond vers la muraille; il arrache les cadres plutôt qu'il ne les décroche; il sort, il est sorti, il court sur le quai Voltaire; il entre daus une, doux, trois boutiques de marchands de tableaux; c'est deux cent cin(iuante francs qu'il veut, pas un liard de moins. Dos gravures superbes, inestimables, avant la lettre, du fameux je ne sais plus qui ! Colifleur est éloquent; un marchand est ébranlé, le marché se conclut. Pourtant Colifleur n'aura son argent que le lendema'n soir; mais qu'importe? il l'aura. On dira au porteur du billet de laisser son adresse, en l'assurant que les fonds seront faits le IG, avant midi. N'est-ce pas ainsi qu'on s'exprime en termes de commerce?

Ces vingt-quatre heures furent bien lentes; mais lorsque Colifleur et sa femme se virent en présence de leurs quatre cent cinquante francs bien comptés et bien trébuchants, leurs cœurs ployèrent sous la joie.

— Chère Lucile!

— Cher Colifleurl

Un quart d'heure se passa amsi. Il fallut causer raison, à la fin.

— Voyons ; quel est le nom de l'endosseur de notre billet, et où demeure-t-il? demanda Colifleur.

— C'est M. Tournemine, place de la Bastille, 2 ; il a bien recommandé d'être chez lui avant midi.

— J'irai à neuf heures.

— Si tu veux, nous irons ensemble, dit Lucile en baissant la tête.

— Pourquoi? Tu as donc de la défiance? Ce n'est pas bien...

— Je serai plus tranquille, mon ami.

— Eh bien ! soit, nous irons ensemble, répondit Colifleur en la baisant sur ses bandeaux.

Ils eurent celte nuit-là de grands et beaux rêves; des ailes de nouvelles couleurs s'ajustèrent à leurs corps ti ansfigurés et les transportèrent dans un pays inconnu, où tous les habitants avaient des voix d'argent et des sourires d'or. C'était le paradis des honnêtes débiteurs, et sur leurs fronts orgueilleusement levés on lisait cette inscription flamboyante : — Pour acquit!

Le lendemain, bras dessus bras dessous, Cobfleur et sa femme sortaient de la rue de Suresnes et se dirigeaient vers les boulevards. Le temps était délicieux, et le marché aux bouquets de la Madeleine ajoutait ses parfums aux enchantements de celte matinée.

Cependant Lucile dit à Colifleur :

— Prenons l'omnibus.

Mais il lui répondit :

— Es-tu folle? avec le soleil qu'il fait !

— C'est bien loin, labastilh;! ajouta-t-elle.

— Tu as raison, mais l'omnibus est impossible; il s'arrête dix-huit cents fois, et puis on y étouffe, on y a les pieds écrasés. Si tu crains la faligue, prenons plutôt une voiture découverte.

— Oh! non, c'est trop cher! s'écria Lucile; marchons.

— Marchons, répéta Colifleur.

Et les voilà en route sur le grand cheinm de l'honnêleté, ce chemin qui n'en finit pas, où les omnibus sont si lents et où les calèches coûtent si cher. Que le ciel les protège, comme il en a protégé tant d'autres qui n'avaient peul-être pas leur bon vouloir !

Ils avaient mis les quatre cent cinquante francs dans

un sac, le sac traditionnel, et chacun mettait son orgueil à le porter. Quelquefois Colifleur, s'arrêtant, disait :

— Voilà assez longtemps que lu as le sac; passe-lemoi.

— Non, répondait-elle, cela te fatiguerait.

— Mais cela te fatigue bien davantage, toi...

Les passants les regardaient en souriant; mais eux, tout entiers à leur sac, ils ne regardaient pas les passants.

Force leur fut cependant de s'arrêter tout k coup devant deux longs bras tendus et précédant un visage épanoui, qui leur cria :

— Tas de millionnaires !

C'était un parent de Lucile, un de ces individus qui ne sont bons à rien, parce qu'ils ne sont bons qu'à la joie. A quelque heure du jour ou de la nuit que celui-ci vous accostât, il vous disait :

— Allons prendre quelque chose.

Il ne manqua pas sa phrase auprès de Colifleur.

— Ma foi .. répondit celui-ci.

Lucile lui serra le bras.

— 11 fait si chaud ! objecta Colifleur avec l'accent suppUant de la faiblesse; cela nous reposera.

— Allons prendre quelque chose, répéta le parent en jes entraînant vers un café.

Ce quelque chose fut du madère, et puis encore du madère, car Colifleur ne voulut pas demeurer en reste de poUtcsse auprès du parent de sa femme. Le madère

9i THEATRE DU FIGARO

vidé, il se trouva que les appétits étaient singulièrement éveillés.

— Kh bien ! déjeunons, dit le parent.

— Au fait... dit Colifleur.

Mais Lucile s'était levée précipitamment.

— Tu sais que c'est impossible.

— Pourtant, chère amie, répondit Colifleur, tu n'as pris que ton chocolat avant de sortir.

— Mais le billet!

— C'est juste, dit Colifleur en soupirant, et en se levant aussi.

Seul le parent ne bougeait pas.

— Vous aUez payet un billet? leur demanda-t-il.

— Oui, répondit vivement Lucile.

— Vous avez bien le temps ; il n'est pas encore dix heures.

— Oh ! vous vous trompez, il est dix heures et vingt minutes! dit-elle en désignant la pendule de l'élablissement.

— Elle retarde; d'ailleurs, n'avez-vous pas jusqu'à midi?

— C'est vrai, dit Colifleur en se tournant vers Lucile.

— Restez, je vous invite! ajouta le parent, qui parlait peu, mais qui parlait bien.

Lucile fit un signe négatif; mais Colifleur avait déjà repris possession de son siège.

— Au moins, rien qu'une côtelette, dit-elle en se résignant.

— Et des œufs au jus, dit Colifïeur.

— Et un poisson, dit le parent.

Le parent avait oublié sa bourse. Il ne s'en aperçut qu'au moment où on lui présenta l'addition. Comme il avait voulu faire bien les choses, le total se hissait à un chiffre assez élevé. Le pauvre homme tomba d'abord en confusion, ce qui est la meilleure méthode de choir sans se blesser; ensuite il parla de courir chez lui, mais il habitait rue de la Comète, au Gros-Caillou. Le plus court était pour Colifïeur de payer. — On dénoua le sac avec lenteur, on y prit une cinquantaine de francs et l'on partit, désolé d'avoir accepté quelque chose.

Lucile épargna à Colifïeur les habituels : « Je te l'avais bien dit! » Mais Cohfleur, honteux de sa faute, crut de son devoir de mettre en avant les consolations que voici :

— Brandus, mon éditeur, qui demeure à deux pas, sur le boulevard des Italiens, où nous allons arriver, ne refusera pas de me prêter cinquante francs. Cerlainement, il ne me les refusera pas.

— Tu es déjà bien en avance avec lui, se contenta de dire Lucile.

— J'alléguerai l'accident imprévu dont nous venons

d'èlre les victimes. Va, rien n'est encore désespéré.

— Serons-nous chez M. Tourneniine avant midi?

— Évidemment; dans tous les cas, il nous accordera bien le quart d'heure de grâce.

— Voici le magasin de M. Brandus, dit-elle.

— Oui : donne-moi le sac.

— Pourquoi ne veux-tu pas que je le garde? demanda Lucile, surprise.

— Tu ne comprends donc pas que c'est pour donner à mon récit toute la vérité possible? Si on me voit avec quatre cents francs, on ne pourra jamais m'en refuser cinquante.

— Mais, reprit Lucile sans lâcher le sac, je puis entrer avec toi.

— Non; une femme est toujours de trop dans ces sortes d'affaires ; elle empêche l'intimité, elle arrête l'expansion. Va m'attendre dans le passage des Panoramas; je n'ai pas besoin de te dire que je t'y rejoins surle-champ.

— Ah! nous eussions mieux fait de prendre l'omnibus! murmura Lucile.

Colifleur entra chez M. Brandus.

L'éditeur de musique était en conversation importante dans son cabinet. Il fit prier Colifleur d'attendre. Colifleur avait le teint allumé par l'excellent déjeûner qu'il venait de payer au parent de sa femme. Aussi n'aperçAll-Jl pas tout d'abord un jeune honnne Irés-pàle, qui se préparait à sortir du magasin.

Ce jeune homme vint à lui.

— Tiens! c'est Adolphe, dit Colifleur; bonjour, Adolphe.

— Adieu! fit le jeune homme en lui serrant convulsivement la main.

— Comment! adieu? répéta Cohfleur, surpris de l'air qui accompagnait ces paroles; où vas-tu?

— Me noyer! répondit le jeune homme en gagnant la porte...

— Es-tu fou? s'écria Colifleur, le retenant par le bras, te noyer !

— Puisqu'il ne me reste plus aucune ressource ! puisque ma femme et mon enfant sont sans pain! puisque, avant une heure, toui ce qui est dans mon misérable galetas sera saisi !

— Est-ce possible?

— Ce sont là des motifs, je crois, continua le jeune homme avec une fièvre croissante; ohl je ne me tue pas pour des futilités, sois tranquille. Adieu!

Colifleur dénoua son sac.

— Tu es resté bien longtemps, dit Lucile à Colifleur, en le voyant revenir, une demi-heure après, dans le passage des Panoramas.

Colifleur ne répondit pas.

— T'a-t-on donné de l'argent chez M. Brandus? demanda-t-elle.

— Au contraire ! dit Colifleur.

— Te moques-tu ?

— C'està présentcent cinquante francs qui nous manquent pour payer notre billet.

Et, la ramenant sur le boulevard, il lui raconta tout. I.ucile avait trop bon cœur pour le réprimander d'une généreuse action, si intempestive qu'elle fût.

— J'aurais agi comme toi, sans doule, lui dit-elle; n'en parlons plus. Mais comment allons-nous faire?

— Si encore nous connaissions ce M. Tournemine? si nous savions quelle espèce d'homme c'est? murmura Colifleur. Exerce-t-il une profession?

— Je l'ignore.

— C'est embarrassant.

— N'importe ! dit Lucile; je crois que ce qu'il y a de plus simple et de plus convenable, c'est de lui porter nos trois cents francs et de lui proposer un renouvellement pour le reste. De la sorte, nous aurons fait au moins acte de bonne volonté, et nous n'aurons rien à nous reprocher, quoi qu'il arrive.

— Quoi qu'il arrive, répéta Colifleur,

(In était alors à la hauteur du boulevard Bonne- Nouvelle.

— La jolie étoffe ! dit Lucile.

— Oui, c'est assez coquet, ditColifleur en s'arrêtant avec sa femme devant un magasin de nouveautés.

— Et comme elle m'irait bien !

^ Penses-tu que j'en doute?

Lucile tourna vers lui un regard plein de supplications.

— Écoute, Colifleur, il y a dix mois que tu me promets une robe; eh bien ! voilà celle qu'il me faut.

— Mais Tournemine ?. . .

— Tournemine se contentera de deux cents francs, puisque nous avons tant fait que de rogner sa part.

C'était au tour de Colifleur à se soumettre; il ouvrit la porte du magasin.

Bien examinée, maiiiée et marchandée, la robe fut enveloppée et remise es mains de Lucile.

— Paye, dit-eUe en se tournant vers Cohfleur et en lui passant la facture.

— Ah ! mon Dieu ! je n'ai plus le sac ! s'écria-t-il.

— Est-ce possible ?

— Je l'aurai laissé chez Brandus !

— Va vite, dit Lucile effrayée.

— Oh! il n'y a rien à craindre, dit-il à Lucile en se précipitant hors du magasin.

Le commis de M. Brandus avait mis de côté le sac de Coliflciir. On devine de qnelle oppression celui-ci fut délivré en le ressaisissant. Dans son transport, il exigea que le commis vint prendre avec luinii verre de punch. Le commis résista... mais, ne se souciant pas d'être assassiné, il finit par avaler le punch.

Pendant ce temps-là, Lucile, restée chez le marchand de nouveautés, choisissait d'autres étoffes, — pour s'occuper. Elle en avait déjà choisi pour deux louis, lorsque Colifleur revint.

— Tu ne me gronderas pas, lui dit-elle ; j'avais tant besoin d'un col et d'une paire de manches.

— Te gronder! répliqua Colifleur, lorsque moimême... Tiens, regarde! dit-il en écartnnt son gilet.

Il venait d'acheter deux boutons de chemise chez un bijoutier.

— .\llons chez Tournemine, à présent! dit Lucile.

— Allons chez Tournemine, dit Colifleur.

— Nous ferions bien celte fois-ci de prendre lomnibns, afin d'éviter de nouveaux accidents et de nouvelles tentations, ajouta-t-elle en souriant. Veux-tu?

— Encore ton omnibus? ma foi, non ! j'ai besoin de marcher, de prendre l'air.

— En effel, dit Lucile, tu sens la liqueur.

— J'aurais mauvaise grâce à le nier, répondit-il; j'avais des remords, je les ai noyés. Et cependant, il y en a encore quelques-uns qui surnagent...

— Tu les enfonceras un autre jour, dit Lucile en pressant le pas

Ils marchèrent ainsi pendant cinq minutes.

Devant l'escalier qui monte à l'église de Nolre-Damede-Bonnc-Nouvelle, Colilleur eut un accès d'attendrissement.

— Lucile ?

— Quoi ?

— Examine les lieux où nous sommes; ne te disent-ils rien?

— Rien.

— Te souvient-il de notre vieille tante Mangavel?demanda-t-il à sa femme.

— La tante Mangavel? certainement, mon ami; elle demeurait rue Beauregard, et elle était pauvre ccji:me les pierres.

— Chère tante ! bonne tante ! excellente tante !

— Qu'est-ce que tu as donc, Colifleur?

— J'ai que je su's un iiigrat, et que je ne pense pas aesez à ma tante.

— Il y a six ans qu'elle est moite, murmura Lucile.

— Qu'importe ! les années n'auraient dû qu'augmenter nos regrets; et si nous sommes dans l'infortune, c'est

à cet oubli que nous le devons. Je vois là-dedans le doigt de notre tante Mauf^avcl.

— Console-toi!

— C'est la tante Mangavel qui nous punit en nous empêchant de payerTournemine. Il faut apaiser ses mânes, entends-ln?

— Mais comment ? dit Lucile qui recommença à s'iiiquiéter.

— En fondant une messe pour le repos de son âme, dit Colifleur; les fondalions pieuses ont de tout temps racheté les grandes fautes.

— Est-ce bien nécessaire? hasarda Lucile.

— S'il est nécessaire d'honorer la cendre de notre tante Mangavel ! lu eu doutes? s'écria Colifleur.

— Non, dit-elle; ton motif est trop respectable pour que je me permette une observation. Je voulais seulement dire : est-ce bien cher?

— Je ne sais pas; mais viens avec moi.

— Au moins contente-toi d'une messe basse, lui dit Lucile.

Ils étaent arrivés sur le boulevard du Temple.

Colifleur ne disait rien; il portail le sac, qui était dégonflé aux trois quarts. Quelque chose semblait le préoccuper.

— Encore un peu de courage, lui dit Lucile ; et dans vingt minutes nous serons rendus à la place de la Bastille, chez M. Tournem!ne.

— Ilum ! quelle réceplion nous fera-t-il? dit Colifleur en soupesant le sac; il est bien tard...

— Six heures tout au pins.

— Six heures ! exclama Colifleur ; six heures ! se peut-il?

— Elles sonnent encore. Mais pourquoi t'arrêter, et à quoi penses-tu?

— Je pense... dit Colifleur avec embarras.

— Eh bien?

L'anxiété revint sur les traits de Lucile.

— Je pense que j'ai invité Bernard à dîner pour six lieures.

— Quel Bernard ?

— Le commis de la maison Brandus, celui qui m'a rendu le sac. Tu comprends qu'un pareil service voulait U!;e récompense. Il a é'é convenu qu'il m'attendrait à six heures chez Bonvalet. Oh! nous ne ferons qu'un tout petit dîner, un tout pelil dîner, tu verras. D'ailleurs, je îi'ai pas faim, j'ai encore le déjeuner de ton parent sur l'estomac; ce que j'en fais, c'est pour Bernard uniquement; et si je ne m'étais pas engagé... mais je me suis engagé. Et toi, as-tu faim?

Les alarmes de Lucile avaient atteint leur plus haut degré. Elle ne put qu'articuler un seul mot, un mot de détresse :

— Tourneminc !

Colifleur demeura pensif.

— J'entends, dit-il.

Puis, il reprit d'union convaincu :

— Tourncmine nous recevra bien iriieux après son dîner qu'avant; la digestion commande l'indulgence; c'est l'heure où le regard se fait plus doux, où la voix devient plus caressante. Nous-mêmes, au sortir de table, nous nous sentirons plus d'assurance pour aborder Tournemine. Si Tourneminc n'est pas un méchant honnne, il acceptera notre renouvellement à bras ouverts; et qui ^^ait même s'il n'ira pas jusqu'à refuser noblement le peu que nous lui apportons?

— Oli ! oui, le peu! murmura Lucile.

— Et toul cela parce que Touraemine aura dîné.., et nous aussi. Tu vois bien!

Lucile hocha la tête ; mais le devoir d'une femme étant de suivre son mari , elle suivit Colifleur chez Bonvalel, où l'on trouva Bernard, qui avait fait retenir un cabinet.

— Oh! pas de cabinet, dit Lucile à Cohfleur.

— Pourquoi cela, madame? dit Bernard; nous serons iniiniinont plus tranquilles ici que dans le salon.

— C'est que, monsieur, nous sonnnesun peu pressés, l'i'parlit Lucile; mon mari ne vous a peul-ê!re pas dit...

— Tais-loi donc! lit Colilleur à demi- voix. BeiTard n'avait rien d'un lionnne s[)iriluol, mais il

mangeait comme quatre. Dés le débnt, grâce à lui, le

tout petit dîner prit des proportions géantes. Colifleur et sa femme se laissèrent gagner par l'exemple. On demanda des grands vins, on se porta des défis, — et les lieures s'éconlèrent rapides, enchanlées!

Lncile, à demi couchée sur le bras de son mari, lui dit entre deux verres-tulipes :

— Tu devrais bien me conduire ce soir au Cirque ; il y a si longtemps que j'ai le désir de voir les Pilules du Diable?

Colifleur sonna.

— Envoyez louer au Cirque une loge d'avant-scène, dit-il au garçon.

Tout était oublié, on le voit.

Au dessert, Tournemino, qui aurait dû demeurer sacré pour eux, Tourncmine n'était plus qu'un objet de risée; Colifleur proposa de le chansonner sur l'air de Twiurette.

Il commença :

A défaut de payement, Qui doit faire en ce moment Une bien piteuse mine?

Tourncmine, Mossieu Tourncmine !

Et l'on répéta en chœur.

— A Bernard, maintenant! s'écria Colifleur; il faut que Bernard fasse son couplet !

lOG THÉÂTRE DU FIGARO

Deniard se leva en chancelant, car il était inconiniensurablenient ivre, et, se cramponnant de son mieux à Vaii\ il improvisa les paroles suivantes :

Touniemine, je ne connais que ça, Il est dans la garde nationale ; Mais ce n'est peut-être pas celui-là,

Tournemine, C'est peut-être un autre Tournemine !

Après quoi il retomba lourdement sur sa chaise, en riant à verse.

Le couplet de Bernard fut honni ainsi qu'il méritait de l'êlre, et, comme il voulait le recommencer, ens'opiniâ- Irant sur la valeur de ses rimes, on le mit lui-même à la porte.

l'eniard s'en alla comme il put.

Colifleur et sa femme ne sortirent de chez Ronvalet qu'après onze heures. 11 ne fallait plus songer à se rendre chez Tournemine. D'ailleurs qu'y auraient-ils été faire? C'était troji tard pour aller au Cirque; la loge demeura vide. Tous deux s'en retournèrent par ces mêmes boulevards, qui les avaient vus le matin si triomphants et si honnêtes, — et qui les voyaient ce soir si confus. Colifleur avait brns((iUMnent serré dans la poche de son

habit le sac, le fameux sac au fond duquel il ne retlait plus que trois ou quatre pièces de cinq francs. D'un commun accord, ils avaient remis au lendemain les lamentations et les réflexions.

Nous ne répondrions pas que leurs têtes ne fussent un peu affolées par les vapeurs combinées du richeboury, du chàteau-margaux et du sillery.

Ce qui donne un certain poids à notre assertion, c'est qu'après une demi-heure de chemin, abrégé par une conversation pleine de tendresse, de souvenirs, de serrements de doigts, Colifleur et sa femme se trouvèrent tout à coup sur la place de la BastiUe, — eux qui croyaient sincèrement regagner la Madeleine.

Était-ce la fatalité qui les avait poussés là?

Ils eurent ensemble un cri, et ils se regardèrent épouvantés; mais la mobilité de leurs sensations était telle, qu'à la stupeur succéda bientôt une hilarité condamnable.

Cohfleur ayant une soif — qu'il ne s'expliquait pas, disait-il, — ils entrèrent dans le premier café venu, sur la place, un café qu'on allait fermer. Colifleur se fit servir un bishoff. Lucile demanda une glace à la vanille et au citron.

Un orage était survenu sur ces entrefaites. La pluie tombait par torrents.

11 se trouva que le maître du café était un honune très-aimable, et qui ne voulut pas les renvoyer par un

pareil temps. Coliflcur, pour laisser passer la pluie, lui proposa une partie de bézigue, cpi'il accepta.

Au bout dune demi-heure, Colifleur avait perdu vingtcinq francs, consonimalion comprise. Alors, il tira son sac de sa poche, et le vida sur la table de maibre : il contenait juste cinq effigies.

— Maintenant, dit Colifleur en riant, il ne nous ie>te lilusun sou. Lucile, mels ton cbàle. i'oniie nui', monsieur.

La pluie toml^ait toujouis.

— Ces pauvres jeunes gens ne peuvent pas s'en aller comme cela, dit le maître du café. Georges, envoyez chercher une voilure sur la place.

— Mais, monsieur, munnura Colifleur, vous savez bien que...

— l'ermetlez-moi de la payer.

— Ah! monsieur... vous êtes tropljon. J'accepte pour ma femme. Au moins, pui^-je savoir votre nom?

Le maître de café répondit :

— Je m'appelle Tournemine.

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