‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 2)Chapitre 42 sur 77 · LE CONGRÈS DES STATUES · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DES STATUES

La scène se passe dans l'ilc des Cyg-nes, au dépôt des marbres, à la hauteur de Grenelle. Il est minuit. La lune donne, et éclaire une multitude de slalues, les unes debout, les autres assises sur le gazon

Le Inu'eau est ainsi composé :

Président : Henri IV.

Vice-présidents : Gulteniberg et la statue du Commandeur.

Secrétaire-rapporteur : Rossini.

HENRI IV (duPont-Neiil'j, agitant iine sonnette. — Messieurs, la séance est ouverlc.

QUELQUES VOIX. — Nous 116 soiTimes pas en nombre.

d'autres voix. — Si ! si !

MARCEAU (de Chartres). — Je demande l'appel nominal.

DESCARTES (de Tours). — Vous avez raison; l'appel nominal ! La méthode avant tout. {On procède à l'appel

nominal, dont le résultat donne un excédant de dix-huit membres. )

HEMîi IV. — Ah! vous voyez bien. La parole est à monsieur le secrétaire, pour la lecture du procès-verbal de la dernière séance.

RossiM (du contrôle de lOpéra), se levant. — Messieurs... je prie le bureau, ainsi que mes chers conl'rères, de m'excuser... {A part.) Une ces sous-pieds de marbre me gênent! (Haut.) Le temps m'a malheureusement manqué pour rédiger le procès-verbal en question. {Murmures.)

HENRI IV. — Le bureau, qui complail entièrement sur vous, monsieur Kossini, ne peut s'empêcher de vous manifester son mécontentement. Comment voulez-vous que nous arrivions à des séances régulières si vous, un membre de noire comité, vous êtes le premier à donner l'exemple de l'infraction à nos statuts?

M. DE TouRNY (de Hordeaux). — C'est intolérable, en effet.

ROssiNi. — Permettez...

BOiELDiEu (de Piouen). — Il faut inlliger un blâme public au secrétaire !

RossiNi. — Monsieur Boïeldieu en parle bien à son aise. Je ferai observer à l'assemblée que ma situation au milieu d'elle est tout à fait exceplioiinelle et mérite quel- (]ue iiidulgence. Je suis encore vivant, per Bacco! J'ai des devoirs à renqilir sur terre, et cela me force à faire deux parts de mon temps. Comme homme, je vous suis

THEATRE DU FIGARO l'iô

tout acffuis ; mais comme statue, je manque évidemment de loisirs.

sucHET (de Lyon). — Il a raison.

RossiNi. — Ce soir, par exemple, afin de ne pas faire défaut à notre réunion, j'ai été obligé de m' esquiver de chez moi en laissant inachevée une partie de bouillutle avec quelques amis. Il ne me reste plus une seule minute pour faire des opéras et des macaronis. Je ne me plains pas, je n'ai pas ce mauvais goût. Mais je désirerais au moins que le comité voulût bien m'adjoindre quelqu'un.

BOiELDiEu. — Toujours parcsscux !

HENRI IV. — Les fonctions de secrétaire incombant aux plus jeunes membres, je propose à l'assemblée M. Casimir Delavigne (du Ilavre-dc-Gràce).

CASIMIR DELAVIGNE. — Ma vue est bien mauvaise...

HENRI IV. — Si personne ne réclame le scrutin, nous voterons par assis et levé. — Que ceux qui désirent M. Casimir Delavigne pour secrétaire rapporteur veuillent lever la main. — Très-bien. Il y a presque unanimité. La contre-épreuve est inutile. M. Casimir Delavigne est nommé secrétaire rapporteur conjointement avec M. Rossini.

CASIMIR DELAVIGNE. — CoiTinie c'cst désagréable ! {A M. de Buffon.) Ne pourrais-je pas me dés'sler de mes fonctions en votre faveur, monsieur le comte?

BUFFON (du Jardin des Plantes). — Merci; je ne veux pas abîmer mes manchettes.

GOETHE (de Francfort), traversant le pont de Grenelle avec Pierre Corneille. — Hâtons-nous, mon cher collègue, je vois là-bas que la séance est commencée.

PIERRE coRNEuxE. — Écoutcz cloiic; je suis venu à pied de Rouen, et mon soulier me fait mal.

GOETHE. — Ah oui ! ce fameux soulier...

HENRI IV. — L'ordre du jour appelle le dépouillement de la correspondance. — Monsieur le secrétaire, vous êtes invité à lire les lettres parvenues au comité, {^ossini lit plusieurs réclamations de statues auxquelles il manque un nez, un bras ou quelque autre portion d'ellesmêmes.)

rARME.MiEu (de Monldidier), au général Damesme. — Hum!... ne sentez-vous pas, comme moi, une odeur...

LE GÉiNÉRAL DAMESME (dc Fontainebleau). — Une odeur de pipe? Oui.

HE.NRi IV. — Qui est-ce qui fume ici?

MANNEKEN-i'is (de Rruxclles). — Pardine ! co n'est pas difficile à deviner, savez-vons; c'est Jean Bart.

JEAN r.ART (de Dunkerque\ -- Méchant gringalet! je vas t'envoyer dans la Seine.

HENRI IV, avec douceur. — Voyons, Jean Bart; il y a des dames.

JEAN BART, cn murmuraut. — C'est bon; on va s'éteindre ..

MANNEKEN-pis. — Si VOUS avcz besoiu de moi pour ça, savez-vous?

JEAN RART. — Mille sabords ! {Il menace Manneken-

pis, qui se sauve derrière la statue de Grétry (de Liège).

JEANNE HACHETTE (de Beaiivais), bas à Jean Bart. — Allez, finissez votre pipe, mon brave; ne vous gênez pas pour moi. Je ne suis pas une mijaurée.

PHILIBERT-EMMANUEL (de Turiu). — SilcHce doHC ! écoutez la correspondance.

JEAN DE LA FONTAINE (de Château-Tliierry), — Quelle correspondance?... Dites-moi, a-t-on élevé une statue à Barrucli?

HEMii IV. — Ces diverses réclamations seront renvoyées à la commission de restauration. — Maintenant, messieurs, si vous le voulez bien, nous allons passer à la réception de notre nouveau collègue, M. Lhomond.

DCCANGE (d'Amiens), à Cambronne. — C'est mon compatriote. Une excellente acquisition pour notre société, vous verrez.

CAMBRONNE (dc Nautcs). — Eh! qu'est-ce que cela me fait?

DucANGE. — Dites donc, vous le prenez sur un ton...

CAMBRONNE. — Je Ic prouds comme il me plait ; allez vous promener, vous !

DUCANGE. — Monsieur!...

CAMBRONNE. — ... La garde meurt et ne se rend pas.

HENRI IV. — Monsieur Lhomond, vous pouvez vous avancer...

LA TOUR (de Saint-Quentin). — Lo masque est ingrat; je n'aurais pas aimé à dessiner celte lè(e-là.

JEANNE HACHETTE (de Beauvaïs), à Clémence Isaure. — Qu'est-ce que c'est que ce Lhomond? un guerrier?

cLÉMEiscE ISAURE (du Luxemboui'g). — Non, madame, un professeur.

JEANNE HACHETTE. — Encore !

LHOMOND, lisa7it uu papier. — Jeunes élèves... je veux dire : cliers collègues... distinguo... Mon bonheur est grand de me trouver parmi vous, et je puis m'écrier comme dans les exemples de ma Grammaire : Je suis favorisé de la fortune, mihi favet foi'tina !... car, ainsi que vous ne l'ignorez point, faveo n'a point de passif...

DUGUEscLiN (de Dinau). — Que nous chani-» ce pnrticulier-là ?

LHOMOND, continuant. — Je viens de parler de ma Grammaire; c'est assez naturel, n'est-ce pas? Un père aime ses enfants, pater amatmoa liberos... Je vous parlerai tout à l'heure de mon Epitome et de mon De viris illnstrihus; car, moi aussi, je fus un auteur fécond... J'ai été lu, leclus sum ou fui...

JEANNE HACHETTE, à Clémence Jsaure. — ('omprenezvous quelque chose ?

CLÉMENCE ISAURE, sèckcment. — Mais certainement, c'est de la belle latinité.

JEANNE HACHETTE. — Excuscz-moi, madame. [A part.) liégueule, va!

LHOMOND, continuant. — Quelques-uns d'entre vous, mes chers collègues, se souviennent peut-être encore do mes leçons... Je me réjouis de vous avoir été utile ;

tournez : de ce que je vous ai é(é utile, gaudco quod libi profucrim... Pendant toute ma vie, j'ai pu dire avec orgueil : j'enseigne la grammaire aux enfants; tournez : j'instruis les enfants sur la grammaire, doceo pueros grammaticam... Je reçois aujourd'hui la récompense de mes travaux. . Ma Grammaire...

PIERRE LE GRAND (de Pétersbourg) — Ah çà! est-ce qu'il ne va pas sortir de sa Graînmaire?

JACQUART (de Lyon). — 11 commence à me mécaniser.

DUCANGE (d'Amiens) à Erasme. — C'est une excoUenle acquisition pour notre société que ce Lhomond. Êtesvous de mon avis?

ÉRASME (de Dordrecht). — Je n'ai pas d'avis.

MANKEREN-ris, s'approcliaut de ducange. — M'sieu, c'est-y vous qui avez fait Trente ans ou la Vie d'un joueur ? {Ducange lui lance un regard courroucé.)

LHOMOKD, continuant. — Ce serait pour mon cœur une douce satisfaction d'apprendre que ma Grammaire est toujours en usage dans les collèges... Ce livre coûte vingt sous, hic liber coîistat viginti assibus... Du moins, c'était ce qu'il coûtait dans mon temps... dans mon temps... — Ah! mon Dieu ! j'ai inlerverli les feuillets de mon discours; ce sont mes élèves de sixième qui me les auront chipés... Comment m'y retrouvera présent? — Chers collègues... statua, la statue... Laquais, chassez les mouches... Les verbes déponents se conjuguent comme les verbes passifs. — Est-ce pendant le trajet que je les ai égarés?... Bonus, bona, bonum.

CAMBRONNE. — Qui esl-co qui nous a fichu un Chinois pareil ?

MANNEKE.N-pis. — A bas les pions ! Vivent les vacances! (Tumulte.)

GUTTENBERG (de Strasbourg), basa Henri IV. — Il faut venir à son secours.

HENRI IV. — Monsieur Lhomond, l'assemblée toutonlière déplore vivement la perte de votre manuscrit... d'autant plus qu'elle était décidée à en voter l'impression — chez notre collègue Guttemberg. {Mouvement de GiUtemherg .) Le comité vous remercie des compliments que vous avez bien voulu lui adresser, dans une langue qui vous est familière et à la culture de laquelle vous devez votre plus beau titre de gloire.

i,E GÉ.NÉRAL DE BOiGNE (de Chambéry), étonné. — S'exprime-t-il assez bien, cet Henri lY ! Où diable a-t-il été chercher ces formules académiques?

DUCANGE, à Bernardin de Saint-Pierre.— Voulez-vous me permettre de vous exprimer mon opinion?

BERNARDIN DE sAiNT-piEURE (du IlAvre). — Volonticrs, monsieur Ducange.

DUCANGE. — Eh bien! fvhomond est une excellente acquisition pour notre société. 11 nous dédommagera de celte masse de freluquets et d'artistes que la Franco nous envoie depuis quelque temps, je ne sais pourquoi.

MAURICE DE SAXE (de Strasbourg). — Laissez donc! il est assommant, votre Lhomond, {Ducange s'éloigne, anéanti.)

HENRI IV. — Messieurs, pour terminer la séance, je vais prier l'honorable M. Yiennet de nous dire une fable, {Surprise dans l'auditoire.)

PLUSIEURS VOIX. — Mais M. Vienne! n'est pas de notre société.

l'abbé de l'épée (de Versailles). — M. Viennet n'a pas de statue !

GEOFFROY-SAiNT-iiiLAiRE (d'Ktampes). — Pas possible!

HENRI IV. — On m'avait affirmé cependant...

VOIX NOMBREUSES. — La clôturc ! la clôture !

L'ordre du jour étant épuisé, l'assemblée procède, par voie d'élection, au renouvelloment par tiers du comité. Voici les noms des dix-huit membres sortants :

Guillaume le Conquérant , Jenner , Augustin Haiiy , Molière, Le Rémouleur, Fléchier et Henri IV.

Ont été élus, en remplacement et après un seul tour de scrutin •

Spartacus, 514 voix;

Puget, 511 ;

Amyot, 296 ;

Mathieu Dombasle, 205 :

Jacques Cœur, 290 ;

Gamée, 288 ;

Talma et Louis XIV, ex xqtio, 281 .

Immédiatement, le comité a constitué son bureau, qui se trouve composé de la manière suivante, pour l'exercice 1860-1861 :

PRÉSIDENTS d'ace : Mcmuon, madame Loth.

PRÉSIDENT : Pasquin.

vicE-rRKsiDEîVTs : VoKairo, le maréchal Ney. sEcnÉTAinEs-r.APPORTEURs : Piossini, Casimir Delavigne. TiiÉsoniM! : Jacques Cœur (de Bourges).

ARCHIVISTE : Massillon (delà place Saint-Sulpice).

u.\ COQ, dans le lointain. — Cocorico!

PASQuiN. — Messieurs, la séance csl levée.

i ESTOMAC

FEERIE EN" l'LUSIEUllS TAULEAUX, AVEC PROLOGIE ET ÊPII.r.GLE

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