ÉMOTIONS D'UN BOURGEOIS
E.N LISAiM SON JOURNAL
Le voilà! il vient de paraîlre; il sent encore l'imprinierie. Contenons-nous, ô mon Dieu! ne laissons pas éelater notre joie; on en rirait peut-être et je serais troublé dans ma lecture.
Que voulez-vous ! j'aime mon journal; c'est plus fort que moi. Il y a des gens qui se passionnent pour une bête qui jappe ou pour un gros oiseau vert et rouge qui mord. Je ne me moque pas de ces gens-là; je fais même des efforts pour comprendre leur goût, — mais à la condition qu'on me laisse tranquillement vivre par mon journal et pour mon journal.
Il y aura ([uinze ans au trimestre d'octobre que je l'aime, (|u.' je lui suis fidèle et que je h^ collectionne.
Cela a commence comme une aventure :' un de mes amis, qui s'était ruiné dans la teinture des bois, parlait pour Valparaiso ; il vint me faire ses adieux ; son abonnement avait encore six mois à courir, il me le céda.
Sur le moment, je ne me montrai pas assez toucliô de ce cadeau.
J'avais alors des préventions contre tous les journaux en général ; cela venait de ce que je n'en avais jamais possédé un seul à moi. Je les avais toujours lus au café, entre deux parties de dominos, au bruit du billard et des conversations. Tout est bien changé aujourd'hui : je me passerais plutôt de mon repas que de mon journal. Je dis : mon journal! parce que je ne peux pas me figurer que ce soit aussi le journal des autres; il me semble qu'il existe entre lui et moi des relations excèusivement intimes ; je me plais à le regarder comme un êlre animé; je lui parle, je l'apostrophe, je le réfute, je m'emporte, — et je finis toujours par lui céder.
Le voilà, je le liens; je vais en déchirer la bande. Mon fauteuil me tend les bras, placé aupiès de la fenêtre, dans le jour le plus favorable. Au dehors, mes ordres sont donnés : je n'y suis pour personne. — Connnencons.
Très-bien, ccbulletin! Parfait, ce huUeiin! L'écrivain qui le rédige a du tact et do rexpérience. Il ne va jamais trop loin; il ne dit que ce qu'il faut dire. C'est mon homme. — A quoi bon, en effet, mettre le feu chaque matin aux quatre coins de l'Europe, je vous le demande?...
Voyons maintenant l'article de fond : Du paupérisiiu' en Angleterre; il est divisé par numéros, ce qui est l'indice d'un morceau d'éloquence : « Nous aborderons au- « jourd'hui la paitie théorique du discours de M. Bright, « prononcé dans le grand meeting de jeudi dernier, à « Huddersfield... » Iluml c'est bien profond pour moi. Quatre colonnes sur ce ton! Ma foi, je suis sans témoins, passons l'article de fond.
Actes officiels. — « Par décret du 26 septembre... )) Ah! mon Dieu! est-ce possible? [Il appelle .) Ma femme! ma femme! Grosbouchon est décoré! notre ami Grosbouchon, de l'bôpilal mihtaire! Quel bonheur pour sa famille !
N'est-il pas un pou ton cousin?
Où en étais-je? Correspondance particulière... Nouvelles étrangères... Faits divers... — Oui, Faits divers! Ils sont l)ion maigrelets aujouid'hui, bien maigrelets.
Tant pis! car c'est une des paitios de mon journal auxquelles je m'intéresse le plus.
« Le jaguar du jardin des Piaules est décédé avanthier dans l'après-midi... » 11 était bien triste, il est vrai. Je me souviens d'en avoir fait la remarque à ma niéco il n'y a pas plus de six semaines; j'ai mèine ajouté : — Voilà un animal qui n'ira pas loin !
N'importe; je suis fâché que l'événemenl ait justifié ma prédiction.
Encore de nouveaux effets de l'orage dans l'église du [)etit village de la Gaubertière (Deux-Sèvres) : « La (' foudre, qui a respecté le clocher et la chaire, a em- « porté le tronc pour les pauvres. » — C'est très-singulier, en effet!
« Un pari qui a failli coûter la vie à son auteur a eu « lieu la semaine dernière à Manchester... » — Pourquoi est-ce toujours à Manchester que les paris ont lieu? — « Le nommé John Black avait parié de manger « en un quart d'heure trente kilogrammes de rosbif, « sans boire autre chose qu'un petit verre do gin... Il « a été transporté à l'hospice dans un état dèsespéié. » — C'est bien fait! l'honmie s'assimile à la brûle par une absorption immodérée; telle est du moins l'opinion de jios médecins les plus fameux, doBoeihaave entre autres.
Ah! — des détails sur l'inconnu exposé hier à la Moi'gue : « Une femme qu'à ses vêtements il était aisé de « recoiniaitre pour une artisane s'est tout à coup ap-
« prochée du vitrage, en donnant les signes de la plus « vive agitation; niai^, après quelques minutes d'exa- K nien, elle s'est écriée sur le ton du désappointement : (I — Ce n'est pas lui; quel malheur! »
Comment! c'est là tout? Mais cela ne m'apprend aucunement quel est cet individu. On a du cependant trouver quelques papiers sur lui, une lettre inachevée ou une pièce de vers écrite une heure avant sa mort. C'est l'usage. Au besoin, je me passerais de la pièce de vei s, mais je veux des renseignements! — Ne pouvait-on pas me dire de quelles initiales son linge était marqué?
Vraiment, le rédacteur des Faits divers se néglige beaucoup depuis quelque temps. Celte néghgence perce dans mille petites choses. Ainsi, il ne s'est pas procuré un seid centenaire depuis bientôt deux mois. Eh bien! c'est trop long. De quinzaine en quinzaine, un centenaire ou une centenaire accomplissant exactement ses quatre repas par jour eL lisant sans lunettes, — cela fait plaisir, cela encourage. J'ahnerais aussi à voir revenir plus fiéquemnienl Ihonnète anonyme « qui restitue 14 fr. au Trésor par la voie de la poste. » Ce sont là de ces traits de probité bons à propager au siècle où nous sommes. Dans un autre genre, quelques exemples de vol à la tire ne sciaient pas non plus perdus pour les personnes trop confiantes. On pourrait l'eineltre sous les yeux la femme qui soustrait des étoffes dans les magasins; autant d'avertissements! — Ce rédacteur ne comprend qu'à demi ses devoirs. — Il ne passe donc
jamais dans les rues où les maçons tombent du haut des échafaudages? il ne s'enquieçt donc pas des puils qui s'éboulent, des fosses d'aisances qui n'ont point élé vidées depuis trente ans? — Encore si pour racheter celte insouciance il se Uvrait à des calculs ingénieux ou à des stalisliques plaisantes! On ne se lasse jamais de savoir ce que Paris consomme en une journée de veaux, de montons, d'œufs et de barriques de vin. Voilà comme on amuse et comme on séduit, comme on attire et comme on refieni !
Les Tribimaiix ont bien aussi leur petit charme ; je ne sais ce quils me réservent dans ce présent numéro, mais je doute qu'ils m'intéressent plus fort qu'à l'occasion du procès Cervignoli. xMi! le joli adultère que c'élail là ! trente-sept lettres imprimées avec des épilhèles dans le goût de celles-ci : Mon ange! ma louloute! ton gros ours de mari! Je n'avais rien lu d'aussi chaleureux depui.s les lettres de Mirabeau à Sophie, datées du donjon de Alncennes.
Ce qu'il y avait de bouffon dans ce procès, c'est que les deux amants avaient étouffé (icrvigudii, le inari, entre deux matelas, et que Cervignoli était resté huit mois dans cette position. Ah! ah! ah! {Il rit.)
Mais je me laisse aller à mes rcmembrances, ol j'oublie les Tribunaux de ce jour : — « Cour d'assises de la Seine. Présidence de M. Anspach. Condamnation d inie concierge. — « M. V..., artiste-peintre, avait quitté dece puis trois mois un logement qu'il occupait rue Chau- « chat, 27, pour aller habiter à Montmartre. En partant, « il avait défendu à la concierge de donner sa nouvelle « adresse. Cette concierge n'ayant pas tenu compte de « cette injonction, et des désagréments de plusieurs sor- « tes en étant résultés pour son ancien locataire, M. V... a « porté plainte. C'est cette affaire qui amenait aujour- « d'hui la femme B... sur les bancs de la Cour d'assises. « Âpres les débats les plus animés et les plaidoiries les « plus émouvantes de part et d'autre, la femme B..., « concierge, a été condamnée à quinze ans de travaux « forcés.
« Le visage de l'accusée n'a trahi aucune émotion en « entendant cet arrêt. »
Sac à papier! je trouve la Cour un tantinet sévère. Pourquoi donc ce peintre tenait-il à ce qu'on ignorât sa nouvelle adresse? Tout est mystère dans la vie des artistes !
VARIÉTÉS.- Mœurs finlandaises. Très-bien. Je mets de côté ce morceau, ainsi que l'article do fond, — pour ma provision d'hiver, avec mon bois.
•■m THÉÂTRE DU FIGARO
La llevue commerciale a pour moi de médiocres appas; cela vient de ce que je n'ai jamais exercé d'autre profession que celle de sous-chef au ministère des cuKes. Néanmoins je ne suis pas fâché, — comme citoyen, — d'apprendre de temps en temps que a les orges disponibles sont toujours rares, que les seigles, un moment décontenancés, ont repris faveur sur les marchés de Champagne, à 27 50 et 28 fr. les 150 kil., et que l'on n'a rien dit aux riz. »
Cela lu, je me hâte de passer aux Nouvelles des spectacles^ — dont je suis friand, mais friand, friand au possible.
« COMÉDIE FRANÇAISE. — Cc soIr, spcclaclc des plus piquants : le Collatéral, VEcoledes maris el le Legs. » — Oh! oh! des plus piquants!... Avec un billet de faveur, je ne d!s pas; une loge de six places.
« ODÉON. — Relâche. » — J'aime mieux cela.
« THÉÂTRE -LvitiQUE. — Pigncrol , Baunie-les-Damcs « et Agen ont fait retenir la salle enlièi'c pour trois « jours, afin de venir assislev aux Pêctieurs de Catane. )> — Il fera bon pour les voleurs quand ces viUes seront désertes. . . Eh ! eh !
« PORTE-SAIM-MARTl.N. Oll rcfuSC l(HIS U'S Soll S
« 5,000 personnes, et le bureau de location est litléra- (( lement assiégé pour voir la Jeunesse de Louis XI, de « M. Jules Lacroix, l'illustre auteur à'une Grossesse et (( de Fleur à vendre. Ce drame, qui nous reporle au « plus beau temps de la période romantique, n'est pas « seulement un drame; c'est encore une véritable révé- (( lalion sur un des rois les moins connus de notre liis- « toire. » — Pas possible! — C'est égal, le tbéàlre a bien tort de refuser ces trois mille personnes.
(( GAÎTÉ. — On répète activement Les Trente-deux « duels de Jean Gigon . Cette œuvre nouvelle d'une de « nos célébrités du boulevard passera probablement du « 5 au iO novembre. » — H y a donc des célébrités du boulevard?
« cuiQUE. — Tous les soiis les Massacres de la Syrie. « Le caissier se frotte les mains. » — Probablement pour éviter les engelures. (Morbleu! je ne suis pas une bète!)
Je puis me tromper, mais j'ai toujours un peu soupçonné les directeurs de théâtres de n'être pas étrangers à ces appréciations.
il est dis lecteurs qui jettent un coup d'œil d'indifférence aux publications de mariages et aux décès. Je ne
suis pas de ceux-là, et j'estime que c'est là surtout un champ fertile pour l'observateur. Voyons les mariages :
« M. Iluguet, employé, rue de Reaune, et mademoiselle Bolot, à la Guadeloupe. » — Ils s'épouseront sans doute à l'aide du câble sous-marin.
« M. Cordier, entrepreneur de bains, rue de Babylone, 7, et mademoiselle Fouinard, même rue, même maison, » Et même numéro probablement.
« M. Jouvenol, boucher, rue du Four-Saint-Germain, et madame Reboul, marchande de vins, rue Taraimc. » La faim et la soif. . . hi ! hi !
On ne se marie plus beaucoup. Est-ce que la mode s'en perdrait? Cela m'étonnerait sans m'affliger.
Inhumations du 9 octobre. Fini de rire. Trente ans., dix-sept ans... onze mois... a Bachimonl, colonel de « hussards, quatre-vingt-huit ans... » Oh! oh! à la bonne heure! Ouatrc-vingt-huit ans, c'est un âge décent. Ces miltaires, comme la gloire les conserve!
Diable! — je remarque qu'on meurt beaucoup plus dans mon arrondissement que dans les autres.
Pourquoi dédaignerais-je les annonces? Un bon avis peut se cacher parfois dans celte quatrième page, si variée d'aspects, — Quel océan! quelle houle! quelle lutte
de grosses lettres! Il me semble que je les entends toutes s'écrier: — Regarde-moi! lis-moi! c'est moi seule qui mérite ton attention! —Voici l'armée des médicaments, des sirops, des pâtes, des biscuits, des bonbons, des pastilles, des dragées, des pilules, des cbocolats, des eaux, des vinaigres, des pommades, des dentifrices, des savons, des poudres, dey crèmes ! — Voici le bataillon des maisons de confection, les Saint-Jacques, les Saint- Augustin, les Saint-Eugène! C'est à ne savoir à qui prêter les yeux! Un to)nil)obu! une cacoplionie ! Taches et boutons au visage coudoient les Mémoires de M. Gniz-ot; les dîners à prix fixe s'étalent à côté du Morto-insecto. H n'y a pas jusqu'aux petites lettres qui ne se fassent bizarres, gothiques, renversées, pour forcer le legard. D'autres appellent l'image à leur aide. Qu'est-ce ceci? Un bout de sein. Et cela? Un irrigateur. Très-jolie estampe. Un homme applique son mouchoir sur une joue entlée. Gracieux dessin. Le Christ portant une brebis sur les épaules est l'enseigne d'un commerce de paletots. Le Congrès de Paris vend des chaussons. L'armée d'Italie débite des panamas. Béranger tient des cannes.
Et vous ne voulez pas que je lise les annonces !
J'ai l'habitude de garder le feuillelon pour la boinie bouche. Je suis uu délical.
Le roman que publie actuellenienl mon journal est un épisode emprunté aux mœurs de la Régence ; l'intérêt en est heureusement gradué, le style facile et coulant ; l'auleur, que je ne connais pas, est appelé à prendre une belle place parmi nos conteurs les plus aimés du public. — Est-ce bien de moi, cette phrase-là?...
J'en suis resté au moment où le régent sort d'un petit souper, dans la rue des Bons-Enfants, chapitre lestement troussé.
« — Qui va là? s'écria une voix.
« — Parbleu! dit Philippe en porlant vivement la main à son épée, je châtierai l'insolent qui...
« Mais le valet qui le précédait ayant mis aussilôt sa lanterne sous le nez de l'inconnu, celui-ci partit d'un éclat de rire.
« — Dubois! dit le régent.
« Tous les deux se dirigèrent, d'un pas légèrement aviné, vers la rue Laffitte... »
Comment! la rue Laffitte?
Est-ce que la rue Laffitte existait dn temps du régent?
II est vrai que cela importe peu à l'action ^ et que l'ac-
tioii est palpitaiito. Ccnlinuons : « ... Quand on la releva, on s'aperçut que Suavita avait perdu la raison. On la transporta immédiatement à l'hospice de Lariboisière. — {La suite à demain.) »
La suite à demain! — déjà!
Vingt-quatre heures à attendre, un siècle! comme dirait M. Scribe.
0 mon journal !
Personne ne me voit... Si je le recommençais?